Le terrain contenu entre Notre-Dame, Hochelaga, Ontario et Dickson est vague. C’est un espace flou et imprécis

Vague : se dit d’une chose qui prête à diverses interprétations, qui manque de précision, qui laisse place au doute.

Il n’y a pas de routes, de commerces, de caméras ou de bancs de parc qui viennent en fixer l’usage. Entre les boisés et les marais, on y trouve des sentiers, des détritus, des abris de fortune, des spots à feux, bref des traces de ce qui y vit et de ce qui y habite. De ceux et celle qui viennent y douter. Se régénérant de la contamination des shops d’une autre époque, le terrain vague échappe d’une certaine manière à la métropole et à sa régulation, à sa pulsion de tout devoir rationaliser et rentabiliser. Les clôtures qui l’entourent sont trouées dès qu’elles sont rafistolées. On s’y égare, on y fait la fête, on s’y recueille, on s’y rencontre et on y conspire.

J’ai fait mon deuil du terrain vague à plusieurs reprises déjà. Toutes les fois où on s’est dit qu’on allait s’organiser et défendre l’endroit et qu’on l’a pas fait. Quand ils l’ont enfermé dans une clôture. L’après-midi où on s’est pointé avec les chiens, et que tous les arbres jonchaient le sol. Les troncs ont été retirés quelques jours plus tard, laissant une vaste étendue de bouette aux airs post-apocalyptiques. Quand ils ont nivelé le terrain et érigé des montagnes de gravelle. À chaque fois, on a quand même continué à y aller. Entre les phases de travaux, la friche reprend rapidement le dessus et on a trouvé des nouveaux spots.

Friche : terrain précédemment exploité, abandonné par l’Humain et colonisé par une végétation spontanée.

Le terrain vague est en friche. La végétation rudérale y est en lutte contre les tentatives successives d’aménager cet espace à des besoins économiques. C’est le propre de l’impératif gestionnaire capitaliste que de trouver une rentabilité à tout espace. Sa logique ne peut voir dans ce lieu qu’un espace en attente de développement. Pour qui désire exploiter un territoire, la friche est une situation passagère, ce qui s’y déroule est sans importance. Nous, au contraire, décelons dans la friche un espace où il se trame des choses significatives. Depuis que j’habite Hochelaga, tellement d’initiatives ont vu le jour au terrain vague : des free partys, des jardins sauvages, des ronds de feu, des cabanes pour y vivre ou simplement s’y reclure. Des gens se le réapproprient continuellement. On y devine deux relations au territoire qualitativement différentes : soit on l’habite, soit on l’utilise. Un promoteur industriel qui acquiert un terrain et veut en faire un centre de triage de marchandise utilise cet espace. Ceux et celles qui y installent leur tente, y vont pour promener leurs chiens ou s’y retrouver entre ami.e.s l’habitent. On constate donc qu’un conflit existe entre différents rapports au lieu et que ce conflit se structure autour de la notion de propriété.

Ce que nous opposons aux constitutifs « usus, abusus, fructus » qui régissent le droit de la propriété, c’est l’ habitare (« demeurer, habiter, vivre ») qui préfigure un habitus (« manière d’être ») au territoire radicalement différent. Une manière d’être ensemble qui se passe de la propriété privée.

Lorsqu’on va au TV, on se sent par moment en retrait de l’activité incessante de la métropole. Cependant, les bruits du port, le décor de cheminées et de silos nous rappellent vite qu’on ne s’extrait pas si aisément des flux et des infrastructures qui les soutiennent. Les montagnes d’asphalte, le béton fracassé qui tend ses tentacules d’acier rouillé en l’air dans une posture hideuse évoque un territoire qui porte en lui des histoires qui le transcendent.

À cette mémoire figée du terrain vague, nous opposons le mouvement des corps en action, celui qui entrelace les formes de vie aux territoires. Nous voulons raconter le terrain vague. Y déterrer les histoires enfouies sous les traces des chenilles de tracteurs et attraper celles qui se faufilent à travers les herbes hautes. Arriver à le recomposer à partir de ses récits et faire briller toutes les raisons qui font de cet endroit un territoire auquel on s’est attaché, et qu’on veut défendre.

 

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