Un texte du Front Étudiant Uni (FEU)

Relire l’histoire du gaz lacrymogène, c’est comprendre pourquoi aujourd’hui, durant une pandémie de violences policières et de maladie à coronavirus, le gaz lacrymogène retrouve ses racines d’arme chimique létale.

Le «gaz lacrymogène» (littéralement «qui fait naître des larmes») est une catégorie d’irritants vaporisés, brûlés ou aspergés, qui regroupe plusieurs agents chimiques, dont le poivre de cayenne (qui constitue grosso modo un concentré de ce qui rend les piments piquants dilué dans de l’eau). Il ne s’agit pas d’un gaz au sens scientifique du terme, mais plutôt de particules solides ou liquides qui collent aux muqueuses et aux textiles.

Une arme de guerre

Au niveau international, le gaz lacrymogène est autorisé grâce à deux articles de la convention sur les armes chimiques de 1997. Contrairement au Protocole concernant la prohibition d’emploi à la guerre de gaz asphyxiants, toxiques ou similaires et de moyens bactériologiques, signé à Genève en 1925, la convention de 1997 permet l’usage de certaines armes chimiques avec l’article II.9 qui exclut la lutte antiémeute des activités interdites par la convention, de même que l’article II.7 qui définit un «agent de lutte antiémeute» ainsi:

Tout produit chimique qui n’est pas inscrit à un tableau [des armes interdites] et qui peut provoquer rapidement chez les êtres humains une irritation sensorielle ou une incapacité physique disparaissant à bref délai après qu’a cessé l’exposition.

La différence principale serait ainsi que les armes chimiques interdites par la convention causent des dommages à plus long terme que les armes chimiques antiémeutes. L’utilisation originale des gaz lacrymogène est pourtant militaire elle aussi et sa supposée «non-létalité» ne faisait pas partie du design de base de ces substances: le premier usage rapporté de cette arme date de 1914 lorsque l’armée française a jeté des grenades lacrymogènes dans des tranchées allemandes. Anna Feigenbaum, dan son livre Tear Gas: From the Battlefields of World War I to the Streets of Today montre que c’est surtout par un habile travail de marketing, de diplomatie et de graissage de pattes que les États en sont arrivés à pouvoir faire semblant que le gaz lacrymogène n’est pas dangereux.

C’est d’abord par une voie détournée que les militaires des États vainqueurs de la guerre se donnent le droit moral d’utiliser des gaz dans un usage militaire, et ce malgré un mouvement international d’opposition à l’armement chimique. Ils se convainquent en effet qu’il est légitime de les utiliser sur celleux auxquel.le.s le système suprémaciste blanc américain essaie d’enlever l’humanité. Le général Amos Fries est assez explicite:

«Pourquoi les États-Unis, ou n’importe quel autre pays hautement civilisé, devraient-ils considérer l’abandon de la guerre chimique? Dire que son usage contre les sauvages n’est pas une manière juste de combattre parce que les sauvages [n’ont pas d’armes chimiques] est du non-sens. Aucune nation ne prend en compte de pareilles choses aujourd’hui.»

C’est ce même général raciste qui va mener la lutte pour la sauvegarde des gaz chimiques dans l’arsenal militaire des États-Unis, utilisant notamment l’argument que l’opposition aux armes chimiques est un complot communiste. Pour cette campagne de marketing, Fries et ses associés vont trouver des usages «non-militaires» aux gaz irritants, par exemple celui d’empêcher les foules de se former ou d’arrêter les criminels.

Fries, d’autres militaires et des industriels font alors ce qui s’avère être une morbide version de la présentation Tupperware: ils invitent des officiers de police et des journalistes à venir regarder des policiers lancer des bombes de gaz lacrymogènes sur d’autres policiers pour en démontrer l’efficacité. Des études biaisées feront aussi gagner en popularité l’idée que ces gaz sont sans danger.

 

Une arme létale

En contexte de grèves qui se multiplient, mais aussi de révoltes qui apparaissent dans les colonies lorsque les troupes britanniques tirent dans les foules, le gaz lacrymogène trouve beaucoup de preneurs.euses. Au début des années 1930, on le trouve en Inde où il est particulièrement pratique pour neutraliser les manifestant.e.s non-violent.e.s en ayant l’air moins sanguinaire, mais il se propage aussi en Afrique du Sud, puis en Rhodésie du Nord, au Nigeria, en Palestine. Partout, l’usage est toléré, suivant l’idée qu’il ne s’agit pas d’usage militaire d’une arme chimique et qu’il s’agit plutôt d’une manière humaine de contrôler les foules.

L’histoire ultérieure du gaz lacrymogène est pourtant une suite de malheureux événements qui nous font constamment réapprendre que cette arme chimique est létale, comme lorsqu’en 1947 les troupes britanniques tuent un homme dans l’actuel Pakistan en gazant des prisonniers.

