Dossier thématique : Anxiété, affect du capitalisme

10 janvier 2020

Je me réveille en pensant à l'Iran. À l'Iraq. À ce qui pourrait découler d'une «présence accrue» de l'OTAN au Moyen-Orient. Je pense à l'occupation israélienne de la Palestine. Je pense à Unist'ot'en. Je pense à Hong Kong, au futur des gens qui y luttent. Je pense à Haïti. Je pense à mon ami en Côte d'Ivoire. Je pense à l'Ukraine. À la vitesse à laquelle des manifestations contre le pouvoir en place se sont transformées en conflit armé soutenu par la Russie. Je pense évidemment à la possibilité d'une deuxième guerre civile aux États-Unis. Ça va être quand la prochaine grosse crise économique déjà?

 

Bon. Je me frotte les yeux, mets mes lunettes et me lève. Dehors, il neige abondamment. Ça me rappelle que la tôle qu'on avait mise sur notre bois de construction dehors s'est envolée et qu'on l'a jamais remise. Maintenant y'a trop de neige, ça sert à rien. J'espère que le bois va pas pourrir. Ça me rappelle qu'on n’a pas fini les cadres de fenêtres extérieurs, j'espère que ça non plus ça va pas pourrir. Je me demande si je devrais commencer tout de suite à planifier les chantiers pour l'été prochain. Non.

 

Bon. J'essaye de me grounder. Je suis où. En territoire Mi'gmaq non-cédé. Bon. Je ne suis pas en ville. C'est déjà ça. Partout autour il y a la forêt. Une très jeune forêt, comme pratiquement partout, parce que constamment bûchée. Une jeune forêt qui a poussé sur un ancien dépotoir. Je me demande à quel point y'a plein de choses qui leak en dessous de ça.

 

Bon. Ça va pas vraiment. C’est quoi déjà mes trucs? Ah oui! Qu'est-ce que je sens dans mon corps. J'ai mal aux dents. J'ai un point dans le dos. J'ai les trapèzes très tendus. J'ai comme un blocage au niveau du thorax. J'ai l'impression que ma tête est séparée du reste de mon corps, qu'elle fonctionne en circuit fermé. Mes genoux sont silencieux, mais dans leur silence j'entends l'écho de vives douleurs passées. Mon eczéma me pique. Mes intestins m'envoient de drôles de signaux que je ne sais pas décoder. Je me sens pogné. Je dois être stressé.

 

Et maintenant si je me souviens bien il faut que j'essaye de traduire ces sensations... Comment je me sens? Je me sens pogné, je l'ai déjà dis. Je me sens impuissant. Je me sens grave. Je me sens coupable. Je me sens seul. Je me sens enragé. Endeuillé. Désespéré. Dépossédé. Bouleversé. Confus. Plus j'y pense, plus j'ai peur. Tout ça en même temps, comme une seule émotion, un seul état corporel. Okay, c'est un peu n'importe quoi. Il faut prendre des plus petites bouchées. Se concentrer sur UNE sensation pis décoder UN de ses sens. Mais là tout d'un coup je me sens épuisé. Ça me tente pas. Mon ventre gargouille.

 

Bon. Je descends à la cuisine. Je regarde au frigo et mon ventre se serre. Du fromage provenant de la production, séquestration et exploitation des vaches? Du fromage végétal fait de cajous crus qui brûlent les mains des travailleuses qui les décortiquent? Du lait d'amandes produites dans le désert en Californie à l'aide d'une quantité inimaginable d'eau? Du soya de monoculture industrielle? Des œufs d'un petit élevage local gentil gentil qui ne garde pas moins ses poules en captivité et dans des conditions psychologiquement intenables? Du bacon de cochons industriels torturés? Des fruits de l'autre bout du monde? Des produits surtransformés qui vont me tuer? Du chocolat encore produit par de grandes entreprises coloniales? Des grains dont la récente popularité a fait exploser les prix pour les populations, ailleurs dans le monde, dont c’était la nourriture de base? Des champignons séchés cueillis autour de la maison! Attends, est-ce que ceux-là on les a cueilli dans la forêt qui a poussé sur le dépotoir? Ça accumule les métaux lourds les champignons, non?

 

Ça me rappelle. J'ai lu un article l'autre jour sur de la nourriture faite en laboratoire à partir de microbes et d'eau. Ça disait : « La production de nourriture est en train de détruire le monde. La pêche et l'agriculture sont, de loin, les plus graves causes de l'extinction et de la perte de la diversité et de l'abondance de la vie sauvage. » « Mais alors que tout espoir semblait s'être évaporé, les nouvelles technologies que j'appelle « farmfree food » (nourriture sans-ferme) créent d'incroyables possibilités pour sauver les êtres humains et la planète. »

 

Bon. Pour toutes sortes de raisons confuses, ça, ça m'angoisse encore plus que le reste. Je sens comme de la bile qui coule creux dans mon torse. Ça me donne un peu envie de vomir. J'ai l'impression que l'idée même m'empoisonne. Et la journée commence à peine.