Ce texte, écrit par des camarades américain.es fut traduit entre le début du Saint-Laurent, la fin des Appalaches et le delta du Mississipi. Distribué déjà aussi au Mexique et en France, nous espérons que sa version québécoise contribuera à ouvrir ici de nouveaux horizons révolutionnaires.

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DEUX VOIES SE DESSINENT

LA FIN DU MONDE
OU LE DÉBUT D'UN AUTRE

IL FAUT CHOISIR

 

 

VOIE A

Tu vois Silicon Valley tout remplacer par des robots. De nouveaux fondamentalismes morbides font passer ISIS pour des enfants de chœur. Le gouvernement lance une application qui permet de traquer en direct les migrants et les dissidents grâce à la géolocalisation, tandis que des métafascistes sociofinancent les prochains camps de concentration. Les derniers vestiges de l’État-providence s’effondrent. Les politiciens font passer des lois de plus en plus cruelles et la gauche continue d’aboyer en s’assurant bien de ne jamais mordre.

Pendant ce temps, les glaciers se liquéfient, les feux de forêt font rage, l’ouragan je-sais-plus-qui engloutit une nouvelle ville. Des maladies que l’on croyait disparues refont surface avec la fonte du pergélisol. Les riches tirent profit des ruines et ne nous laissent que le travail interminable. Et pour terminer, nous crevons, bien conscients de n’avoir rien fait. La vie disparaît, et la Terre n’est plus qu’une immense fosse commune.

 

 

VOIE B

Une multitude de gens, de lieux et d'infrastructures posent les fondations de vastes territoires autonomes. De tout pour tout le monde. Les terres sont rendues à l’usage commun et aux autochtones, en premier lieu. On fait sortir la technologie de sa petite bulle ; elle redevient utile comme outil, comme arme. Des chaînes d’approvisionnement autonomes brisent l’emprise de l’économie. Dans leur maillage, des réseaux décentralisés assurent la connexion entre ceux et celles qui sentent qu'une vie différente doit être construite.

À mesure que les gouvernements perdent du terrain, les territoires autonomes fleurissent, portés par l’idée que, pour être libre, il faut se lier à la terre et à la vie qu’elle abrite. Les enclaves techno-féodales sont pillées pour leurs ressources. Nous acculons les forces en déroute de la contre-révolution à cette seule alternative : l’enfer ou l’utopie?

Qu’ils choisissent l’un ou l’autre nous est égal.

Finalement, nous arrivons au point de non-retour – nous sentons le poids de la liberté, l’étreinte de la vie en commun, quelque chose de miraculeux et d’inconnu. Nous nous sentons habité·es par la certitude de vivre enfin.

 

Nous venons d’un monde qui s’effondre,
mais nous sommes toujours debout.

Le nihilisme est le lieu commun de notre époque. Nulle part, il ne reste de fondations ; nulle part il ne se trouve de fondements sur lesquels nous appuyer. Nous cherchons des organisations qui soient assez puissantes pour réparer le monde, mais nous trouvons, en lieu et place, des institutions à la renverse, contrôlées par des salarié·es cyniques. Des militant·es plein·es de bonne volonté se font bouffer par le corps sans âme de la politique instituée : illes en ressortent avec ou bien une grosse dépression, ou bien avec une petite carrière en politique. Celles et ceux qui dénoncent une agression ou une situation abusive obtiennent, pour toute réparation, de devenir les spectateur·trices de guerres de pouvoir minables sur les réseaux sociaux. Quant aux mouvements, ils font irruption, puis implosent systématiquement, dévorés à l’interne par du monde pas rapport.

Ailleurs, la montée du niveau de la mer rend des villes inhabitables, avec en arrière-plan les gouvernements qui s’activent dans l’unique but de maintenir leur légitimité. Chaque nouvelle catastrophe est d’une intimité plus profonde, qu’elle vienne à notre attention via notre fil d’actualités ou que nous en prenions connaissance par un de ces textos – : « as-tu vu ça ? » – que chaucun·e est venu·e à redouter. Nous vivons les accidents à la manière de massacres et à chaque mort que nous pleurons, nous accusons réception du désastre, du déclin d’une
civilisation.

La pauvreté, la dépendance, le désespoir nous ont volé famille et ami·es. Nous sommes devenu·es les spectateurs impuissant·es de flics qui assassinent à l’aise, démuni·es quant aux moyens d’exprimer notre rage. Et, avec toute cette merde, nous sommes toujours debout. Nous sentons que notre présent nous a été soutiré et nous imaginons trop bien l’avenir qu’on nous programme. Personne ne viendra nous sauver. Il faut préparer le terrain pour qu’au lieu, il y ait la révolution.

