Cet article est tiré de La force des forêts, quatrième journal du Comité de défense et de décolonisation des territoires. L'ensemble du journal est disponible en version web ici. Si vous voulez l'avoir papier, ou en distribuer dans votre coin de monde écrivez-nous sur à cddt@riseup.net pour avoir vos exemplaires (journal et livraison gratuite!).

 

Cet automne, la Nation atikamekw s’est retrouvée dans la ligne de mire des médias à la suite du martyre de Joyce Echaquan, mère de famille atikamekw, morte sous les insultes racistes à l’hôpital de Joliette. Après cinq siècles de génocide, les grands médias et les politicien∙ne∙s semblent enfin prendre conscience de l’existence du racisme et de ses conséquences meurtrières. Pendant une semaine ou deux, ils se sont attardés sur la question du racisme envers les autochtones dans le système de santé québécois, en évitant toujours de mentionner les revendications territoriales des Atikamekw. Parmi les journalistes, les commentateurs∙trices et les politicien∙ne∙s, même les plus ouvert∙e∙s d’esprits, s’assurent de dissocier le racisme systémique de la dépossession territoriale, afin d’éviter de remettre en cause la légitimité de la souveraineté de l’État colonial canadien.

 

La famille de Joyce Echaquan et les Atikamekw ont eu droit à des excuses nationales ; puis, l’affaire a simplement disparu de l’actualité. Sur le coup, des fonds ont été accordés par la CAQ pour « sensibiliser » les travailleurs de la santé aux cultures autochtones et améliorer les soins de santé dans les réserves. Cependant, il apparait clairement que la CAQ utilise la mort de Joyce Echaquan pour dépolitiser et étouffer la lutte en cours contre la poursuite de la colonisation et du génocide des Premiers Peuples. Le premier ministre Legault, accompagné de plusieurs nationalistes, mène d’ailleurs une guerre contre l’adoption du concept de racisme systémique pour désigner ce cancer qui ronge les institutions et la société québécoises. En effet, les conclusions politiques qu’imposerait le recours à un tel concept sont trop dangereuses pour la bonne poursuite du projet moderne de dépossession. 

 

LE CHANTIER CAPITAINE

 

Le lundi 24 août 2020, dans la foulée d’une manifestation familiale pour la protection des forêts tenue dans la région de Lanaudière, une trentaine de protecteurs et protectrices des territoires, réuni∙e∙s au sein du collectif Mobilisation Matawinie, ont occupé le chantier de coupe Capitaine qui débutait dans la forêt ce matin-là. Le nom de ce chantier de foresterie est cyniquement emprunté à celui du lac Capitaine, fortement touché par l’abattage de la forêt et la destruction des ruisseaux qui la traversent. Cette forêt est bordée d’un refuge biologique, d’un îlot de vieillissement et de plusieurs lacs où ont été répertoriées des frayères. Récemment, ces territoires déjà morcelés par la néocolonisation économique ont été découpés par la construction de chemins forestiers, nerf de la guerre dans la course à l’éradication de la forêt boréale. Stopper la construction de chemins forestiers apparait ainsi comme un moyen essentiel pour mettre fin à la déforestation et la destruction des cours d’eau et des milieux humides.

 

Depuis ce blocage, les familles atikamekw Dubé, gardiennes du territoire dont fait partie le chantier Capitaine, ont obtenu que les coupes soient suspendues pour la saison hivernale 2021. D’autres familles atikamekw, préoccupées par les coupes ayant lieu sur leurs territoires et inspirées par le déroulement des blocages, réfléchissent à des formes d’organisation. Au printemps prochain, tout laisse présager que les personnes les plus vigilantes d’entre nous entendront des appels à l’aide et au renfort.

 

ACTION SYMBOLIQUE

Les objectifs de l’action symbolique d’occupation de cette coupe à blanc étaient non seulement de rappeler à l’industrie forestière de la région qu’elle est surveillée, mais aussi de montrer qu’entre les arbres encore debout se profilent les ennemi∙e∙s de leurs actions destructrices.

 

Si l’intuition populaire veut que les réserves fauniques soient des aires protégées, rien n’est plus faux en réalité. Les compagnies forestières y mènent un jeu de destruction de manière tout à fait « légale », sans observer aucune règle. Le territoire visé par le plan d’aménagement forestier s’étend sur toute la MRC de la Matawinie, soit un peu plus de 712 000 hectares. Ce projet orchestré par le ministère de la Forêt, de la Faune et des Parcs prévoit que plus de 50 % du territoire sera rasé.

 

 

LE NITASKINAN

D’une superficie de 472 hectares, le chantier de foresterie bloqué temporairement à la fin d’août par les Protecteurs et protectrices de la forêt est situé dans le Nitaskinan, territoire non cédé de la communauté atikamekw. La Nation Atikamekw Nehirowisiwok, composée de près de 7000 personnes, regroupe les communautés de Manawan, d’Opitciwan et de Wemotaci. Ils et elles occupent depuis des temps immémoriaux le Nitaskinan, territoire non cédé n’ayant fait l’objet d’aucun traité. Le Conseil de la Nation atikamekw négocie depuis plus de 35 ans pour obtenir une entente de principe avec les gouvernements fédéral et provincial.

 

En 2014, la Nation atikamekw a fait une Déclaration de souveraineté réclamant une autonomie et une autodétermination territoriales.

 

TERRES PRIORITAIRES

Le Conseil de la Nation atikamekw considère qu’au moins 30 à 40 % du territoire doit être sauvegardé pour la poursuite des activités de la communauté et la conservation de son lien au territoire. Les coupes forestières sont la plus grande source de détresse environnementale, aujourd’hui comme dans le passé. La majeure partie du Nitaskinan se trouve en Mauricie, où seulement 9 % du territoire est protégé. 

 

Comme dans tous les territoires non cédés des Nations autochtones, la colonisation du Nitaskinan se poursuit de manière effrénée, non seulement par la déforestation et l’installation de barrages hydro-électriques et de mines, mais aussi par l’imposition de dispositifs entourant l’industrie du tourisme. Le Nitaskinan compte une dizaine de ZEC (zone d'exploitation contrôlée), 82 pourvoiries, plus de 12 000 chalets ; l’aire faunique du réservoir Gouin ; le parc national de la Mauricie ; la réserve faunique du Saint-Maurice ; sans compter les terrains de camping et les plages aménagés le long de la Saint-Maurice.

 

Si rien n’est fait, c’est la superficie de plus de 5000 terrains de football qui sera rasée. Rappelons encore une fois que le nouveau plan forestier de la CAQ inclut des coupes dans les aires protégées et les parcs. Il est impératif de tout faire pour apporter notre soutien à la Nation atikamekw afin de mettre un frein à la destruction du Nitaskinan.