Histoires de terrain vague. Extrait 1 --- Histoires de terrain vague. Extrait 2

 

Les phragmites du terrain vague

ou
Habiter le tv entre les souvenirs et l’espérance

 

À la fin de l’été, les herbes hautes ont achevé de recouvrir le terrain vague. À l’exception des zones où la machinerie vient de passer, les roseaux se sont répandus partout, à travers les tracks de chemin de fer, la gravelle et les blocs de béton. Au cours des dernières années, j’ai vu la mauvaise herbe reprendre le dessus au moindre ralentissement des travaux à un rythme impressionnant. Dès que les bulldozers s’arrêtent, le paysage désertique qu’ils laissent derrière eux retrouve ses allures de friche à l’abandon. Le chantier se transforme en roselière, envahi par les phragmites, ce cauchemar des urbanistes et aménagistes paysager. Entre les phases de destruction, ça permet de respirer un peu. La partie n’est pas perdue, il y a encore de la vie qui essaie farouchement de s’enraciner à cet endroit.

Usé jusqu’à la corde par les usines du 20e siècle, ce terrain contaminé est tombé en ruine depuis quelques dizaines d’années. La métropole l’a laissé s’échapper, et a oublié son existence pour un temps. Le terrain est devenu vague, creusant une zone de flou dans les craques du tissu urbain.

un monde, organique encore
respecte les caprices d’une participation gracieuse
les ressources d’un hasard qui partout fait fleurir
à partir de défauts et de ruines
une vie nouvelle, pas si nouvelle

C’est dans ce flou qu’on a trouvé refuge. Une indétermination, qui a permis à une multitude de formes de vie incompatibles avec la régulation urbaine de foisonner et de se répandre. Le terrain vague n’est à personne, c’est un appel à préserver cette imprécision. Tout le monde peut le faire sien, mais personne n’en fixera l’usage. Le terrain vague restera vague.

Habiter un territoire, c’est le marquer d’histoires et de sens, qu’on peut toucher jusque dans la texture du sol. Il y a les amitiés autrefois naissantes qu’on entend conspirer dans le bruissement des roseaux, les bassins qu’on devine encore sous le terrain nivelé, l’odeur du feu aux petites heures qui se mêle à celle des pâtisseries. Cet arbre qui sera toujours là, même après que tous les arbres aient été abattus. Habiter un territoire c’est en faire l’expérience sensible, jusqu’à flouter la mince ligne qui sépare les souvenirs du présent et de l’espérance.

de l’avenir non devenu devient visible dans le passé
tandis que le passé vengé et recueilli comme un héritage
médiatisé et mené à bien
devient visible dans l’avenir

Notre monde de sens se constitue toujours quelque part. À force de rêver de campagnes et de forêts éloignées pour se sauver de la grisaille de la ville, on en vient à oublier de chercher autour de nous ce qui est déjà en train de la fuir. On oublie aussi que malgré nos efforts pour lui échapper, la grisaille nous traque et nous suit souvent au loin. Les pistes de sortie ne se trouveront pas dans un ailleurs, mais dans un entre-soi qu’on est déjà en train de débroussailler, qu’il nous appartient d’étendre et de mettre en partage.

les chemins du monde le long desquels
l’intérieur peut devenir extérieur
et l’extérieur comme l’intérieur

Les phragmites qui tapissent le terrain vague appartiennent à une espèce invasive venue d’Europe. Elle s’est propagée avec la construction du réseau d’autoroutes québécois, se répandant dans les fossés qui bordent les routes. Cette espèce est une catastrophe pour la biodiversité, elle se reproduit rapidement, draine les sols et s’impose sur les plantes indigènes.

Et pourtant.

En divaguant au creux de la roselière, ce n’est pas l’évidente métaphore coloniale qui s’impose à moi quand je contemple distraitement les phragmites qui se balancent sous les coups de vent. Ce que j’ai envie d’y voir, c’est une plante que le contrôle urbain n’arrive pas à soumettre. Les phragmites s’immiscent dans les fissures de la ville et se répandent dans ses ruines. Dès qu’on croit en être venu à bout, ils réapparaissent ailleurs, là où on ne les attend pas, avec une vigueur renouvelée. Ils parviennent à s’enraciner entre le béton et les gratte-ciels, et profitent de chaque espace que la métropole leur relâche. Aux antipodes du fantasme d’une nature intouchée, les phragmites sont la forme rêche et brutale d’une vie qui s’accroche et qui arrive à défier un monde urbain, qui s’est étendu bien au-delà des villes. Ils composent une réalité tangible, aussi concrète qu’imparfaite, qu’il nous faut apprendre à aimer et à défendre, si on veut se permettre l’audace d’en rêver la suite.

Il n’en faut pas davantage.
À nous de commencer. C’est entre nos mains qu’est la vie.