Il y a 10 ans aujourd’hui survenait la catastrophe nucléaire de Fukushima : « 11 mars 2011. Les villages côtiers emportés par le tsunami, les réacteurs qui crachent des champignons atomiques et les hommes qui effectuent des missions létales en combinaison de protection ont laissé place aux piles infinies de sacs noirs, aux animaux domestiques errant dans la campagne déserte et aux examens médicaux pour les enfants.» Revenant sur ces évènements, en février dernier paraissait aux éditions de la rue Dorion Radiations et révolution- Capitalisme apocalyptique et luttes pour la vie au Japon. Ce livre de Sabu Kohso traduit par Philippe Blouin avec une préface de Thomas Lamarre dévoile les forces historiques à l’œuvre : celles qui ont insularisé l’archipel du Japon dans l’espace clos de la nation, celles qui ont coupé court à son mouvement d’expansion impériale en rasant Hiroshima et Nagasaki, celles qui ont inéluctablement lié, dans les années d’après-guerre, le destin du pays à celui de l’énergie atomique. Nous vous partageons ici un extrait du premier chapitre.

 

 

Les répliques à la catastrophe se sont cependant réparties de manière inégale dans la population. Dans l’ensemble, la nation semble s’être divisée en deux. D’un côté se trouvaient ceux qui insistaient sur la nécessité de poursuivre le même mode de vie et de l’autre ceux qui le remettaient en question, menant leur propre enquête sur la réalité des radiations, déterminés à changer la situation.

 

Lorsque les corps commencèrent à subir des mutations plus ou moins explicites selon leur radiosensibilité, des divergences apparurent entre les divers degrés de vulnérabilité. Celle-ci était particulièrement aigüe chez les résidents des zones contaminées, chez les agriculteurs, les pêcheurs, les employés de la centrale nucléaire, les équipes de nettoyage, les personnes sans abri et les jeunes. Les réactions variaient beaucoup au sein même des familles, des lieux de travail, des collègues d’études, des groupes d’amis et des communautés locales, créant des divergences entre les manières de vivre, les comportements, les choix de consommation, les opinions politiques et les lieux de vie. En général, les personnes plus à risque (à l’exception des travailleurs du secteur nucléaire) étaient celles qui demeuraient en contact avec les matières premières du secteur primaire, comme les agriculteurs et les pêcheurs, ainsi que les personnes chargées du soin de la vie communautaire et familiale. Autrement dit, les personnes dont la tâche était de maintenir la vie correspondaient précisément à celles qui étaient affectées le plus dramatiquement, aussi bien matériellement qu’immatériellement.

 

Dans les foyers, les mères et les personnes chargées des besoins quotidiens avaient tendance à contester les déclarations du gouvernement et à agir de leur propre chef pour le bien de leur famille, alors que les pères préféraient généralement croire que tout allait bien aller et reprochaient à leurs épouses leur paranoïa. Certains pères demeurèrent ainsi à Tokyo ou dans le nord de Honshū où ils travaillaient alors que les mères et leurs enfants déménagèrent vers l’Ouest ou Hokkaidō.

 

Après la catastrophe, ce sont les mères qui menèrent la plupart des initiatives de protection contre les radiations et contestèrent l’irresponsabilité du gouvernement. Comme beaucoup l’indiqueront par la suite, leurs gestes reflétaient le rôle de genre assigné aux femmes par la société patriarcale. Si la crise de la reproduction de la vie provoquée par la contamination aux radiations augmentait leur charge de travail, plusieurs femmes mirent en place des projets qui politisaient les sensibilités, les savoirs et les techniques de soin accumulés au cours de leur vie. En d’autres termes, ce sont les femmes qui, par leur engagement quotidien dans le travail reproductif, ont répondu à la situation de la manière la plus radicale, en résistant à la prégnance de la radioactivité grâce à la sagesse dont elles disposaient historiquement1.