 

Il y a moyen de créer une rupture qui soit irréversible.

Nous nous réveillons jour après jour, génération après génération, pour effectuer la mise-à-jour du mauvais rêve qui fait de nous des salarié·es. D’une job à l’autre, aussi poche que précaire, on capote sur le chemin du travail. Une fois rendu·e, on joue les pires rôles et la nuit, si on arrive à fermer l’œil, il n’est pas rare d’en faire des cauchemars. On court après nos chèques, après les piges. Tout ça, pour pouvoir garder la tête hors de l’eau, c’est-à-dire signer leurs chèques aux proprios. C’est notre travail qui a mis sur pied ce monde, et qui le fait rouler ; et pourtant, c’est un monde où nous ne nous sentons nulle part à l’aise. Pas étonnant que tant de gens autour de nous se jettent tête première dans tel ou tel truc tendance, telle ou telle sous-culture du moment, ou dans n’importe quelle autre patente à la mode, de l’asso étudiante au Zumba, en passant par la milice fasciste.

Nous voulons une vie digne. Nous aspirons à nous faire la main sur autre chose que la machine du boss. Si le potentiel de notre époque nous révèle une chose, c'est bien que nous pouvons sortir de la simple survie. Le travail dont on engraisse nos boss – notre énergie, notre créativité, notre intelligence – nous pourrions aussi bien le retourner contre eux, comme un gun que l’on braque. La possibilité d’endurer le travail se trouve dans notre capacité de faire-grève et dans la beauté dégagée par cette communauté de puissance. Notre grève sera la reconfiguration immédiate de nos vies, dans le mépris le plus joyeux des riches, des patrons, et des robots programmés pour nous remplacer. Nous avons en commun le savoir-faire et le désir de refaire nos vies sur des bases qui nous sont propres – il n’en tient qu’à nous de construire ces mondes et de les habiter. Depuis le lieu de notre passion, de notre ingéniosité et de notre détermination, nous nous tenons au tournant de chaque avenir possible.

 

Rien ne manque. Donnons forme à ce qui est déjà-là.

Pas à pas, nous donnons lieu à notre force révolutionnaire. Nous posons les bases d’une vie en commun, combattons l’indigence sentimentale et matérielle que l’époque fait peser sur nos existences. Nous nous ouvrons au jeu des possibilités de nos formes de vies.



Notre but est l’établissement de territoires libérés – le prolongement, de loin en loin, de zones ingouvernables. De lignes de faille parcourant l’Amérique et conduisant vers le haut lieu de l’autonomie.

Ces territoires autonomes ouvriront la voie au voyage, et à d’autres formes échanges ; ils seront des points de chute pour celles et ceux que la crise écologique lancera dans la migration et, plus généralement, les endroits rêvés pour se réapproprier les techniques et les technologies dont nous avons été dépossédées. C’est une tâche que nous envisageons sérieusement, et sereinement. Nous désirons des territoires à l’épreuve du désastre, peuplés de dignité et de courage. Des territoires propices à une joie enfin commune, à mille lieues du romantisme sénile et colonial. Nous n'avons pas toutes les réponses, mais nos efforts sont sincères.

Sans plus tarder, il faut déserter l’enclave de cette vie intenable.

Aller, on y va.


 

1. Se trouver

Nous avons été mis au monde dans une culture de l’isolement, là où, suivant l’économie, tout potentiel se réduit à l’ « employabilité ». Nous venons de villes où l’on parle d’ « attractivité » au lieu de parler de beauté. Enclavé·es dans nos problèmes personnels, domestiqué·es par nos dettes, il faudrait, chacun pour soi, trouver joli et spacieux le petit mètre carré de sa petite personne. Comme si les murs de pareille cellule ne se jetaient pas par terre.

Une première chose est de sortir de l’isolement. Aller à l’essentiel : se tourner vers les proches avec qui on veut bâtir une vie en commun. Se demander : à quoi ça pourrait ressembler, de faire face au monde ensemble ? De quoi est-ce qu’on dispose ? De quoi est-ce qu’on a besoin ? Dresser l’inventaire de nos talents, de nos savoir-faire et de nos réseaux. Et puis, prendre les décisions qui augmenteront ces capacités collectives. Autrement dit, établir la base d’une vie en commun.

