Le texte suivant est une retranscription de l'appel de Shannon Chief à rejoindre les blocages le long de la route 117 dans le parc de La Vérendrye. English version available.

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Kwey,
Mon nom est Shannon Chief. Je viens du territoire Anishnabe-Algonquin. J'ai été élevée à Lac Barrière. Je suis ici avec mon peuple et nous demandons aux gens de venir ici pour nous aider. S'ils le peuvent, qu'ils fassent la route jusqu'à notre territoire. Voici un bref résumé de ce qui se passe ici sur notre territoire non-cédé.

 

La route 117 traverse le Parc de La Vérendrye et passe aux abords de la communauté de Rapid Lake, qui se trouve près de la zone de villégiature Le Domaine. Tout au long de l'autoroute, il y a plusieurs routes donnant accès au parc. C'est sur ces routes que nous essayons de bloquer les «trophy hunters», ainsi nommés parce qu'ils se promènent en voiture avec des têtes d'orignaux coupées en guise de trophés. Nous n'essayons pas d'entrer en guerre avec les personnes non-autochtones, mais nous essayons de rendre clair notre point de vue, basé sur notre perspective en tant qu'autochtones, afin qu'ils comprennent ce que nous essayons de sauver en bloquant les routes et en empêchant aux «trophy hunters» d'y accéder.

 

Dans les années 80, un entente a été conclue avec la Sépaq, ouvrant à la chasse pour les dix années à suivre cet espace qui était alors une zone protégée. Au début, lorsque les chasseurs venaient, ils avaient l'habitude d'emmener un ou deux hommes autochtones avec eux pour les guider durant la chasse. Cela impliquait que nous restions responsables de la gestion de la population d'orignaux sur notre territoire. Les chasseurs ne tuaient alors que les mâles, pas les femelles, etc. Cela nous suffisait à l'époque, mais notre peuple et les promesses qui nous ont été faites ont depuis été oubliées.

 

L'année dernière, les protecteurs du territoire ont essayé de passer des tracts afin de sensibiliser les chasseurs à la baisse de population d'orignaux et de convaincre la Sépaq de la nécessité de la tenue d'un moratoire sur leur chasse, qu'il devait y avoir des études sur le sujet, un comptage des orignaux, ainsi qu'une façon de les protéger pour les dix à vingt années à venir. Rien n'a vraiment été fait. La seule chose qui a été mise en place fut de diminuer le nombre de permis alloués. Le ministère de la faune vend ces permis aux non-autochtones en janvier et février, entre 1500$ et 2500$ pour un groupe de chasseurs. Si on calcule, ça donne 2 à 3 millions de dollars, seulement pour des permis de chasse à l'orignal du Québec. Même si certains reviennent les mains vides, ils paient tout de même pour y aller. Et en même temps, ça devient vraiment très intense pour les personnes autochtones qui s'y rendent pour chasser. 

 

Nous, on mange l'orignal, on prend soin de toutes les parties de l'orignal. On utilise la peau pour faire de l'art, on apprend à nos enfants comment tanner et ensuite, toute la viande est partagée. Et vous savez, même la tête. Nous ne l'utilisons pas comme un trophée pour montrer qu'on a tué. 

 

Nous sommes ici pour plusieurs raisons, par exemple, ce matin, j'ai eu une conversation avec une grand-mère concernant la décision de savoir pourquoi elles ont décidé de bloquer complètement la route, d'aller sur le terrain, et d'expulser les chasseurs en disant que s'en était assez. Quand on s'intéresse à comment les animaux mangent sur le territoire, on est obligés de penser à la question de la déforestation, à tous les projets miniers, et aux projets de pipelines qui traversent notre territoire. Tout ça est partie intégrante à notre lutte actuelle.

 

Au sein de notre nation, l'unité est difficle. La politique divise notre peuple depuis de nombreuses années, et rend laborieux de se rassembler en tant que communauté. Toutefois, il y a quelque chose qui nous regroupe: c'est ce que nous mangeons. En tant que mère, je m'inquiète à propos de mes enfants et de mes petits enfants. Comment vont-ils chasser si on ne trouve pas une façon de protéger la population d'orignaux et d'empêcher son déclin? Quand des chasseurs non-autochtones viennent sur notre territoire, nous retrouvons souvent abandonnés des orignaux décapités. Peut-être que certains d'entre eux utilisent la viande, mais ils ne tuent pas pour leur survie, comme nous le faisons depuis si longtemps.

 

Nos grand-mères, ce matin, nous expliquaient qu'il y aura un moment où il n'y aura plus de nourriture sur notre territoire. La raison pour laquelle cela arrive c'est parce qu'il y a toutes ces compagnies qui y viennent pour couper les forêts. La coupe à la machine se fait de façon tellement massive et rapide, que ça ne prend que quelques secondes pour complètement couper un arbre et lui enlever ses branches. C'est pourquoi les gens de notre communauté ne travaillent plus pour les compagnies. Il n'y a plus d'opportunités pour nous dans ces activités. Ils viennent ici pour prendre, et ne nous redonnent pas ce que nous méritons et ce dont nous avons besoin afin de prendre soin de nous, ni d'avoir des emplois et tout.