 

Dans la vie de tous les jours, les mères et les personnes qui s’occupent des enfants durent inventer une panoplie de stratégies pour faire face aux effets nocifs potentiels des retombées radioactives: choisir des aliments en évitant ceux qui provenaient des régions affectées, inventer des procédés de cuisson qui réduisent la contamination, trouver des lieux de vie sûrs, etc. Ces stratégies furent souvent dénoncées comme irrationnelles, émotives ou hystériques par les autorités et les hommes. Parallèlement au fūhyō higai (la menace des rumeurs), on leur affubla l’étiquette de hōsha-nō (cervelle radioactive), un jeu de mots qui se moque de la peur des radiations en suggérant que le cerveau même deviendrait radioactif2. Les mesures de sécurité alimentaire furent interprétées non pas comme un signe de dévotion vis-à-vis de la santé de la famille, mais comme une attitude déraisonnable, un manque de patriotisme et de sympathie à l’endroit des régions contaminées. Au bout du compte, on fit peu de cas du fait que les autorités ont implicitement profité de ces efforts populaires leur permettant de se dégager de leur responsabilité en transférant aux femmes le souci de préserver le bien-être de la population.

 

En plus des efforts individuels, plusieurs projets collectifs furent mis sur pied par des femmes, incluant des groupes amateurs de dosimétrie, des associations d’évacués volontaires et de soutien aux personnes déplacées. Ces groupes réclamèrent des mesures sanitaires plus strictes pour les repas servis à l’école, exigèrent la révocation des seuils de radioactivités considérés comme acceptables par le gouvernement, intentèrent des poursuites judiciaires contre TEPCO et le gouvernement, organisèrent des manifestations, etc.3 Sous l’égide de ces femmes qu’on appelait les « mères enragées », le pouvoir populaire reprit du poil de la bête, disséminant la volonté de faire face à l’évènement jusqu’à tracer l’horizon d’une nouvelle ontologie politique simultanément plus vaste et plus infime que le spectacle médiatique et les discours politiques officiels : l’arène des vies-en-lutte. Beaucoup virent dans ce pouvoir l’émergence d’un nouveau mouvement féministe qui allait battre en brèche la société patriarcale du passé, en gagnant toutes les pratiques qui font la texture de la vie humaine dans le terreau de la reproduction de la vie4.

 

Une réalisation remarquable du mouvement anti­radiation a été la mise en place de la station de dosi­métrie par des mères de Fukushima. Appelée Tarachine, cette station était située à Iwaki, en première ligne des vies-en-lutte dans et contre les retombées radioactives. Dans la tradition poétique japonaise, tarachine est une figure ou une épithète (makuratokoba, littéralement « mot-oreiller ») utilisée pour désigner les mères. La déclaration d’intentions de Tarachine annonçait sept objectifs : (1) mesurer les radiations dans les aliments à la demande des résidents locaux, (2) mesurer les radiations internes s’il y a lieu, (3) faire la promotion de la sûreté des résidents de la région, (4) publier des données relatives à la contamination radioactive au niveau local, (5) partager des méthodes de détection des radiations, (6) collaborer avec des scientifiques et des médecins dans l’avancement du savoir médical concernant la contamination radioactive et les manières de s’en protéger, et (7) contribuer à la dissémination d’informations sur la contamination radioactive en collaboration avec les autres stations de dosimétrie. Après son inauguration, Tarachine est devenue de plus en plus active, mettant en place de nouveaux volets comme le Programme de recherche océanographique, qui a fait des prélèvements à points fixes pour détecter la contamination aux radiations à 1,5 kilomètre des côtes où se situe la centrale de Fukushima Daiichi5.

