À l'automne 2019, quelques familles anishinabées du Lac Barrière et de Kitigan Zibi s'étaient installées à l'entrée des routes qui mènent aux zones de chasse à l'orignal. À l'époque, elles avaient décidé de montrer symboliquement leur désaccord et de convaincre les chasseurs de rebrousser chemin sans pour autant leur barrer la route. L'année suivante, face à l'inaction des différentes instances gouvernementales, les grands-mères décidèrent que toutes les routes devaient êtres bloquées. Certaines d'entre elles avaient vu en rêve des orignaux paniqués demander de l'aide. Bientôt, leurs enfants rouleront à des vitesses folles dans les forêts où ils ont grandi et élevé leurs propres enfants, pour débusquer et expulser les chasseurs «sportifs» que le gouvernement a élus au hasard pour abuser de la forêt anishinabée.

 

Après cette décision, un premier camp a été monté, puis un deuxième. Le mouvement est vite devenu viral, surtout chez les jeunes Anishinabés, qui ont commencé à déferler sur la route 117 pour monter de nouveaux camps, jusqu'à en former huit. Des membres des communautés de Lac Barrière, de Kitigan Zibi, de Kitcisakik et de Lac Simon ont participé à cet effort:  toute une ceinture de communautés algonquines s’est unie avec la force d'avoir subi et de subir encore une violence génocidaire.

 

Dans ce mouvement de protection de l'orignal, la souveraineté anishinabée a repris ses quartiers dans son propre territoire, sans égard aux divisions arbitrairement superposées entre la Réserve faunique de La Vérendrye (gérée par la SÉPAQ), les ZECs et les pourvoiries, alors qu'il n'y a toujours eu là qu'une immense forêt anishinabée, enchevêtrée de lacs infinis. Dans la portion de la Réserve faunique à mi-chemin entre Montréal et l'Abitibi, le territoire des Anishinabés du Bassin-Versant de la Rivière des Outaouais est certainement vaste. Du nord au sud, il s'étend sur près de 300 km : de Val d'Or, capitale des minières abitibiennes, défrichées il n'y a même pas un siècle à Mont-Laurier, limite nordique des Laurentides colonisées par l'intégrisme catholique. Des deux côtés de la route 117, l'hinterland anishinabé atteint le Témiscamingue 300 km à l'ouest, tandis qu'il se départage graduellement avec le Nitaskinan attikamekw sur une distance encore supérieure vers le Saguenay à l'ouest.

 

 

Lorsque l'environnementalisme détruit l'écologie

 

Autour du feu, des aînés expliquent plus en détail les causes récentes de la baisse du nombre d'orignaux. Il y a une trentaine d'années, pour assurer leur financement, différents groupes environnementalistes (Greenpeace et autres) avaient mené de grandes campagnes pour interdire la vente de fourrures issues de la trappe. Plus qu'un enjeu réel de protection de l'écosystème, la guerre aux fourrures cherchait surtout à provoquer l'indignation des Blancs afin d’assurer à ces organisations un flot constant de nouveaux membres et de dons. Plus ces groupes accumulaient des victoires légales contre la trappe, plus la chasse, la pêche et la trappe étaient interprétées comme des activités «sportives», et non des exigences de la vie sur le territoire. 

 

Lorsque le Parc de la Vérendrye est devenu une Réserve faunique en 1979, la trappe commerciale y a été interdite. Comme résultat, le nombre de castors a augmenté - et avec eux, leurs prédateurs (loups, lynx et coyotes). Cette recrudescence d'espèces carnivores a exercé une pression sur les faons (orignaux juvéniles), dont plusieurs étaient tués dans leur jeune âge, provoquant une baisse majeure de la population d'originaux à long terme. Ironie du sort pour les chantres de la «Nature sauvage», incapables de concevoir que les humains - même comme prédateurs - sont aussi partie prenante de l'équilibre d'un écosystème. Si la SÉPAQ, organe provincial qui gère la Réserve faunique, fait mine de s'intéresser au développement durable, c'est toujours pour faire durer son exploitation - ainsi pour les mines, les exorbitantes coupes à blanc et aussi les animaux tels les orignaux, «ressource naturelle» gratuite et renouvelable, à «récolter» chaque année. 

 

Pour protéger son extractivisme vert contre les blocages autochtones, la SÉPAQ doit parfois laisser tomber son masque de parc naturel et de camping familial. Lorsqu’il aidait les chasseurs à contourner les blocages en frayant de nouveaux chemins praticables, un agent de la SÉPAQ s'est caché dans les buissons pour filmer des autochtones qui pourraient y abattre des arbres le soir tombé et barrer la route, captant au passage les images d'une fillette anishinabée de 5 ans en train d'uriner. Le scandale a traversé les communautés, ravivant les souvenirs de sévices sexuels commis par les prêtres Canadiens-français contre les autochtones de la région, sans oublier les meurtres et attouchements commis par police provinciale plus récemment. Après une semaine de blocage, les agents de la SEPAQ ont fini par sortir les chiens pour menacer les Anishinabés, tout en orchestrant le transport d'armes pour les chasseurs, qui pouvaient ainsi prétexter vouloir entrer pour rénover leur chalet.