Imaginez la vie passée les frontières individuelles. Au lieu que nous rasions les murs, les trajectoires que nous décrivons dans l’espace témoignent d’un désir de rencontre. Nous approfondissons nos relations, là où nous ne faisions que perpétuellement nous croiser. En route vers le café, nous passons dire bonjour à nos voisin·es, qui sont devenu·es nos ami·es. Tard le soir, nous irons nous entraîner avec eux dans un parc ; après quoi nous ferons un petit détour, le temps de nous reconduire. Mettre les voitures en commun ; aller camper et apprendre ensemble à faire un feu. Mettre ensemble de l’argent dans un pot commun pour les jours plus difficiles. L’idée de propriété privée en vient à prendre le bord. Peu à peu, nous devenons quelque chose de plus décisif qu’un simple groupe d’ami·es.

 

2. Faire naître des points de maillage

Les points de maillage sont des points de convergence. Des points de scintillement dans une constellation. À la fois points de départ et points de chute, ils sont les lieux physiques et névralgiques, les carrefours où les connexions se tissent et se nouent. Après s’être trouvé·es, il faut pouvoir se retrouver ensemble, à quelque part, comme bon nous semble. Il faut des lieux désignés pour l’organisation, des bases , des locaux où débarquer, des places où passer. Les points de maillage font converger les idées, les ressources et les amitiés nécessaires à l’élaboration d’une vie en commun.

Se mettre à plusieurs, s’entendre sur un lieu, et y faire naître un point de convergence. Que ce soit un espace dans le quartier ou une cabane dans la forêt.Squatter, s’il faut : un terrain, un local, un immeuble abandonné. Il n’y a pas d’espace trop petit, ni trop grand. Il s’agit de commencer avec ce qu’on a sous la main, et la suite viendra. Avec un port d’attache, les projets trouvent plus facilement ancrage.

Un ancien local commercial est converti en lieu de rencontre, où des soupers collectifs hebdomadaires finissent souvent en réunion de planification. Une coop de travail arrive à mettre un peu d’argent de côté pour pouvoir ouvrir un autre lieu – par exemple, une ébénisterie où des menuisières construiraient autre chose que juste des bibliothèques. Dans une petite forêt en marge de la ville, des ami·es ont pris une clairière ; à chaque semaine on s’y entraîne aux arts martiaux autour d’un feu. Pas trop loin de là, une ferme en permaculture arrive peu à peu à nourrir les camarades en ville.

 

3. Devenir résilient·e

Nos corps se dressent devant nous comme un mystère. Notre santé nous échappe. Si l’électricité venait à manquer, la plupart d’entre nous seraient réduit·es à vivre dans la noirceur. Nous avons été séparé·es des connaissances techniques, des passions et des habiletés manuelles. Ce qu’il nous reste, c’est de résister. Et dès que nous trouvons un moyen de nous sortir d’une mauvaise passe, ou que nous apprenons quelque chose de nouveau, c’est tout le domaine des possibles qui prend de l’ampleur. On recule pas – il viendra un temps où nous serons sidéré·es par nos accomplissements.

Il faut se réapproprier les savoirs techniques, arriver à les maîtriser et ensuite à les partager. Entrer en contact avec les gens qui sont capables d’apprendre aux autres. Utiliser les lieux de convergence pour expérimenter. Apprivoiser l’idée qu’un jour, il n’y aura plus de retour à la normale. Apprendre à aller à la chasse, à coder, à soigner les autres et soi-même : faire grandir notre potentiel collectif.

Un ouragan dévaste la ville – la panne est généralisée. Les agences gouvernementales traînent de la patte. Des camarades ouvrent un lieu de convergence en bordure de la zone inondée. Beaucoup d’entre eux et elles se sont fait la main lors de grands soupers collectifs et se sentent capables d’opérer à plus grande échelle. On organise des menées pour se procurer des vivres dans un environnement hostile, où il faut savoir se défendre contre les flics bénévoles d’un ordre qui n’a plus cours. Une équipée fera le tour des hôpitaux et des pharmacies histoire de récupérer du matériel médical, tandis qu’une autre se chWargera d’aller siphonner de l’eau potable dans les réservoirs d’immeubles désertés. L’occupation d’un parc à proximité amène plus de gens et de ressources. Quelqu’un escalade une antenne afin d’y pirater un routeur. On réussit à se connecter à un réseau ad hoc. La communication est établie avec d’autres points de maillage – des camarades viendront prêter main forte.

