Dans son ouvrage intitulé La victoire des vaincus : à propos des gilets jaunes, Edwy Plenel écrivait que «L’avenir n'est pas écrit, et le cours des événements dépendra de l'action ou de l'inaction de celles et ceux qu'ils convoquent».

 

L’action se situe-t’elle dans la manifestation ? Qu’est-ce que cela signifie ? À Montréal, le Collectif Opposé à la Brutalité Policière (COPB) a initié un mouvement de mobilisation, en invitant la population à se réunir, à occuper l’espace public ce mardi 15 mars lors de la 26ème journée internationale contre la brutalité policière. Des slogans retentissaient alors : «La rue elle est à qui ? Elle est à nous», montant sur le trottoir au même titre que les policiers qui nous encerclaient, des manifestant.e.s scandaient aussi, «Le trottoir il est à qui ? Il est à nous !». L’action se situerait alors d’abord dans le fait de montrer que la rue nous appartient : la violence d’en haut se confronte alors à la violence d’en bas.

 

 

La violence d’en haut nous encerclent. Elle nous oppresse. L’important dispositif de police déployé pour la manifestation nous rappelle que nous sommes plus faibles. Face à la foule, toustes de noir vêtu.e.s, se dresse des hommes en armure, prêts à combattre, le doigt apposé sur la détente, le regard rivé sur la foule, dans l’attente du moindre débordement. Il y a ces paroles de l’évêque catholique brésilien Hélder Câmara, auteur d'un essai qui fit date en Amérique latine, Spirale de la violence qui nous incitent, à mon sens, à nous questionner sur l’essence de la violence : « Il y a trois sortes de violences, écrivait-il. La première, mère de toutes les autres, est la violence institutionelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppresions et les exploitations, celle qui écrase et lamine des millions d'hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés. La seconde est la violence révolutionnaire, qui naît de la volonté d'abolir la première. La troisième est la violence répressive, qui a pour objet d'étouffer la seconde en se faisant l'auxiliaire et la complice de la première violence, celle qui engendre toutes les autres. Il n'y a pas de pire hypocrisie de n'appeler violence que la seconde, en feignant d'oublier la première, qui la fait naître, et la troisième, qui la tue». C’est en ayant, dans l’esprit ces mots que nous décrirons la manifestation de ce mardi 15 mars.

 

Arpentant les rues de Montréal, la foule est énergique mais la tension est palpable. La colère se ressentir tant en haut que en bas. Je marche à côté de ces soldats, je sens cette colère. Je marche à côté des manifestant.e.s, je sens aussi cette colère. Ce sont des «fuck you», des «shame on you» qui transforment le regard de celleux qui sont censé.e.s nous protéger en un regard prêt à nous attaquer. Mais alors, si la colère de la foule s’attaque à l’individu, ne serait-ce pas le système répressif de la police qui est critiqué ? Lorsqu’un.e manifestant.e déverse sa colère sur un.e policier.e, il s’attaque, à mon sens, à celui ou celle qui incarne l'institution de la police. Je me rappelle d’un protagoniste, dans le film de David Dufresne, intitulé Un pays qui se tient sage, qui, après avoir été mutilé en manifestation, confie au journaliste qu’il ne ressent pas de haine contre le policier qui a tiré au flash-ball et qui lui a fait perdre un oeil, mais qu’il en veut, en revanche, à celui qui a ordonné de le faire, à celui qui a conditionné ces hommes, et ces femmes, à se comporter de cette manière.

 

 

Face à l'intimidation policière, les manifestant.e.s font barrage. Iels utilisent des poubelles, des grilles qu’iels mettent dans le passage des policier.e.s. Encerclant la manifestation, de part et d’autre du trottoir, des manifestant.e.s se dresse à côté d’elleux sous un pas cadencé mais sont vite éloigné.e.s par ces bras autoritaires. Cette distance de bras, marque la hauteur de trottoir, hauteur symbolique du pouvoir, qui sépare les policier.e.s des manifestant.e.s. Réalisant mon travail journalistique, je suis empreint à cette même violence et à ce manque de considération. L’un des policiers me poussera à plusieurs reprises avec sa roue de vélo, me sommant de «dégager» sans m’avoir laisser le temps de pouvoir réagir. Dans la même mesure que je fais la démarche de comprendre la violence comme moyen d’action par les black block, je peux aussi comprendre la méfiance des policiers à mon égard. Comment emprunter le chemin de la réconciliation ? Comment transformer ce système répressif ? Cette haine est un cercle vicieux et sans fin. Comment pourraisje défendre ce policier lorsqu’il ne me respecte pas dans mon travail et qu’il me fait sentir que je suis inférieure à lui ? Comment écrire des lignes pour justifier son acte ?