 

Une bonne partie de l'économie au Canada et au Québec n'est menée qu'à leur bénéfice,  ne profite qu'à leur propriété dans le but de multiplier leurs profits. Elle ne nous laisse que davantage de privatisation à toutes les échelles: quand ils prennent les arbres, quand ils arrivent et minent, quand ils essaient de construire des pipelines et maintenant, quand ils prennent l'orignal. Le nombre d'orignaux diminue, c'est un fait et nous l'observons d'année en année. On peut le remarquer lorsque l'on conduit dans le parc de La Vérendrye. Quand j'avais 12 ou 13 ans, nous avions l'habitude de conduire et de voir des orignaux à peu près à tous les lacs. C'est dire la quantité d'orignaux qu'il y avait. Et maintenant, il n'y en a aucun lorsque vous circulez sur la route, ou en tout cas, il est très rare que nous en voyons.

 

Souvent, lorsque nous avons de la viande d'orignal, c'est parce que celui-ci a été tué sur la route. Si nous sommes loin de manger autant d'orignal qu'avant nous avons tout de même beaucoup de gratitude d'avoir tout de même cette viande. Une grand-mère ce matin me racontait un rêve que sa mère avait fait. Elle y disait que l'orignal courait jusqu'à sa tente. Il y avait un coup de feu et l'orignal courait dans sa tente. Il cherchait protection. Il tentait de dire: «Tu sais, ma famille et moi sommes tous en train d'être tués". Ils font comme nous en temps de guerre lorsque nous tentons de dire: "nous avons besoin d'aide ici, ma famille est en danger». Les orignaux tentent de dire la même chose.

 

 

Nos grand-mères essaient donc de nous transmettre plusieurs choses ce matin, en décidant de bloquer les routes plutôt qu'en adoptant la même approche que l'an dernier qui était celle de distribuer des tracts pour leur faire comprendre. Mais ils ne comprennent pas, ils ne le voient pas. Nous avons donc besoin de faire quelque chose de plus concret, d'agir d'une façon par laquelle notre perspective sera finalement entendue. Nous désirons être capables de nous asseoir face à face et discuter de ces enjeux. Mettre sur pied des règles, quelque chose sur quoi nous entendre.

 

C'est aujourd'hui la première journée que nous revenons ici, où nous construisons des campements au long de l'autoroute. Nous avons ici beaucoup d'enfants, nous avons des femmes, nous avons nos grand-mères, nous avons nos aînés et ils construisent des cuisines pour chacun de ces camps. Donc si vous pouvez, donnez généreusement afin de nous aider. Si vous passez par le parc de La Vérendrye le long de la route 117, vous pouvez nous donner de la nourriture, du thé, du café. Vous pouvez entrer en contact avec moi. Et nous étendons notre invitation aux autres nations, aux warrior societies,si elles peuvent répondre et venir ici nous aider.

 

La saison de chasse qui commence aujourd'hui va durer jusqu'au 12 octobre. Nous avons besoin de beaucoup de gens pour nous aider ici. Apportez vos bottes de pluie, parce que c'est pas mal boueux aujourd'hui, apportez des manteaux de pluie, des vêtements chauds, emmenez vos amis, vos familles. On essaie de rendre le tout le plus sécuritaire possible. Il y a beaucoup d'espace, donc si vous êtes inquiets à propos de la pandémie, tout le monde peut être suffisamment éloigné pour éviter la contagion. Nous sommes persuadés que plus nous gardons actifs nos feux sacrés, plus nous célébrerons nos cérémonies durant ce blocage, plus le Créateur veillera sur nous et nous protégera de ce genre de choses. Parce que ce que nous faisons est tellement, tellement, tellement important.

 

Nous faisons ça pour protéger les orignaux mais aussi pour les autres animaux. Encore récemment, quatre ours ont été trouvés morts, abandonnés sur notre territoire Anishnabe-Algonquin quelque part au Québec. Nous avons besoin que tous les Anishnabe se rassemblent, autour de quelque chose de commun, notre nourriture. L'orignal nous procure tant, il assure la pérennité de notre culture: nous en faisons nos régalias, nos tambours, nos raquettes, il nous permet de faire nos cérémonies...

 

Si vous voulez faire des dons, vous pouvez les apporter sur place. Si vous préférez faire des transferts Interac, contactez-moi, pour que je vous donne les adresses courriel à utiliser. Nous avons aussi une page de financement. Et si vous voulez suivre la page Moose Moratorium, nous allons poster là-dessus autant que possible se peut.