 

4. Prendre soin de l'avenir

Le temps est derrière nous où nos vies étaient vécues dans l’isolement. Nous avons tous et toutes reçu la catastrophe en partage – avec les défis légués par l’époque. On peut s’indigner des inégalités dans l’accès aux soins de santé, mais l’accès ne sera véritablement universel et digne que lorsqu’il se déploiera sur des bases autonomes.

Créer des formes de soin collectif. Avec en tête les vingt prochaines années, se demander comment nos besoins se transformeront avec l’âge, l’arrivée d’enfants ; avec l’inévitable vieillissement et l’éventualité de la maladie. En tout, le désir reste le meilleur des guides. Aborder les questions les plus difficiles : comment faire face à la folie, aux dépendances, à la violence interpersonnelle et à tous les traumatismes liés à la perte d’êtres aimés? Tout faire pour éviter les solutions institutionnelles

Un réseau intergénérationnel se forme dans le projet d’une vie en commun. On discute de l’éducation des enfants : comment s’y prendre pour nourrir leur débrouillardise ? pour leur apprendre à naviguer dans un monde où tout s’accélère ? Le soin pour les aîné·es est pris en charge collectivement. L’attention et le respect que l’on accorde aux histoires et aux expériences des plus âgé·es rejaillit sur toutes les générations. On reprend contact avec des méthodes ancestrales de contraception et d’avortement pour assurer l’autonomie dans le choix. Le soin devient une affaire d’intelligence collective, au lieu qu’il soit une « vocation » inculquée aux femmes. Les militant·es y trouvent un souffle nouveau, qu’illes prennent congé ou qu’illes repartent lutter. Des camarades médecins, herboristes et chamanes font le pacte d’apporter leur aide au réseau. On dort mieux en sachant que l’hôpital n’est plus l’option par défaut. La dépendance aux services étatiques diminue. Cette prise en charge partagée du bien-être jusque dans la mort soulage une pesanteur d’ordre historique. Certaines maladies, entretenues par la culture du stress et de l’anxiété, commencent à se faire plus rares. En fait, c’est l’avenir qui finit par se soutenir de toute cette sollicitude commune.

 

5. Combattre

La société intimide celles et ceux qui restent debout. On dit de nous « occuper de nos affaires ». Qu’à part ça rien ne se peut. En mode « c’est ça qui est ça » et serre surtout pas les poings. Mais c’est tout juste l’inverse. On doit développer un esprit de combat et des capacités physiques conséquentes. Un art martial fait d’acuité éthique et stratégique. Devenir plus fort·es. Faire usage de cette force. Apprendre à donner des coups, à viser juste ; capter en quoi chaque chose peut servir d’arme. Tout se détourne, et en particulier les moyens de l’ennemi. Faire ses premiers pas dans l’art du détournement ; s’émerveiller du fait qu’une fois viral, un tout petit clip peut faire voler en éclats l’égo de fascistes sur cinq continents. Brouiller l’accès de nos ennemis à leurs moyens de communication. Être game, mais jouer de stratégie. Qu’est-ce qui bloque l’accès à des vies nouvelles? Qu’est-ce qui nous en rapproche? Et, surtout, qu’est-ce qui fera qu’en chemin, on arrivera à ne pas se faire pogner ?

Un réseau de clubs de combat relie chaque grande ville. Les membres qui ont davantage d’expérience enseignent les techniques de frappe et d’immobilisation, sans laisser de côté les bases de l’entraînement physique. Chaque club a pignon sur rue et tisse des liens avec les communautés des alentours, à commencer par celles qui sont aux marges. Une section du Midwest s’associe à un regroupement de camionneurs autour de la résistance à l’automatisation. Ensemble, ils arrivent à paralyser une autoroute. En tirant parti de la géolocalisation, ils bloquent un convoi de semi-remorques autopilotées et font main basse sur la cargaison. Ce qui est utile est récupéré et le reste, réduit en cendres. L’épaisse fumée ajoute une nouvelle dimension à la confusion des policiers déjà enlisés dans les barricades. Une application reconfigurée permet aux drones découverts dans un des camions de décoller et de partir en reconnaissance. Ils guettent l’arrivée des drones adverses – ceux des policiers. Lorsqu’ils sont assez proches, un brouilleur d’ondes est activé. Dans le ciel, entre les colonnes de fumée, on peut remarquer quelques points noirs se diriger brusquement vers le sol. Soucieux de ne pas saboter la situation qu’ils ont eux-mêmes créée, les camionneurs et leurs camarades s’éclipsent au moment où la police en est encore à essayer de comprendre ce qui se passe. On dirait qu’ils se sont synchronisés au chaos qu’ils ont fait naître.

