La destitution permet de repenser ce que l’on entend par révolution. Le programme révolutionnaire traditionnel était celui d’une reprise en main du monde, d’une expropriation des expropriateurs, d’une appropriation violente de ce qui est à nous, mais dont on nous avait privés. Seulement voilà : le capital s’est emparé de chaque détail et de chaque dimension de l’existence. Il a fait un monde à son image. D’exploitation des formes de vie existantes, il s’est mué en univers total. Il a configuré, équipé et rendu désirables les manières de parler, de penser, de manger, de travailler et de partir en vacances, d’obéir et de se rebeller qui lui conviennent. Ce faisant, il a réduit à bien peu la part de ce que l’on pourrait, en ce moment, vouloir se réapproprier. (1)

 

 

Destituere en latin, signifie : placer debout à part, dresser isolément; abandonner, mettre à part, laisser tomber, supprimer; décevoir, tromper. Là où la logique constituante vient s’écraser sur l’appareil du pouvoir dont elle entend prendre le contrôle, une puissance destituante se préoccupe plutôt de lui échapper, de lui retirer toute prise sur elle, à mesure qu’elle gagne en prise sur le monde qu’à l’écart elle forme. Son geste propre est la sortie, tout autant que le geste constituant est la prise d’assaut. Dans une logique destituante, la lutte contre l’État et le capital vaut d’abord pour la sortie de la normalité capitaliste qui s’y vit, pour la désertion des rapports merdiques à soi, aux autres et au monde qui s’y expérimentent. Ainsi donc, là où les constituants se placent dans un rapport dialectique de lutte avec ce qui règne pour s’en emparer, la logique destituante obéit à la nécessité vitale de s’en dégager. Elle ne renonce pas à la lutte, elle s’attache à sa positivité. Elle ne se règle pas sur les mouvements de l’adversaire, mais sur ce que requiert l’accroissement de sa propre puissance.

 



Briser le cercle qui fait de sa contestation l’aliment de ce qui domine, marquer une rupture dans la fatalité qui condamne les révolutions à reproduire ce qu’elles chassent, rompre la cage de fer de la contre-révolution, telle est la vocation de la destitution.

 

 

La notion de destitution est nécessaire pour libérer l’imaginaire révolutionnaire de tous les vieux fantasmes constituants qui l’entravent, de tout l’héritage trompeur de la Révolution française. Elle est nécessaire pour trancher au sein de la logique révolutionnaire, pour opérer un partage à l’intérieur même de l’idée d’insurrection. Car il y a des insurrections constituantes, celles qui finissent comme ont fini toutes les révolutions à ce jour : en se retournant en leur contraire, celles que l’on fait «au nom de...» - au nom de qui? Le peuple, la classe ouvrière, ou la religion, peu importe. Et il y a des insurrections destituantes, comme l’ont été mai 1968, le mai rampant italien et tant de communes insurrectionnelles.



 

Le geste destituant ne s’oppose pas à l’institution, il ne mène pas contre elle une lutte frontale, il la neutralise, la vide de sa substance, fait un pas d’écart et la regarde expirer.



Destituer, ce n’est pas d’abord attaquer l’institution, mais le besoin que nous avons d’elle. Ce n’est pas la critiquer – les premiers critiques de l’État, ce sont les fonctionnaires eux-mêmes; quant au militant, plus il critique le pouvoir, plus il le désire et plus il méconnaît son désir , mais prendre à coeur ce qu’elle est censée faire, hors d’elle. Destituer l’université, c’est établir loin d’elle des lieux de recherche, de formation et de pensée plus vivants et plus exigeants qu’elle ne l’est – ce n’est pas dur , y voir affluer les deniers esprits vigoureux lassés de fréquenter les zombies académiques, et seulement alors lui porter le coup de grâce. Destituer la justice, c’est apprendre à régler nous-mêmes nos différents, y mettre de la méthode, paralyser sa faculté de juger et chasser ses sbires de nos vies. Destituer la médecine, c’est savoir ce qui est bon pour nous et ce qui nous rends malades, arracher à l’institution les savoirs passionnés qui y survivent sous le boisseau et ne plus jamais se retrouver seul, à l’hôpital, corps livré à la souveraineté artiste d’un chirurgien dédaigneux.

 

 

Destituer le gouvernement, c’est se rendre ingouvernable. Qui a parlé de vaincre?
Surmonter est tout.