 

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De telles mesures de protection étaient cruciales après la catastrophe, mais l’urgence et la difficulté de les mettre en œuvre posaient la question des priorités politiques, qui finirent par diviser les activistes selon leurs sensibilités variables aux radiations. D’un côté, il y avait les individus et les groupes qui voulaient se rendre à Fukushima pour soutenir les victimes des zones sinistrées. De l’autre, il y avait les zéro-becquerélistes, pour qui se rendre à Fukushima revenait à soutenir tacitement les plans gouvernementaux qui obligeaient les populations à vivre dans des zones contaminées. Ces derniers préconisaient donc le bien-être en encourageant l’exode. Dans les milieux activistes, cette division mena à des débats échaudés. Les premiers étaient figurativement appelés « ceux qui vont au Nord » et les seconds, « ceux qui vont à l’Ouest », reflétant les différentes orientations géographiques vis-à-vis de Fukushima depuis la référence centrale de Tokyo. « Ceux qui vont au Nord » étaient pour la plupart des activistes indépendants qui prenaient part aux corvées bénévoles des ONG ou de la préfecture de Fukushima afin d’aider les habitants des zones dévastées par le tsunami qui avaient été relogés dans des logements temporaires. Cette catégorie comprenait également un petit nombre d’organisateurs syndicaux qui cherchaient à soutenir et améliorer les conditions de travail des employés sous-traitants de la centrale de Fukushima Daiichi. Leur aspiration dernière était de mettre fin à l’énergie nucléaire, un horizon qui ne deviendrait possible que grâce à la volonté, le savoir et l’action des travailleurs du secteur nucléaire.

 

 

Après le désastre, la réalité des conditions de travail des sous-traitants du nucléaire éclata au grand jour. D’innombrables documents, rapports et mémoires révélèrent comment les centrales nucléaires fonctionnaient sur la base du secret et d’une stricte hiérarchie imposée par les cadres de l’entreprise pour retomber sur pas moins de huit strates d’entreprises sous-traitantes et d’organisations syndicales (dont des yakuzas aux échelons les plus bas) 6.

 

Là où « ceux qui vont au Nord » tentaient d’aider les victimes et les travailleurs du nucléaire, « ceux qui vont à l’Ouest » cherchaient à protéger la vie reproductive et quotidienne par l’entremise d’un large éventail d’activités, dont le pôle ultime était le soutien politique et l’assistance aux évacués volontaires. Certains suggérèrent alors que la différence entre ces deux tendances était liée à un conflit de classe, opposant un mouvement d’ouvriers subalternes pour les premiers à un mouvement de citoyens de la classe moyenne pour les seconds. Si cette division éclaire certes – comme nous le verrons dans le quatrième chapitre – certains aspects de la réalité sociale, cette image d’un conflit de classe rigide ne traduit pas le lieu d’intersectionnalité de ces différentes pratiques : l’horizon de vie-en-lutte des habitants planétaires faisant face au déclin du Monde des États-nations capitalistes. Certaines analyses de cette intersectionnalité virent dans le concept d’exode un lieu de rencontre possible entre les travailleurs journaliers migrants (incluant les sous-traitants du nucléaire) et les populations évacuées.

 

On m’a raconté, au sujet de l’évacuation, une histoire transmise de génération en génération par les habitants du littoral. Elle tourne autour d’une maxime populaire qui suggère l’état d’esprit à adopter face à l’éventualité d’un tsunami produit par un séisme dans les fonds marins. Basé sur l’expérience historique, la maxime tsunami tendenko suggère que lorsqu’un tsunami vient à frapper, il faut prendre ses jambes à son cou sans se soucier des autres : après moi le déluge! L’idée est qu’il faut d’abord se disperser pour se retrouver dans un lieu plus sûr, par exemple un terrain en hauteur7. En réalité, il y a quantité de moments – y compris mars 2011 – où les victimes n’ont pas réussi à fuir, car ils attendaient des êtres chers ou s’étaient rassemblés suivant les ordres des autorités. Bien qu’elle soit psychologiquement et moralement difficile à suivre, la sagesse collective du tsunami tendenko suggère la nécessité de faire un détour par la séparation/dispersion pour que davantage de personnes soient sauvées.

