Pour nous mettre en contexte, en 2012, François Legault publiait Cap sur un Québec gagnant : le Projet Saint-Laurent, un livre dans lequel il présente sa vision pour le Québec, et pour le fleuve qui traverse ses territoires: « La vallée du Saint-Laurent doit être le point de départ d’une nouvelle conquête, non plus à l’échelle d’un continent, mais de la planète. Mon rêve, c’est de faire de la vallée du Saint-Laurent une Vallée de l’innovation, un endroit où l’imagination et la créativité deviendront le moteur de notre relance économique. »

Legault rêve de transformer le Québec en une Silicon Valley. Son « Québec gagnant » est un Québec soumis au totalitarisme de la techno-industrie; un Québec écrasé par la mouvance civilisationnelle qui transforme les phénomènes de la vie en marchandises grâce, entre autres, à l’accélération des flux d’informations (3G, 4G, 5G), la collecte massive de données, les calculs algorithmiques, «l’intelligence artificielle», le machine learning et la mise en place d’une panoplie de dispositifs de surveillance veillant au contrôle des corps – satellites, capteurs, caméras, appareils « intelligents », applications, etc1.

Depuis le partage de son « rêve », Legault et sa bande ont annoncé l’implantation de 23 «zones d’innovation» sur l’ensemble du territoire provincial2, transféré les données publiques du Québec sur les serveurs d’Amazon3, offert les données de la RAMQ aux compagnies pharmaceutiques 4 , subventionné des programmes universitaires spécialisés dans les domaines techno-industriels5, publié la vision maritime néocoloniale « Avantage Saint-Laurent »6 et implanté un « passeport sanitaire » regroupant une masse de données citoyennes tout en permettant de changer les paramètres auxquelles celles-ci donnent accès (ou non). Le biopouvoir gagne en intensité. La « silicolonisation7 » du Québec est belle en bien en cours

 

La ZILE : l’expression matérielle du capitalisme algorithmique

 

C’est dans ce contexte élargi qu’on voit apparaitre, à Québec, la Zone d’innovation Littoral Est – ZILE8 ; un parc techno-industriel de 12,5G$ visant à regrouper plus de 360 entreprises de haute- technologies sur un territoire de 8,5 km2, en plein cœur du quartier Maizerets, un quartier urbain parmi les plus défavorisés de la province.

Depuis l’arrivée de Legault, tous les projets d’infrastructures de transports, dans la région de Québec, ont été (ré)organisés de manière à orchestrer cette mutation techno-industrielle: le tramway reliera deux « zones d’innovation » d’un bout à l’autre de son tracé, le « 3e lien » autoroutier, s’il voit le jour, en reliera une 3e à l’est de Lévis et le projet d’agrandissement portuaire Laurentia, rejeté pour des raisons géopolitiques, assurait un volet « logistique intelligente du transport » en intégrant un flux de marchandises dans la ZILE.

Nous assistons, en somme, à une mutation des dynamiques de la métropole : réorganisation des flux et colonisation orchestrées par un capitalisme techno-libertaire. L’économie mortifère, armée de ses nouveaux jouets, s’accapare des territoires, expulse les populations marginales, impose son monde techno-industriel et veille à la mise au pas de celles et ceux qui resteront dans les « zones »9.

 

L’asile face à la ZILE

 

Malgré une vive opposition citoyenne soutenue depuis près de deux ans par la Table citoyenne Littoral Est10, la Ville de Québec et la CAQ semblent déterminés à imposer leur projet techno-industriel.

On apprenait récemment que les garages municipaux de Maizerets11 seraient transformés en « incubateur » d’entreprises de haute- technologie12 et ce, malgré une volonté citoyenne d’en faire un lieu autonome et autogéré par les communautés locales. Les citoyen-nes veulent habiter collectivement ce territoire de manière à le regénérer et en prendre soin tandis que la Ville le consacre à la (re)production des entreprises privées qui expulseront, à terme, les populations locales et qui continueront de détruire le monde au nom du profit et de l’« innovation ». Deux manières d’entrer en relation avec le monde aux antipodes. Et la Ville présente même avec arrogance son projet comme « symbole de renouveau du quartier 13 ». Aussi appeler ceci le « grand nettoyage » d’une population que l’on ne juge pas « rentable », ou « indésirable ».

Dans ce contexte, les communautés locales sont prises de court : à la fois dépassées par l’ampleur de la ZILE qui se dresse devant elles et complètement ignorées par les gouvernements qui se sont donné pour objectif de l’implanter. Il semble alors essentiel de réfléchir à des moyens de luttes stratégiques qui dérangent effectivement le déploiement de ces « zones d’innovation », au point de les saboter, d’empêcher leur existence, localement, et de consolider un réseau territorial capable de reproduire ce blocage partout où se manifestent ces « zones » techno-industrielles.

Cela va sans dire qu’il est tout à fait inutile de collaborer avec les instances gouvernementales et les institutions complices de cette dépossession. Car la Ville de Québec et le gouvernement du Québec ont bel et bien l’intention d’écraser celles et ceux qui se trouvent sur leur passage. Il en revient alors aux communautés locales de les écraser. Cesser de demander et prendre.