De 1990 à 1995 on soupçonne que 60 morts aux États-Unis sont liées à ce même type de gaz1. Dans les années 2000, il est la cause de morts en Égypte, en Tunisie, au Bahreïn et à Hong Kong. En décembre 2011 Mustafa Tamimi décède en Palestine après avoir reçu une grenade de gaz lacrymogène dans la tête à bout portant, alors qu’en 2012 en Tanzanie c’est après avoir été atteint au ventre que le journaliste Daudi Mwangosi décède. En février 2019, un vendeur de fruits soudanais meurt à cause du gaz2 et le 30 mai Sarah Grossman, une militante anti-raciste de Floride, meurt de troubles respiratoires peu après avoir été attaquée avec du poivre de cayenne par la police. Le lendemain, un étudiant de l’Indiana perd un oeil après avoir reçu une grenade de gaz au visage3.

 

Une arme bactériologique

L’étude de 2014 «Long Term Effects of Tear Gases on Respiratory System: Analysis of 93 Cases», The Scientific World Journal4 a montré que l’exposition aux gaz lacrymogènes mène à une diminution de la force d’expiration, et entraîne d’ailleurs plus de problèmes respiratoires pour les fumeurs.euses Encore plus parlant, l’étude conclut que «Presque toutes les douleurs liées aux voies respiratoires supérieures et inférieures, aux yeux et à la peau augmentent lorsqu’il y a un exposition aux gaz lacrymogènes.» ProPublica rapporte pour sa part que dans le cas du gaz CS, le plus courant des lacrymogènes, les victimes de cet agent chimique ont un risque accru de contracter l’influenza, une bronchite ou une pneumonie, justement parce que ce sont toutes des afflictions avec une composante respiratoire.

Cet effet néfaste a amené 1 288 spécialistes de la santé aux États-Unis à signer une lettre ouverte5 dénonçant les dangers du gaz lacrymogène en temps de pandémie. Iels ajoutent aussi parmi les risques le fait que les irritants chimiques détruisent des membranes de mucus qui réduisent les dangers de transmission d’un virus comme le COVID-19. La douleur causée par le gaz amène de même les gens à tousser et à devoir enlever leur masques pour mieux respirer (et on n’enlève pas son masque de manière hygiénique quand on est aveuglé par le gaz). 

La chose est d’autant plus problématique, énonce la lettre ouverte, puisque les personnes noires sont déjà touchées davantage par les effets du COVID aux États-Unis (à la fin du mois d’avril, l’État de Washington était le seul où ce n’était pas le cas6). L’usage de gaz contre des manifestations de défense des droits des personnes noires pourrait ainsi accélérer significativement la progression du virus. En entrevue avec ProPublica, le docteur Joseph Nwadiuko, un interniste à l’Université de Pennsylvanie, exprime ses inquiétudes: «Je crains qu’un des effets cumulatifs du racisme structurel soit qu’on va voir une deuxième vague de patient.e.s noir.e.s, incluant celleux qui étaient dehors à défendre leur vie [dans les manifestations].»

Les autorités policières ne semblent pas tenir rigueur de ces dangers mortels liés à l’utilisation de gaz lacrymogène et on le voit encore être utilisé en quantité massive dans les manifestations contre la brutalité policière. On peut par contre espérer que l’ampleur du mouvement actuel aux États-Unis permettra de faire des gains importants dans la lutte contre la militarisation de la police, notamment dans son utilisation d’armes chimiques. Rare victoire sur cet enjeu: le 5 juin 2020 a donné lieu à une interdiction pour la police de Denver d’utiliser la force non-létale, incluant les gaz lacrymogènes, et le poivre de cayenne, contre les manifestations pacifiques7. On peut aussi espérer que le démantèlement de la police de Minneapolis les mènera à une réelle démilitarisation.

Les vies noires comptent
Interdisons toutes les armes chimiques
Destituons la police

 

 

1. https://www.latimes.com/archives/la-xpm-1995-06-18-mn-14572-story.html

2. https://www.bbc.com/afrique/region-47273871https://drive.google.com/file/d/1Jyfn4Wd2i6bRi12ePghMHtX3ys1b7K1A/view

3. https://www.journalgazette.net/news/local/police-fire/20200531/indiana-tech-student-loses-eye-during-saturdays-protes

4. https://www.hindawi.com/journals/tswj/2014/963638/

5. https://drive.google.com/file/d/1Jyfn4Wd2i6bRi12ePghMHtX3ys1b7K1A/view

6. https://www.nationalgeographic.com/history/2020/04/coronavirus-disproportionately-impacts-african-americans/

7. https://denverite.com/2020/06/06/pepper-balls-tear-gas-injuries-on-both-sides-the-city-declined-to-investigate-how-it-handled-occupy-protests-in-2011/