 

 

L’action s’organise et elle est réfléchie. Celleux qui emboitent le pas des policiers cachent leurs camarades qui font blocages aux policier.e.s. Leurs vêtements noirs leur permet d’avoir une identité collective, de former une masse afin de ne pas être reconnue par celleux qui les observe, du haut de leur trottoir. Iels sont celleux qu’on pourrait nommer les black blocks. Au-delà d’être une organisation et/ou un groupe anarchiste, il s’agit surtout d’une tactique utilisée en manifestation. La formation des black blocks s’est forgée en Allemagne lors de manifestations de squatteu.rs.ses et a, par la suite, été popularisée en 1999 lors de la «Bataille de Seattle». Aussi, des duos d’aide médicale, que l’on reconnait parce qu’iels ont généralement une croix sur elleux, suivent la manifestation au cas où il y aurait une charge policière.

 

 

Si le début de la marche avait pour but de bloquer le passage des policier.e.s, la tension s’accroit et les manifestant.e.s opte pour une tactique combative en touchant ce qui incarne le pouvoir capitaliste : iels brisent les vitrines du Dollorama, de la SQDC et de la Banque Nationale. Dans une édition spéciale du Fanzine Protégezvous intitulé «Sécurité en manifestation», les auteur.e.s nous invitent à respecter la diversités des tactiques usité.e.s en manifestation car «la diversité des tactiques, c’est la reconnaissance que nos moyens de lutter ne sont pas les mêmes que ceux d’autres camarades, mais qu’en fin de compte, la cause reste la même». Iels nous invitent aussi à réfléchir sur les actions combatives en écrivant que ces dernières sont «l’occasion de montrer que la vie vaut plus que les profits, que infrastructures des milliardaires et de l’Etat ne valent rien tant qu’elles sont soutenues par les injustices produites par le racisme, le sexisme et le capitalisme».

 

 

Faisant face à cette tactique combative, la dizaine de camions de police qui suit la manifestation diffuse un message d’alerte pour les personnes qui manifestent mais aussi pour celleux qui sont de passage dans le secteur de la manifestation. L’alarme retentit : «Ceci est un avertissement du service de police de la ville de Montréal, en raison des infractions commises, nous vous ordonnons de vous disperser et de quitter les lieux immédiatement, une intervention policière de dispersion est imminente, des irritants chimiques pourraient être utilisés, quittez les lieux immédiatement». Je me rapproche des camions de police pour enregistrer l’alarme. On m’interdit de revenir dans la foule. Je cours alors, me dessinant un quadrillage des chemins que je pourrais emprunter pour rejoindre les autres. Je parviens finalement jusqu’à elleux, étant consciente que je me lance pleinement dans la gueule du loup. Les policier.e.s, en tenue de combat nous suivent, se regardent, comme si iels n’attendaient que ce moment. Nous continuons de marcher. Le chaude couleur rosé du soleil apporte un peu de douceur mais la fumé des gaz lacrymogènes viendra bientôt interrompre notre marche. Diviser pour mieux régner ? En nous dispersant, la police s’assoit sur le trône de l’utilisation de la violence légitime. Nous nous divisons en plusieurs groupes, l’objectif est de rester groupés, de ne jamais se séparer. Nous courrons, tentant d’emprunter des rues pour fuir les policiers. Les larmes coulent sur nos visages. Notre gorge nous pique. Nous savons pourquoi nous sommes ici. Et nous avons subit ce pourquoi nous luttions.

 

Nous marcherons encore, et des larmes couleront encore sur nos visages, parce que, comme le dit Walter Benjamin : «Que les choses continuent à «aller ainsi », voilà la catastrophe.