 

6. Étendre le réseau

Nous n’avons pas besoin d’une énième organisation pour discuter à l’infini de nos problèmes, mais de moyens concrets et collectifs de les surmonter. Il nous faut un réseau où les projets entrent en résonance et s’amplifient les uns les autres ; un réseau qui déploie les destins et relie les territoires.

Tisser des connexions, à grande échelle. Repérer les gens qui s’organisent sur des bases compatibles aux nôtres. Partir à la rencontre des intensités politiques naissantes ; se tenir au courant des projets de vie en commun. Sonder le terrain ; le cartographier, continuellement. Établir le contact et rendre visite. Pratiquer l’art de l’accueil aussi bien que celui du voyage. Façonner la mémoire et l’intelligence collectives par le partage des histoires, des stratégies. Tisser des liens qui soient aussi matériels par le troc d’outils, de ressources. Reprendre en chœur tous ces gestes et les propager par milliers.

Sur un coin de continent, des biohackers perfectionnent des techniques de purification de l’eau ; un groupe de familles autochtones résiste à l’accaparement de leur territoire sacré par une pétrolière, alors qu’en ville, un réseau de fermes urbaines commence à s’enraciner autour d’un point de maillage. En communiquant sur une base régulière, les trois projets mettent en commun leurs besoins, mais aussi les moyens d’y subvenir. Les techniques d’assainissement de l’eau se propagent, tandis que que les fermes diffusent des paniers en abondance. Le réseau sera en mesure de se mobiliser quand les familles autochtones demanderont des renforts pour lutter contre la construction d’un pipeline. En se coordonnant à l’aide d’un système de messagerie encryptée, des milliers de gens répondront à l’appel, ajoutant leurs propres ressources à celles du réseau.

 

7. Bâtir l'autonomie

« Travaille, consomme et ferme ta gueule » – ce serait la devise de nos sociétés, si seulement l’honnêteté ne faisait pas totalement défaut à ses dirigeant·es. Par défaut, nous vivons au crochet des compagnies. Celles qui émettent nos chèques de paye, celles qui nous revendent la base même de notre survie. Par défaut, nous sommes pris·es à la gorge. Le problème que pose l’organisation matérielle des sociétés actuelles est rendu impossible à ignorer.

Élargir notre sphère d’autonomie à coup d’initiatives. Construire l’infrastructure qu’il faut pour soustraire le territoire à l’Économie. Apporter réponse aux questions de puissance matérielle collective : comment nous nourrir, nous loger, nous guérir. Faire usage des technologies de l’information – du data, du design – sans se faire avaler par l’illusion qu’Internet va nous sauver. Former des collectifs et des coop qui concrétisent des objectifs stratégiques tout en refusant de souscrire aux mirages de l’économie hipster et branchée. Développer des solutions durables et modulables aux besoins logistiques : énergie, communication, distribution.

Un point de maillage centré sur la distribution de bouffe ouvre une épicerie en coopérative de l’autre bord de la ville. La ferme voisine, qui cherche à prendre de l’expansion, s’intègre à un réseau biorégional dans l’idée de partager non seulement des vivres, mais aussi un monde. Un groupe de codeurs et de designers qui détestent leur job se réunissent afin de créer une app qui coordonne une chaîne d’approvisionnement flexible entre les fermes et les points de distribution. Tous ces efforts débouchent sur la création d’un couloir d’échange autonome. La croissance du réseau, combinée à son mépris assumé des normes gouvernementales rend les autorités impuissantes. La bouffe et les gens circulent librement – et un esprit de rébellion les accompagne.

 

8. Destituer l'infrastructure

L’idée, ce n’est pas d’améliorer les conditions de vie d’une petite clique. Nous parlons d’un exode de masse hors de ce monde. Cela exige de faire l’inventaire de l’infrastructure qui soutient le système et de décider, s’il y a lieu, de l’usage qu’on en fera. C’est-à-dire que certains systèmes devront être démantelés – les oléoducs et les centrales nucléaires, par exemple – tandis que d’autres pourront être reconvertis aux usages de l’autonomie.