 

 

Dans un pays qui peut bien être un État policier à condition de ne pas le proclamer publiquement il serait insensé de rechercher une victoire militaire sur la police. Viser un uniforme avec un pavé, c’est n’est pas la même chose qu’entrer dans un corps à corps avec une force armée. La police est une cible et non un objectif, un obstacle et non un adversaire. Qui prend les flics pour adversaire s’interdit de percer l’obstacle qu’ils constituent. Pour arriver à les balayer, il faut viser au-delà. Face à la police il n’y a de victoire que politique. Désorganiser ses rangs, la dépouiller de toute légitimité, la réduire à l’impuissance, la tenir à bonne distance, s’octroyer une plus grande marge de manœuvre au moment voulu comme aux endroits choisis : ainsi se destitue la police.

 

 

La grande malice de l’idée d’institution est de prétendre qu’elle nous affranchirait du règne des passions, des aléas incontournables de l’existence, qu’elle serait un au-delà des passions quand elle n’est plus que l’une d’elles, et certainement l’une des plus morbides. L’institution se veut un remède aux hommes, à qui on ne peut décidément pas faire confiance, peuple ou dirigeant, voisin, frère ou inconnu. Ce qui la gouverne, c’est toujours la même fadaise de l’humanité pécheresse, sujette au désir, à l’égoïsme, à la concupiscence, qui doit se garder d’aimer qui que ce soi en ce monde et de céder à ses penchants tous uniformément vicieux.



En réalité, ce dont nous avons besoin, ce n’est pas d’institutions, mais de formes. Or il se trouve que la vie, qu’elle soit biologique, singulière ou collective, est justement création continue de formes. Il suffit de les percevoir, d’accepter de les laisser naître, de leur faire une place et d’accompagner leur métamorphose. Une habitude est une forme. Une œuvre est une forme. Une amitié est une forme. Un métier est une forme. Tout ce qui vit n’est que formes et interactions de formes.

 

 

Réduire la délinquance, «défendre la société», ne sont que les prétextes de l’institution pénitentiaire. Si, depuis les siècles qu’elle existe, elle n’y est jamais parvenue, bien au contraire, et qu’elle demeure pourtant, c’est que son but est autre : c’est de continuer à exister et de croître, si possible, et pour cela de veiller sur le vivier de la délinquance et gérer les illégalismes. Le but de l’institution médicale n’est pas de se soucier de la santé des gens, mais de produire les patients qui justifient son existence et la définition de la santé correspondante. Rien de neuf de ce côté-là depuis Ivan Illich et sa Némésis médicale. Ce n’est pas l’échec des institutions de santé que nous ayons fini par vivre dans un monde de part en part toxique et qui rend tout le monde malade. C’est au contraire son triomphe.

 

 

L’échec apparent des institutions est, bien souvent, leur fonction réelle. Si l’école dégoûte les enfants d’apprendre, ce n’est pas fortuitement : c’est que des enfants ayant le goût d’apprendre la rendraient presque inutile. Idem pour les syndicats, dont le but n’est manifestement pas l’émancipation des travailleurs, mais plutôt la perpétuation de leur condition. Que pourraient bien faire de leur vie les bureaucrates de la centrale si les travailleurs avaient la mauvaise idée de se libérer véritablement. Il y a bien entendu dans toute institution des gens sincères qui croient vraiment qu’ils sont là pour accomplir leur mission. Mais ce n’est pas un hasard si ceux-là se voient systématiquement mettre des bâtons dans les roues, sont systématiquement tenus à l’écart, punis, brimés, bientôt ostracisés, avec la complicité de tous les «réalistes» qui se taisent. Ces victimes de choix de l’institution ont du mal à comprendre son double langage et ce qu’elle leur demande en vérité. Leur destin est d’y être traitées en trouble-fêtes, en révoltés, et à s’en étonner éternellement.

 

 

Il n’y a plus nulle part de place pour l’innocence en ce monde. Nous n’avons que le choix entre deux crimes : celui d’y participer et celui de le déserter afin de l’abattre.

 

 

Il y a une asymétrie fondamentale entre police et révolutionnaires. Tandis que la police nous prend pour cible de ses opérations, nos visées l’excèdent de très loin. L’outrance des prérogatives policières et l’inflation des moyens technologiques de contrôle dessinent un nouveau cadre tactique. Une existence purement publique accule les révolutionnaires soit à l’impuissance pratique, soit à une répression immédiate. Une existence purement conspirative laisse certes une plus grande liberté d’action, mais rend très vulnérable à la répression et politiquement inoffensif. Il s’agit donc de tenir ensemble une capacité de diffusion de masse et un nécessaire échelon conspiratif.



