*Veuillez prendre note que dans cet article le terme Canada est utilisé pour désigner l’État impérialiste et colonisateur.


Entré en vigueur en août 2011, l’Accord de libre-échange entre le Canada et la Colombie aura bientôt 10 ans. Pourtant, si cet accord pouvait paraître comme un levier économique pour faire pression sur le gouvernement colombien dans ce contexte particulièrement enflammé de mobilisations visant entre autres à dénoncer la répression et les violences de l’État, il n’est pas à célébrer. Effectivement, la Colombie est le 5e pays d’Amérique latine et des Caraïbes qui reçoit le plus d’investissements canadiens. Les échanges entre la Colombie et le Canada en 2019 seulement ont représenté 1,8 milliard de dollars (voir la lettre du CWG). Mais que veulent dire ces investissements et quelle est la responsabilité de l’État canadien dans le conflit social et armé colombien et par le fait même, dans la crise actuelle?

 


Des investissements dévastateurs

Une grande partie des investissements canadiens en Colombie se concentrent dans l’extraction des ressources naturelles. Bien documentés, les impacts des pratiques extractives canadiennes sont multiples. Déplacements de populations, militarisation des territoires, criminalisation et judiciarisation des leaders sociaux, disparitions forcées et assassinats ciblés, le portrait est bien sombre (voir ciblons les profiteurs canadiens de la guerre en Colombie et Entreprises extractives et militarisation: définir les liens de collusion). Accusé par le Tribunal Permanent des Peuples en 2014, le Canada a entre autres été reconnu coupable par cette instance sociale d’enfreindre le droit à la vie, à un environnement sain, le droit des peuples à l’autodétermination et le droit à une citoyenneté pleine. Lors de ces audiences, l’État canadien avait également été critiqué pour son ingérence dans les processus démocratiques colombiens, notamment dans le contexte de la réforme du code minier en 2001 où des institutions canadiennes avaient joué un rôle important pour favoriser les investissements étrangers au détriment des populations locales (p. 46).

Bien que des compagnies canadiennes étaient présentes en Colombie avant l’implantation de l’Accord de libre-échange de 2011, ce dernier vient favoriser leur présence sur le territoire colombien. L’Accord de libre-échange a été signé avec le Président Álvaro Uribe Vélez qui a mis à jour les cadres normatifs, légaux, politiques et de sécurité qui permettent aux compagnies et aux investisseurs étrangers de profiter de conditions plus favorables. Rappelons que le président Uribe Vélez a été accusé de crime contre l’humanité et que les périodes où il était président (2002-2010) sont qualifiées de violentes, ayant donné lieu à plusieurs massacres et à l’augmentation du paramilitarisme (voir cet article) . Rappelons également qu’actuellement, le président Duque est perçu comme une marionnette de l’ex-président Uribe Vélez, reproduisant ses politiques d’extrême droite (voir BBC). La démission du Président Duque fait partie des demandes des mobilisations initiées le 28 avril 2021. Par ailleurs, dans les revendications de certains groupes participant aux mobilisations actuelles, il y a des demandes quant aux retraits des investissements étrangers qui saccagent les territoires et appauvrissent la population.




Le paro, les territoires, les routes et le Canada

Les investissements étrangers ont été visés lors des mobilisations ayant débuté le 28 avril 2021. Différentes parties de la population mobilisées ont dénoncé les effets de l’extractivisme sur leur possibilité d’existence, particulièrement les peuples autochtones. Effectivement, les espaces de l’extractivisme ne sont pas uniquement les points d’extraction que sont les mines, les barrages hydro-électriques ou les plantations de monocultures par exemple. Ce sont également, comme l’avait décrit Stephan Bunker (1988) et Arboleda (2018) les routes, les corridors de transport, les zones de transformation comme les raffineries, les espaces de stockage, etc. En ralentissant, voire bloquant toute l’activité du pays, le paro débuté le 28 avril bloque ou ralentit le mouvement et la circulation des marchandises, y compris celles qui alimentent les circuits extractifs. C’est une riposte locale aux pressions nationales et globales sur les territoires extractifs dans leurs diversités. Le paro rend ainsi visibles ces liens entre les luttes locales dans les régions les plus marginalisées du pays, les luttes urbaines dans les centres comme Cali, Bogota ou Bucaramanga et l’imbrication de ces luttes dans un système extractiviste plus global dans lequel le Canada joue un rôle central.




