Le quatrième journal du Comité de défense et de décolonisation des territoires vient tout juste de paraître. Le texte ici bas en constitue l'introduction. L'ensemble du journal est disponible en version web ici. Si vous voulez l'avoir papier, ou en distribuer dans votre coin de monde écrivez-nous sur à cddt@riseup.net pour avoir vos exemplaires (journal et livraison gratuite!).

 

 

Un monde de forêts

 

 

Sur l'île de la Tortue, un processus de fragmentation du « Canada » est lancé. Selon une coïncidence de temporalités longues et courtes, on entend sur les territoires deux clameurs qui montent en intensité. La première est le vacarme extractiviste qui accompagne le rythme effréné de la reproduction du capital. Depuis des siècles, une pulsion de mort et de destruction visant le profit propulse l’exploitation de minéraux, de végétaux et d’animaux. En contrepoint, des voix s’élèvent dans une tentative d’harmoniser diverses manières de s’ancrer au territoire pour y défendre la vie. Une résurgence, venue des temps lointains, hante désormais le monde colonial. Cette clameur sourde crée déjà une terreur chez ceux qui, sentant compté le temps de leur orgie de destruction, s’empressent de faire disparaître forêts, ruisseaux, marais, lacs et rivières. La politique de la mort entretenue depuis des siècles envers les Premiers Peuples et leurs territoires ancestraux est mise à nu.

 

L’irruption des blocages ferroviaires ayant paralysé l’État colonial canadien à l’hiver 2020 est la dernière grande manifestation de ces voix grondant sur les territoires. En solidarité avec les Wet’suwet’en et contre le projet de pipeline du gouvernement Trudeau, des milliers de personnes, autochtones et allochtones, se sont unie pour démontrer que le rail, ce mythe fondateur du Canada  est un fil facilement rompu. L’intensité de ces blocages et la force qui en émanait ont été dispersées par des négociations avec le gouvernement Trudeau ; la nécessité de nouveaux blocages s’est perdue dans la tempête des mesures sanitaires entourant l’apparition de la COVID-19. Cependant, l’affrontement n’était que partie remise. Déjà, les grand-mères Wet’suwet’en lancent de nouveaux appels.

 

Cet automne, peu de temps avant le reconfinement, de nombreuses luttes pour l’autonomie des peuples autochtones se sont engagées, chacune enracinée dans sa propre histoire d’opposition à l’extractivisme, au colonialisme et à la domination de l’État canadien en général. Depuis le 19 juillet dernier, un campement bloque un projet de développement immobilier près de Six Nations de la rivière Grand, la plus grande réserve autochtone du Canada qui regroupe principalement les nations de la Confédération Haudenosaunee. Cette réserve se densifie de plus en plus sur son territoire fermé et dévasté par la pollution, alors que la métropole de Toronto continue d’étendre sa banlieue sur plus de 100 kilomètres. La zone occupée a été rebaptisée 1492 Landback Lane. Selon un traité de 1784, ces terres font partie du territoire de la communauté de Six Nations, mais des promoteurs immobiliers sont déterminés à se l’approprier.

 

D’autres nations Haudenosaunee luttent aussi pour recouvrer des territoires traditionnels au-delà des réserves où elles ont été confinées. Ainsi, un campement a été érigé au centre-ville de Toronto en appui à la lutte de Six Nations ; un autre a été édifié à Akwasesne. À l’est, depuis la mi-septembre, des pêcheurs Mi’kmaq de la réserve de Sipekne’katik située dans le sud-est de la Nouvelle-Écosse ont lancé leur première flotte indépendante pour la pêche au homard. Le jour même sur le quai de Digby, des pêcheurs blancs ont volé leur matériel de pêche et crevé les pneus de leurs voitures. Sur la mer, ces mêmes pêcheurs ont tenté de provoquer des accidents de bateau et ont coupé les lignes de pièges à homard des Mi’kmaq. Plus tard en octobre, deux entrepôts contenant les prises des pêcheurs Mi’kmaq ont été incendiés. La Nation mi’kmaq de la Nouvelle-Écosse demande le respect des traités de 1759, entérinés en 1999 par le jugement Marshall à la Cour Suprême du Canada, qui leur donnent le droit à une subsistance convenable au moyen de la pêche en toute saison. Comme dans la lutte menée à Six Nations, le respect des traités est revendiqué, non seulement dans une visée de restitution territoriale, mais aussi comme appel aux peuples à habiter leurs territoires et en tirer leur subsistance.

 

Cette année, au début de la saison de chasse sportive, les Anishinabeg bloquent des chemins forestiers dans le parc de La Vérendrye et y construisent près d’une dizaine de camps pour défendre une population d’orignaux en diminution. Rapidement, les tensions montent, mais la souveraineté ancestrale triomphe en imposant son propre moratoire sur la chasse et en ignorant une injonction qui les somme de laisser passer les chasseurs blancs. Le temps d’un mois, le temps de la saison de chasse légale, les routes — l’infrastructure coloniale donnant aux colons l’accès au territoire — ont été destituées par des barrages et rendues au seul usage de la défense de la vie animale. La Nation anishinabeg a ainsi dressé ses campements au cœur d’une situation où se superposent un présent catastrophique et un avenir décolonial.

 

La lutte des Anishinabeg du parc de La Vérendrye nous rappelle que la forêt demeure au cœur du projet colonial canadien et québécois. L’appropriation et le contrôle des territoires forestiers sont toujours la première étape menant à d’autres formes d’exploitation : agriculture, sylviculture, barrages hydroélectriques, extraction minière et pétrolière. La puissance symbolique et physique de la forêt demeure une menace au projet de modernisation et un frein à l’assimilation des communautés autochtones.

 

Les forêts foisonnent d’une multitude de formes de vie et sont traversées par une infinité de logiques territoriales et de souverainetés. Stopper l’invasion et la destruction de la forêt, c’est aussi freiner l’avancée de l’économie extractiviste. La forêt est un terrain de lutte de première ligne pour les défenseurs et défenseuses de l’eau et de la terre. Ce quatrième numéro de Comités de défense et de décolonisation des territoires (CDDT) se penche ainsi sur la question de la destruction des forêts qui, hier comme aujourd’hui, demeure un élément fondamental de la dynamique coloniale. 

 

Dans les pages qui suivent se trouvent réunis cinq textes et deux entrevues. Les deux premiers textes, La dernière forêt : le Ya’nienhonhndeh et Les Atikamekw Nehirowisiwok - Grandeur du Nitaskinan  traitent de forêts menacées par de vastes projets forestiers. Deux entrevues et un troisième texte,  Chasse à la chasse , se penchent sur la lutte contre la chasse sportive qui entraine la disparation de l’orignal dans le parc de La Vérendrye. Un quatrième texte, Qu’est-ce qui se joue vraiment au Terrain vague ? Le boisé Steinberg contre la locomotive de l’économie, propose une réflexion plus large au sujet de cet espace. Contre les perspectives qui traitent cette situation comme un enjeu d’urbanisme, on conçoit ce territoire comme une pièce maîtresse de l’échiquier du pouvoir colonial dans son entreprise d’extraction massive des ressources du Nord. Enfin, un dernier texte, intitulé Comment suspendre la destruction des forêts conclut en proposant trois pistes pour une révolution décoloniale : recommencement, provocation et alliance.