En ce sens, seule une occupation des territoires concernés offrira aux communautés mobilisées les moyens d’une lutte efficace contre l’implantation de la ZILE. En plus d’offrir un ancrage territorial pour l’accueil de camarades et la poursuite d’une lutte dans la durée, une telle perspective permettrait d’expérimenter in situ d’autres formes de relations, tant avec le territoire, qu’avec l’ensemble des communautés qui cherchent à l’habiter. Occuper les garages municipaux. Saboter la ZILE. Habiter le territoire. En tant que communautés locales de Québec, nous faisons aujourd’hui face à un choix: soit nous subissons la ZILE, soit nous prenons l’asile14. Soit nous assistons, impuissants, à cette grande dépossession, soit nous y mettons termes, ici et maintenant. C’est tout l’avenir de Maizerets qui est jeu. Et on ne peut compter sur personne d’autre que nous-mêmes.

Nous appelons donc à une radicalisation des moyens de pression. L’occupation territoriale, la coprésence des corps, le sabotage et l’expérimentation d’une multitude de relations face à l’imposition d’un monde totalitaire de machines. Prendre le garage municipal pour en faire un lieu d’accueil dédié à l’ensemble des communautés du vivant : l’asile. Un lieu de permaculture. Un centre social où les usages sont libres et libérés. Un espace politique engagé contre la ZILE et son monde de machines. L’asile comme refuge face à la folie qui s’est emparé de la Ville.

 

Joignez-vous à nous.

asile [at] riseup.net

 

-------

 

[1] Pour en savoir plus sur cette mutation techno-industrielle, voir l’ouvrage du philosophe Éric Sadin, La silicolonisation du monde, publié en 2016 chez les éditions L’échappée.

[2] Les « zones d’innovations » sont des parcs techno-industriels 5.0 regroupant des groupes de recherches universitaires et des entreprises privées de haute- technologies liées, entre autres, à la collecte de données et à l’implantation des dispositifs de contrôle numériques. Pour mieux en saisir les orientations, voir le « guide de présentation d’une zone d’innovation » du gouvernement provincial : https://www.economie.gouv.qc.ca/bibliotheques/zones-dinnovation/creation-de- zones-dinnovation/

[3] Le Devoir, 28 juin 2021, Québec accorde un autre gros contrat à Amazon. En ligne : https://www.ledevoir.com/economie/614259/autre-gros-contrat-pour- amazon

[4] Radio-Canada, 20 août 2020, Les données de la RAMQ pour appâter les pharmaceutiques. En ligne: https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1728106/pierre- fitzgibbon-compagnies-pharmaceutiques-donnes-medicales-mila

[5] La Tribune, 4 septembre 2021, Québec veut orienter les étudiants vers des programmes « plus payants ». En ligne : https://www.latribune.ca/actualites/quebec-veut-orienter-les-etudiants-vers-des- programmes-plus-payants- 65d80a09e2b00fbbd9c64412a035747b?fbclid=IwAR0Jl7Ka3VUzY6MuU4oKGd mG4jPEbsqE2PGgUdEFNlsrLXI2SoGWR_gVQ_I

[6] Pour « Avantage Saint-Laurent », le fleuve est une « autoroute » servant au transport international des marchandises et ces dernières passe par une « logistique intelligente du transport » vouée à l’optimisation de l’économie just in time. Le réseau industrialo-portuaire se raccorde aux « zones d’innovation » de manière à regrouper les entreprises liées à la gestion algorithmiques des différents flux de marchandises qui y convergent – données, conteneurs, matériaux, travailleurs, objets technologiques, etc.

[7] Pour reprendre l’expression employée par Éric Sadin.

[8] Ville de Québec, août 2020, Projet de zone d’innovation Littoral Est. En ligne : https://www.ville.quebec.qc.ca/apropos/planification- orientations/amenagement_urbain/grands_projets_urbains/zone-innovation-littoral-est/docs/projet-de-zone-d-innovation-littoral-est.pdf

[9] Quelques « perspectives d’avenir » de la ZILE se lisent comme suit : « zone surveillée en continu et connectée », « accroissement analytique des données massives », « surveillance des consommateurs en temps de restriction », « suivi de l’humeur (mood monitoring) », « cybersécurité appliquée », « implication citoyenne éthique ». En ligne : https://www.ville.quebec.qc.ca/apropos/planification-orientations/amenagement_urbain/grands_projets_urbains/zone-innovation-littoral-est/docs/projet-de-zone-d-innovation-littoral-est.pdf

[10] La table citoyenne littoral est revendique, entre autres, en opposition à la ZILE, une gouvernance citoyenne, la renaturalisation des berges du Saint-Laurent, des lieux de permaculture et de partage, des logements sociaux et des espaces autogérés. En ligne : www.littoralcitoyen.org

[11] Ce lieu est stratégique pour son positionnement à la croisée des quartiers Vieux- Limoilou et Maizerets ainsi que son intégration dans l’axe du tramway projeté.

[12] Le Soleil, 31 août 2021, littoral est : de garage municipal à incubateur d’entreprises. En ligne : https://www.lesoleil.com/actualite/la-capitale/littoral-est-de-garage-municipal-a-incubateur-dentreprises-37a20f5aed7cdc0a21eaed2d3e78191c

[13] Ville de Québec, 30 août 2021, Premier projet de la Zone d’innovation Littoral Est : « Le Garage ». En ligne : https://www.ville.quebec.qc.ca/apropos/espace- presse/actualites/fiche_autres_actualites.aspx?id=22491

[14] Contrepoints média. L'asile face à la ZILE. En ligne :  https://contrepoints.media/fr/posts/lasile-face-a-la-zile-ou-comment-empecher-lexpansion-du-capitaliste-de-surveillance