Pirater le monde entier. Que ce soit en inventant des structures pour répondre à des problèmes que le système fait proliférer, ou que ce soit en détournant radicalement des structures déjà instituées. Occuper des espaces en décrépitude – les conseils municipaux, les écoles, les centres commerciaux – et leur insuffler des usages nouveaux. Anticiper les ruptures stratégiques ; les intensifier. S’approprier les systèmes de communication. Réquisitionner les canaux d’approvisionnement. Prendre le pouvoir sans gouverner.

La multiplication des cliniques autonomes commence à influencer, sur tous les fronts, le monde de la médecine. Infirmières, docteurs et même administrateurs deviennent complices du détournement clandestin de matériel médical vers ces cliniques. Lorsque la fin des subventions aux hôpitaux pour vétérans est votée par le gouvernement, les cliniques autonomes se joignent aux patient·es et aux soignant·es afin d’occuper les bureaux fédéraux un peu partout au pays. Une de ces occupations fait une douzaine de blessé·es, envoyé·es à l’hôpital le plus proche. Quand la police tente de pénétrer aux urgences pour arrêter les vétérans blessé·es, elle se voit repoussée par les chirurgien.nes et les infirmières. Les groupes autonomes sont rejoints par la foule issue des occupations. Des réquisitions sont menées en vue de l’insurrection.

 

9. Devenir ingouvernables

La révolution, c’est une ligne tracée dans le présent. Ça veut dire : bâtir l’autonomie ici et maintenant. Rendre superflus le gouvernement et son Économie. Mais s’émanciper de notre condition de gouverné·es exige bien plus que de déjouer nos ennemis politiques. Et bien plus encore qu’une série de luttes victorieuses. Ça dépend de notre capacité à poser les bases durables d’une vie en commun.

Répandre la rupture à tous les aspects de la vie. Entrer en grève permanente – lentement mais sûrement. Amener nos ami·es avec nous. Refuser d’être géré·es ou de gérer qui que ce soit à son tour. Propager la brèche jusqu’au cœur de la société. Rompre définitivement avec le cynisme et le ressentiment. Se rappeler que tout est encore possible.

Les grèves persistent et le morne fardeau des dettes diminue jusqu’à disparaître, face à l’hostilité grandissante envers le capital financier. Des assemblées de quartier décident de la marche à suivre dans l’état d’urgence ; des soldats rebelles refusent de tirer sur les foules. À présent le « crime » ne consiste plus qu’en des raids sur les zones encore gouvernées. Dans les villes, chaque jour a des airs de fête de quartier. Le long des rues achalandées, des cuisines collectives dans des restaurants reconvertis annoncent des temps nouveaux, affranchis des cruautés de l’Économie. La nuit, des feux de camp illuminent les alentours, laissant reparaître les étoiles ; celles-ci, dans leur sagesse, nous guident et nous protègent à nouveau. En banlieue, un Walmart est devenu un point de convergence pour s’alimenter et s’organiser. Des camionneurs et des premier·ères répondant·es se rencontrent pour coordonner des manœuvres de sauvetage dans une zone inondée. À l’Ouest, des technophiles équipent des ballons météorologiques de transmetteurs afin de relayer un Internet nouveau, décentralisé. Le temps de travail libéré augmente les récoltes des fermes autonomes. Les enfants, de leur côté, réapprennent à être fidèles à la Terre.

 

Maintenant

L’urgence pour laquelle nous nous préparons n’est pas à venir.

Nous sommes déjà là. Avec tous les petits détails dystopiques et tous les moyens de faire la révolution. Là, notre époque défigurée ; maintenant, la beauté de la libération qui, de toute part, doit en naître. Nous résistons à la fin du monde en faisant se multiplier les mondes. Nous devenons ingouvernables : nous nous dérobons à leurs lois absurdes, à leurs infrastructures périmées, à leur impardonnable Économie et à leur culture écrasante pour l’esprit.

Nous nous battons pour notre idée du bonheur – que la vie dépend de nos capacités matérielles, de notre refus de nous faire gérer. Qu’elle réside dans notre aptitude à habiter la Terre, dans le soin que nous nous donnons les uns les autres. Et dans la rencontre avec les formes de vie partageant ces vérités éthiques.

 

On nous dit d’attendre quand nos vies défilent devant nous, n’atteignant  que la surface de ce que nous pourrions devenir.

On nous dit de rester pacifique au milieu d’une guerre déclarée à l’encontre de la Terre, de nos corps – à l’encontre de la possibilité même du bonheur.

On nous dit que la révolution n’est plus à l’ordre du jour quand elle est devenue une question de vie ou de mort.

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