Cet article est tiré de La force des forêts, quatrième journal du Comité de défense et de décolonisation des territoires. L'ensemble du journal est disponible en version web ici. Si vous voulez l'avoir papier, ou en distribuer dans votre coin de monde écrivez-nous sur à cddt@riseup.net pour avoir vos exemplaires (journal et livraison gratuite!).

 

Tous les chasseurs tiennent le même argument : ils  ont le droit de chasser ; le droit de venir à La Vérendrye et de prendre un orignal. Mais nous voyons la chose autrement, nous considérons que c’est un privilège. Pour nous qui vivons ici, en territoire occupé, c’est un mode de vie qui apporte une subsistance à nos familles selon ce que nous appelons nos droits inhérents. Ces droits inhérents nous permettent de prendre des orignaux pour nourrir nos familles et de partager avec ceux dans le besoin.


Les chasseurs ignorent la différence entre droit inhérent et privilège. Le privilège leur est accordé par une loi conçue par des « hommes ». Quand nous parlons de notre loi, nous parlons d’une loi naturelle d’où proviennent nos droits inhérents. Notre constitution est portée par une espèce de poisson. [Chez les Anishinabeg, les os de poissons comme l'esturgeon donnent des renseignements selon leur disposition]. La loi des « hommes » est écrite sur un bout de papier et peut changer selon la volonté des gens et des politiciens. Ils tirent leurs privilèges de décrets.
 

Ainsi, quand ils arrivent au parc de La Vérendrye, ils ne comprennent pas qu’ils doivent payer pour ce privilège. En réalité, ce n’est pas un droit. Les gouvernements canadiens et québécois ont trompé leur peuple en leur faisant croire qu’ils avaient le droit de se rendre ici pour la chasse. Pour nous, ce privilège peut être révoqué. C’est ce que nous demandons, et nous prenons l’initiative de révoquer ce privilège que la SÉPAQ a accordé aux chasseurs.
 

Le ravage de la source de notre alimentation, non seulement entrave notre mode de vie, mais cela prend aussi la forme d’un génocide culturel, car notre subsistance constitue notre identité. Depuis longtemps, l’orignal est un animal sacré pour notre peuple. Il nous procure des vêtements. Il nous procure des outils. Il nous a procuré de la nourriture et aussi des médicaments. Ce que l’orignal nous apporte échappe aux non-autochtones et aux chasseurs sportifs. À l’inverse, nous témoignons d’un respect envers l’orignal. Nous comprenons par la tente tremblante comment l’orignal veut que nous disposions de son corps après que son esprit l’a quitté et qu’il nous a offert de la viande pour nous nourrir. Il nous indique comment on doit partager la viande entre nous, entre les familles. Il nous indique également comment utiliser toutes les parties de son corps et ses organes, tout en mettant de côté ce qui reste.
 

Plusieurs d’entre nous observent cette pratique et cet enseignement. L’orignal est très important pour notre peuple et sa disparition serait une grande perte, non seulement pour nous, mais également pour les non-autochtones. Autrefois, on trouvait l’orignal en abondance partout au Canada, et lorsque de nouvelles personnes sont arrivées ici, leur transmettre la connaissance des orignaux a été une manière de les aider. Désormais, les orignaux ne se retrouvent que dans des zones restreintes, dans les parcs et les territoires réservés pour la conservation. Les non-autochtones ne considèrent plus l’orignal comme une source de nourriture essentielle. Il est vu comme une proie, un trophée. Quand les chasseurs tuent un orignal, ils circulent pendant des jours avec sa tête sur leur camion jusqu’à ce qu’elle pourrisse. Alors, ils détachent le panache et jettent le reste sans savoir qu’en fait, ils se débarrassent de nourriture.
 

Les orignaux sont très intelligents. Plusieurs les voient comme de grosses bêtes malhabiles. Ne vous laissez pas tromper : les orignaux sont gracieux, ils sont vifs et silencieux comme des souris quand ils marchent dans la forêt. Ils peuvent vous surprendre sans que vous vous en rendiez compte en sachant exactement où vous vous trouvez. Ils vous entendent de loin. L’orignal connaît le moment et le lieu où il est en sureté. Nos grands-mères nous l’ont toujours dit : lorsqu’on vit dans le bois, les animaux se rapprochent sachant que les prédateurs se tiendront loin. L’orignal agit ainsi par rapport aux loups et aux ours. Si tu es là, ils vont se rapprocher. L’orignal va demeurer près de toi, peu importe où se trouve ton camp.

 

C’était comme ça autrefois, quand il y avait beaucoup d’orignaux. Ils étaient partout. Les orignaux sont conscients de ce qui se passe. Tous les animaux sont conscients de ce qui arrive et parfois, ils ont plus de sensibilité que les humains. Ils sentent le danger, la température, le lieu pour mettre bas en sureté, ils sont à tout moment conscients de ce qui les entoure.
 

C’est ainsi qu’ils ont survécu pendant des centaines et des centaines d’années. Ils savent quand migrer vers d’autres endroits pour trouver de la nourriture pendant l’hiver. Cependant, cela devient difficile pour eux avec les coupes à blanc et l’activité forestière. Ici, la vie des orignaux est devenue très difficile, car ils doivent changer leurs habitudes, la manière dont ils se déplacent d’une saison à l’autre. Dans un sens, ils évoluent dans le contexte d’une situation très négative qui se résume à la destruction produite par l’homme. C’est la raison pour laquelle nous avons instauré un moratoire.
 

L’orignal apparaît dans les rêves de notre peuple. Il sait où aller. Il sait où son esprit voyage, il sait qui peut l’aider. Il sait aussi qui ne veut pas l’aider. Il est très intelligent. Les appels qu’ils font à l’automne, nous disons que ce sont des appels à l’amour, mais cela a un sens plus large pour l’orignal.
 

Depuis plusieurs années, je fais des appels à l’orignal, et cela est presque un langage. Oui, je dirais que c’est un langage, mais un langage d’orignal. Ils ont différents tons, différents sons pour différentes significations. On comprend ça. Je comprends ça quand je vais chasser l’orignal. C’est quelque chose de très particulier. Je suis très fier de pouvoir comprendre leurs appels comme me l’ont enseigné mes ancêtres, mes grands-parents et mon père. Vos grands-parents, vos grands-pères peuvent-ils vous en montrer autant ?
 

Cependant, c’est l’orignal qui pourra vous donner encore plus d’enseignement, si vous prenez la peine de l’écouter sans lui faire de mal. Écoutez-le la nuit, le matin : il parle. On sait quand l’orignal a mal. On sait quand l’orignal souffre. On sait quand l’orignal a besoin d’aide. C’est un savoir que notre peuple possède et les orignaux ont une manière de nous le démontrer ; et notre peuple a les moyens et les connaissances pour reconnaitre les signes des orignaux sans les perturber.
 Nous comprenons l’orignal. La science moderne ne comprend pas la bête. Ils ne comprennent que les formules. Ils ne comprennent que les statistiques. Notre peuple agit selon des faits et ce que nous appelons la science traditionnelle.

Plusieurs appellent cela un savoir traditionnel, mais c’est en fait une science qui a été prouvée. Tout est factuel.