S’organiser révolutionnairement implique un jeu subtil entre le visible et l’invisible, le public et le clandestin, le légal et l’illégal. Il faut accepter que la lutte en ce monde est essentiellement criminelle, puisque tout y est devenu criminalisable.

 

 

Typiquement, l’opération que le cortège de tête a fait subir au dispositif processionnaire de la manifestation syndicale est une opération de destitution. Par la joie vitale qu’il exprimait, par la justesse de son geste, par sa détermination, par son caractère affirmatif autant qu’offensif, le cortège a lié tout ce qu’il restait de vivant dans les rangs militants et a destitué la manifestation comme institution. Non par la critique du reste du cortège, mais en faisant un usage autre que symbolique du fait de prendre la rue. Se soustraire aux institutions, c’est tout sauf laisser un vide, c’est positivement les étouffer.

 

 

C’est seulement d’un point de vue destituant que l’on peut saisir tout ce qu’il y a d’incroyablement constructif dans la casse. On ne comprendrait pas, sans cela, qu’un tronçon entier de manifestation syndicale puisse applaudir et chanter quand finalement cède et s’effondre la vitrine d’un concessionnaire automobile ou quand est réduit en morceaux du mobilier urbain. Ni que toute la rhétorique anti-casseur de l’appareil de gouvernement, si rodé et en temps normal si efficace, ne cessa de patiner sans convaincre quiconque.

 

 

­La casse se comprend, entre autres choses, comme un débat ouvert en public sur la question de la propriété. Il faut retourner le reproche de mauvaise foi «ils cassent ce qui n’est pas à eux». Comment voulez-vous casser quelque chose si, au moment de le casser, la chose n’est pas entre vos mains, n’est pas, en un sens, à vous? Précisément celui qui casse ne se livre pas à un acte de négation, mais à une affirmation paradoxale, contre-intuitive. Il affirme, contre les évidences établies : «Ceci est à nous!». La casse, donc, est affirmation, est appropriation. Elle manifeste le caractère problématique du régime de la propriété qui régit désormais toute chose. Ou du moins, elle ouvre le débat sur ce point épineux. Et il n’y a guère d’autre façon de l’entamer que celle-là, tant on est prompt à le refermer dès qu’il s’ouvre pacifiquement.

 

 

Le geste révolutionnaire ne consiste donc plus désormais en une simple appropriation violente de ce monde, il se dédouble. D’un côté, il a des mondes à faire, des formes de vie à faire croître à l’écart de ce qui règne, y compris en récupérant ce qui peut l’être de l’état de choses actuel, et de l’autre il y a à attaquer, à purement détruire le monde du capital.

 

 

Double geste qui se dédouble encore, évidemment que les mondes que l’on construit ne maintiennent leur écart par rapport au capital que par la complicité dans le fait de l’attaquer et de conspirer contre lui, évidemment que des attaques qui ne porteraient pas en leur coeur une autre idée vécue du monde seraient sans portée réelle, s’épuiseraient en un activisme stérile. Dans la destruction se construit la complicité à partir de quoi se construit ce qui fait le sens de détruire. Et vice versa.

 

 

Une force révolutionnaire ne peut se construire qu’en réseau, de proche en proche, en s’appuyant sur des amitiés sûres, en tissant, furtivement, des complicités inattendues jusqu’au coeur de l’appareil adverse.

 

 

Seule une affirmation a la puissance d’accomplir l’oeuvre de la destruction. Le geste destituant est donc désertion et attaque, élaboration et saccage, et cela d’un même geste. Il défie dans le même temps les logiques admises de l’alternative et de l’activisme. Ce qui se joue en lui, c’est un nouage entre le temps long de la construction et celui plus saccadé de l’intervention, entre la disposition à jouir de notre bout de monde et la disposition à le mettre en jeu. Avec le goût du risque, se perdent les raisons de vivre. Le confort, qui émousse les perceptions, se repaît de répéter des mots qu’il vide de sens et préfère ne rien savoir, est son véritable ennemi, son ennemi intérieur. Il n’est pas question, ici, d’un nouveau contrat social, mais d’une nouvelle composition stratégique des mondes.

 

 

Ne plus attendre.
Ne plus espérer.
Ne plus se laisser distraire, désarçonner.
Faire effraction.
Renvoyer le mensonge dans les cordes.
Croire à ce que nous sentons.
Agir en conséquence.
Forcer la porte du présent.
Essayer. Rater. Essayer encore. Rater mieux.
S’acharner. Attaquer. Bâtir.
Vaincre peut-être.
En tout cas, surmonter.
Aller son chemin.
Vivre, donc.
Maintenant.

 

 

1. Extraits tirés du livre Maintenant du Comité Invisible