Aide policière et exportations militaires

Mais, les investissements ne sont pas uniquement dans le secteur extractif. En 2017, la presse canadienne faisait état d’une « initiative bilatérale de police » entre le Canada et la Colombie (PBI). Le justificatif donné par le Canada à l’époque est de soutenir les efforts post-conflit en proposant des formations, des stages et des avis stratégiques à la police colombienne. En plus de ces «formations», le Canada aurait aussi fourni du matériel à la police nationale colombienne, comme l’a dénoncé la Regional Corporation in Defence of Human Rights (CREDHOS) dans une réunion virtuelle avec l’ambassade canadienne en Colombie et avec Affaires Globales, dans laquelle l’organisation de défense des droits humains appelait à arrêter les exportations militaires du Canada vers la Colombie (PBI). Ces exportations ne sont pas nouvelles, elles datent depuis au moins 2014 selon la même source. Ce sont une vingtaine de véhicules armés, utilisés aujourd’hui dans les répressions violentes (canon à eau et mousse, tear gas, dyes), qui portent le sceau du Canada. Par son implication dans la formation et la vente d’équipement pour la police colombienne, l’État canadien devient complice des crimes qui sont en cours contre des manifestant.es en Colombie.

En dehors de la répression armée des manifestations, les équipements militaires et de sécurité sont également très présents dans les zones d’exploitation énergétique pour protéger les ressources, et “sécuriser” les investissements canadiens (PASC).




Responsabilité du Canada et de la communauté internationale dans le respect de l’Accord de paix

En 2016, le gouvernement de Juan Manuel Santos et les FARC signent un Accord de paix devant la communauté internationale, engageant ainsi les États, dont le Canada, à veiller à son respect. Or, depuis son entrée au pouvoir en 2018, Duque met en péril la tenue de cet accord (voir article).

Cet accord engageait notamment l’État à remédier aux racines sociales du conflit. Cependant, on peut voir avec les mobilisations récentes, que la crise sociale s’accentue: selon l’Institut de statistiques colombien, 42,5 % de la population (21 millions de personnes) vit en situation de pauvreté. La pandémie et le manque de réponse du gouvernement pour soutenir la population n’ont fait qu’exacerber les inégalités.

Par ailleurs, un autre des enjeux de l’Accord de paix concernait les ressources naturelles et l’exploitation des territoires. Entre la signature de cet accord de paix et 2020, on comptait plus de 3000 menaces faites à des défenseurs de droits humains, 753 assassinats ciblés, 193 attentats, 31 déplacements forcés, 26 détentions arbitraires. Selon un rapport du contrôleur général de la République datant de 2013, 80% des violations de droits humains et 90% des crimes commis contre des communautés autochtones ou afrodescendantes se produisent dans des zones d’exploitations énergétiques (p.63). Ainsi on peut imaginer que depuis 2016, parmi les violations de droits rapportées, plusieurs continuent d’être liées à des projets extractifs, dont à des entreprises canadiennes.

Les liens du Canada** avec la Colombie font que cet État a une responsabilité dans le conflit social et armé colombien. Il doit donc agir, notamment dans ce contexte urgent. Pour reprendre certaines demandes du Colombia Working Group, nous exigeons au gouvernement canadien de condamner les violences du gouvernement colombien et d’exiger que le gouvernement de Duque:

  • Démantèle la police antiémeute (Escuadrón Móvil Antidisturbios) ESMAD ;

  • Mette immédiatement un terme aux violations des droits humains commises à l'encontre des civils qui manifestent, et garantissent la sécurité de toutes ces personnes conformément aux normes relatives aux droits humains internationalement reconnus ;

  • Enquête et traduise en justice tous les membres des agences de sécurité de l'État responsables de violations des droits humains pendant la grève ;

  • S'abstienne de criminaliser et de stigmatiser les protestations ;

  • Cesse l'attaque de la mobilisation populaire afin d'entamer des négociations avec le Comité national de grève et engager un dialogue sérieux avec les acteurs sociaux et institutionnels afin de s'attaquer aux profondes inégalités qui sont à l'origine de ce conflit;

  • Cesse la pulvérisation de glyphosate dans la campagne colombienne.




** Il peut paraître paradoxal de faire appel à la responsabilité de cet État colonial pour que cesse le massacre de la population colombienne. Les outils que nous offrent le droit et la diplomatie international.es sont à notre disposition et nous pouvons également nous en servir pour confronter les États à leurs agissements.