Depuis le Collectif Chucho Minga, pour la défense des droits et de la dignité humaine, aujourd'hui, un mois après le début de la Grève Nationale, nous voulons rendre hommage à notre génération.
 
Nous sommes les filles des jeunes qui n'ont pas étudié, qui gagnaient quelques pesos en tirant depuis une moto sur le gars de la photo montrée le matin par le patron.
Nous sommes les filles des corps de femmes exploitées dans les années 80 par Pablo et ses amis.
Les fils de la petite fille d'Armero que Belisario Betancur n'a pas voulu prévenir à temps pour qu’elle quitte la ville et ne meure pas enterrée.
De l'étudiant arrêté après la marche des œillets et que la mère cherche encore.
Des paysans qui ont rempli de bidonvilles les montagnes de la ville après avoir été forcés de fuir leurs terres.
Des femmes qui ont rêvé qu'avec de plus gros seins elles pourraient voir Disneyland.
Des garçons qui sont réapparus les bottes à l'envers après être allés travailler avec ceux de la camionnette.
De la dame disparue de la cafétéria du palais de justice.
Des femmes qui se sont vidées de leur sang lors d'un avortement clandestin.
Du militant de l'Union Patriotique avec ses 1163 amis morts.
Du leader communautaire de la commune 13 qui, après l'opération Orión, vit enterré à La Escombrera.
Des personnes déplacées aux coins des rues, tenant de vieux bouts de carton, sur lesquels sont écrits des appels à l'aide bourrés de fautes d'ortographe.
Des bombes.
Les mines anti-personnel.
Des vivants qui ont tué des idiots et des idiots qui ont été tués vivants.
De plus de 80 000 disparu-es.
 
Nous sommes les frères de Yuliana Samboní, de Dilan Cruz et d'une fille Embera violée par l'armée.
De la fille qui a quitté le quartier parce que le gros dur est tombé amoureux d'elle et du garçon découpé par la police pour avoir donné des informations à un autre.
De tellement de jeunes qui n'ont pas pu aller à l'université.
De la femme transgenre qui a été tuée dans Las Barbacoas à Medellín.
 
La suce avait un goût de plomb et les mères chantaient des berceuses dans nos oreilles pour enterrer le bruit des balles.
 
Les gangs, les guerres et la paix, le journal de midi et la salsa del tío, nous ont appris que la rue est une jungle de béton, et que pour nous protéger des bêtes sauvages il fallait éviter à tout prix de parler, de regarder ou de recevoir quoi que ce soit d'un étranger.
 
Nous avons grandi dans un pays qui a non seulement les veines ouvertes, mais toutes les blessures ouvertes, les poumons détruits par tant de forêts brûlées, les artères bouchées par tant de pétrole coulé, les genoux brisés par tant de chutes dans des vides fiscaux, l'imagination atrophiée par tant de lobotomie télévisuelle, les langues raides de tant de silence.
 
La guerre nous a donné naissance.
 
Nous n'avons pas de santé, pas d'éducation publique, nous n'aurons pas de pension et qui sait si un jour nous prendrons notre retraite. Nous n'avons rien à épargner, nous n'avons aucune obligation.
 
Nous avons quelque chose.
Nos poitrines sont gonflées
C'est pourquoi nous devons crier avec nos tripes.
Crions que nous voulons étudier pour changer la société, que pour nos mortes pas une minute de silence, qu'ils ne sont pas morts, nos camarades ne sont pas morts, ni Nicolás, ni Lucas, ni ces 39 ami-es. Parce qu'en leur absence, nous nous multiplions.
 
Nous avons aussi une voix, pour chanter ce que ceux d'avant nous ont appris : que le peuple uni ne sera jamais vaincu, que c'est la danse de ceux qui restent, et que les choses les plus terribles s'apprennent vite et que les belles choses nous coûtent la vie.
 
Nous chantons aussi qu'ils ne peuvent pas acheter le vent et qu'ils ne peuvent pas acheter le soleil, que d'où je viens ce n'est pas facile, mais que nous survivons toujours et surtout que oui monsieur, oui monsieur, nous sommes la révolution.
 
Parce que peut-être, parmi toutes les crises de notre temps et de notre époque, rien ne résonne plus en nous que la certitude que nous sommes fatigué-es de nous mordre la langue alors que le patron ne paie pas les heures supplémentaires de notre mère, alors que le chauffeur de taxi nous harcèle dans la rue, alors que le professeur nous stigmatise en classe, alors que nous reconnaissons la même machinerie politique depuis toujours, qui nous a donné les massacres d’Orión, El Aro et La Esperanza.
 
Nous peuplons les rues - nos lieux de rencontres parce que nous ne devons pas payer pour y entrer - parce que là, enfin, la voix d'une jeunesse se fait entendre qui dit qu'elle n'acceptera pas le gâchis du pays qui lui a été laissé.
 
Nous croyons que la vie est autre chose que de se battre pour être le meilleur, surmonter tous les obstacles, héroïser l'existence, arriver à la vieillesse vidé-es et sans genoux et mourir.
 
Nous croyons que la vie, même si nous ne la comprenons pas très bien et que nous n'y voyons peut-être pas beaucoup de sens, est une expérience qui mérite d'être appréciée et savourée, dansée, chantée, poétisée, et que nous sommes responsables de construire le territoire où cette vie dont nous rêvons est possible.
 
C'est pourquoi nous nous sommes réunis avec nos amies, avec nos professeur-es, avec nos tuteur-trices, avec la terre et avec les animaux que beaucoup d'entre nous ne veulent plus manger, pour définir ce que nous voulons, avec la certitude que nous ne voulons absolument pas vivre ce que ceux et celles qui nous ont donné naissance ont vécu, et que ne doit pas se répéter ce qui est arrivé à nos frères et sœurs.
 
L'État - auquel, comme à Caracol et à la revue Semana, nous ne faisons pas confiance - lorsque nous sortons dans la rue nous tabasse, nous lance des gaz lacrymogènes, abuse sexuellement de nous, nous tire dessus, nous détient illégalement, fait disparaître nos corps, nous assassine, et nous explose l'œil gauche avec ses armes mal utilisées, pour nous intimider.
 
Il fallait s'y attendre de la part d'un État qui investit davantage dans des armes pour nous attaquer que dans l'éducation pour nous former.
 
Bien qu'ils volent nos téléphones portables, éteignent nos lumières et essaient de jouer au football, tout cela pour que personne ne puisse voir ce qu'ils nous font, il semble que nous soyons plus intelligents.
 
Parce que nous continuons à sortir en marchant pour repenser nos vies - même si notre papa et notre belle maman gardent le chapelet sur leurs lèvres - et dans les réseaux sociaux, et partout dans le monde, on parle de nous.
 
Rien ne fut aussi pédagogique et motif de maturation politique que ce qui nous est arrivé depuis le 28 avril 2021.
 
Cela nous fait mal au corps et à l'âme mais nous sommes déterminé-es.
 
Ce pays est le nôtre et peu importe les tentatives frénétiques qu'ils font pour nous enlever notre élan, nous décrétons que rien ne restera inchangé.
 
Plus jamais.
 
Jamais plus.
 
 
Lien de la vidéo : https://vimeo.com/557005350