 

La réapparition de cette maxime est un rappel de l’histoire nationale où les catastrophes périodiques des tremblements de terre et des tsunamis ont radicalement modifié le cours des évènements politiques, sociaux et économiques. En 1923, le grand séisme du Kantō a rasé la capitale de Tokyo, catalysant la consolidation de l’Empereur fasciste et l’expansion impériale sur le continent asiatique. (À cet égard, Tokyo est un cas emblématique de mégapole dont les poussées de croissance arrivent toujours après des destructions majeures.) Depuis l’ère Meiji, huit grands tsunamis ont frappé le Japon, surtout dans la région de Tōhoku. Conjugués à des crises politiques et économiques, ces tsunamis ont considérablement appauvri la paysannerie, qui y a perdu ses lieux de vie et ses moyens de subsistance. Les paysans ont déménagé dans les villes, notamment à Tokyo, où s’entassait déjà une population excédentaire de classes inférieures désœuvrées. On raconte que lors de la guerre d’agression japonaise, la majorité des fantassins de la préfecture d’Iwate envoyés en Chine étaient des victimes du tsunami de Sanriku, en 19338.

 

Certains ont suggéré qu’en un sens, la maxime tsunami tendenko préfigurait l’exode des gens de Fukushima, et interprété l’évacuation comme une méthode pour échapper aux radiations, ce qui ne pourrait être rendu possible que par la volonté d’individus déterminés à préserver leur bien-être sans égard à l’attachement et à la loyauté qu’ils ressentent vis-à-vis de leur communauté. Cette ligne de pensée ne doit pas être considérée comme une restauration de l’individualisme. Elle met plutôt en relief la nécessité de décomposer les anciens assemblages relationnels – familles, amitiés et communautés – pour faire face à la catastrophe. Il est parfois nécessaire de suspendre temporairement les relations sociales existantes pour préserver le bien-être de chacun, dans l’attente d’une nouvelle recomposition de ces relations. Les activistes qui soutenaient l’évacuation étaient motivés par l’idée qu’elle mènerait à la création de nouveaux territoires autonomes contre et en dehors de la société consumériste de Tokyo – et donc de l’État-nation du Japon. À leurs yeux, le mot d’ordre de tsunami tendenko était un contre-discours opposé au conformisme national du régime post-Fukushima, qui maintient la population en place pour assurer le bon fonctionnement de l’économie et du gouvernement local.

 

1. Cette idée vient de la tradition du féminisme marxiste, tel qu’on la retrouve notamment chez Silvia Federici, Point zéro : propagation de la révolution, Paris, IXe Éditions, 2016.

2. Le mot japonais pour « radioactivité » (hōshanō) a une sonorité similaire à l’expression « cervelle radioactive ».

3. Pour plus d’informations sur les engagements des femmes après Fukushima, Lire Aya Hirata Kimura, Radiation Brain Moms, op. cit.

4. Matsumoto Mari, « Rages of Fukushima and Grief in a No-Future Present », dans Cindy Milstein (dir.), Rebellious Mourning: The Collective Work of Grief, Oakland, AK Press, 2017, p. 123-159.

 

5. Voir le site internet de Tarachine : https://tarachineiwaki.org.

6. Sur les yakuzas, voir Suzuki Tomohiko, Yakuza to genpatsu [Le Yakuza et le nucléaire], Tokyo, Bungei Shunjū, 2011. Pour des exemples de mémoires, voir Horie Kunio, Genpatsu jipushī [Migration nucléaire], Tokyo, Gendai Shokan, 2011 ; et le documentaire « Nuclear Ginza », réalisé par Nicholas Röhl en 1995 : http://www.youtube.com/watch ?v=mJTuWVDjarg.

7. Kodama Satoshi, « Tsunami-tendenko and Morality in Disasters », Journal of Medical Ethics, vol. 41, no 5, 2015, p. 361-363.

8. Yamashita Fumio, Tsunami tendenko: Japanese Modern History of Tsunami, Tokyo, Shin Nihon Shuppansha, 2008.