 

Après quelques semaines à menacer de renverser les Anishinabés avec leurs pick-ups pour accéder à leurs proies, les chasseurs ont organisé leur propre manifestation le 18 septembre 2020, au nom du « droit à la chasse ». Alors que des centaines de personnes étaient attendues, seuls une dizaine de chasseurs sont venus, bloquant pourtant la route 117, que les Anishinabés n'auraient pas osé obstruer vu la répression féroce que ce geste leur avait attiré en 2008, quand la SQ avait gazé leurs familles. Visiblement confus, l'un des bloqueurs anti-bloqueurs expliquait ainsi sa volonté de tuer des proies : «C'est eux, les Indiens, qui nous ont donné la tradition de la chasse, c'est à cause d'eux si on fait ça maintenant!». Dans les jours qui ont suivi, certains chasseurs ayant contourné les barricades ont lancé des pattes d'originaux sur les autochtones depuis la fenêtre de leur camion.

 

C’est qu’ils bénéficiaient d'appuis en haut lieu: le gouvernement et ses relais dans les médias n'ont jamais cessé de plaquer le «droit fondamental de tous les Québécois d'aller à la chasse». Pour l'État, la baisse de 30% de permis de chasse émis était une concession suffisante. Maintenant c’était au tour des « Algonquins de faire leur part », le ministre de la Forêt, de la Faune et des Parcs Pierre Dufour allant jusqu'à rappeler aux « Amérindiens » qu’on « est en 2020 » et qu’il faut agir « de manière civilisée » et non pas « comme il y a 200 ans ». (Ok boomer, ta gueule.)

 

 

La protection des orignaux sur le territoire anishinabé passe par le refus de ce chantage au progrès et par l'affirmation d’une souveraineté ancestrale. Le passé revient pour défaire le futur. Afin d’empêcher que les chasseurs éteignent cette souveraineté à petit feu, les défenseurs des orignaux patrouillent les limites de leurs territoires familiaux, à plusieurs heures dans les routes de terre, pour débusquer les braconneurs. On dit que les castors, alliés de la lutte, y font aussi tomber des arbres parfois, tandis que les ours et les loups creusent des tranchées autour des postes de la SÉPAQ, les forçant à faire des détours de plusieurs heures.

 

Chasse à la chasse

 

Les Anishinabés qui vivent dans le parc de La Vérendrye ne voient pas seulement l'orignal comme une source de subsistance alimentaire, mais comme animé par une conscience à part entière. La traduction qui nous a été donnée du mot anishinabé pour orignal, kacabagonégabwec (le plus long mot de toute la langue algonquienne du Lac Barrière) le décrit comme un animal fort et majestueux dont le comportement est propre à nous enseigner comment vivre, en nous indiquant par exemple certaines plantes médicinales. Ce sont les orignaux qui ont montré aux Anishinabés comment utiliser le sapin baumier pour désinfecter leurs plaies et l'épinette noire pour accompagner les grossesses. Mais autant que les anishinabés ont toujours su que leur existence sur le territoire dépend des autres espèces qui y vivent, les colons ont toujours su que l'assimilation passe largement par l'éradication des espèces animales qui leur sont alliées.

 

Au XVIIe siècle, certains Anishinabés déploraient que l'avidité des premiers européens vis-à-vis des belles pelleteries avait provoqué une «guerre» entre eux et le peuple des castors, qui formait une nation distincte, tenant aussi bien des conseils intérieurs que des relations diplomatiques avec les autres animaux humains et non-humains. Autrefois, la réciprocité avec les animaux était une nécessité impérieuse et quotidienne - de laquelle dépendait leur abondance inouïe sur l'Île de la Tortue, et la survie de l'animal humain, marqué davantage par sa précarité que sa suprématie. Cette vision du monde concrètement entretenue et rendue possible par une vie où la chasse, plus qu'une subsistance, est l'enjeu suprême, - ce qu’on appelle le point de vue cynégétique, de ce qui se rapporte à la chasse - reste encore vivante sur toute la planète autochtone, de l'Amazonie jusqu'en Inde - la vraie. Elle demeure, et pourtant partout et sans cesse soumise au génocide, elle se fait rare. D'autant plus depuis qu'on mène une guerre mondiale totale contre les animaux sauvages - dont on dit que 50% auraient disparu depuis les 50 dernières années.

 

 

Le mode de vie traditionnel des Anishinabés du Bassin-Versant de la Rivière des Outaouais est basé sur les rapports propres à la chasse de subsistance. Sans bons rapports - dont certains sont personnels - avec les animaux, dont ils connaissent les familles et les repères, les penchants et les habitudes, ces derniers ne donneraient pas autant de pistes, de repères qui indiquent comment faire pour les cueillir tout en les laissant se perpétuer. Les animaux aussi se concertent et traitent avec les humains d'égal à égal. Ils nous parlent le plus souvent en rêve – rêve qui ont pratiquement force de loi chez les chasseurs et les mères anishinabés. En Amazonie, Viveiros de Castro a montré comment la pensée cynégétique distribue la culture à tous les êtres vivants, qui agissent entre eux comme nous agissons entre nous; seule leur apparence - la nature qu'est leur corps - diffère. Entre ces différences, il est possible de traduire, de tenir des dialogues, des assemblées, mais parfois les rapports se délitent et il faut des pourparlers, pour rétablir le dialogue. En réalité, il ne faut pas se leurrer: les rapports propres à la chasse sont a priori hostiles. Ils se situent du point de vue de l'ennemi, dit de Castro. Mais ils exigent d'autant plus de tenir conseil; ils appellent à diplomatie.

 

Néanmoins lorsque ce point de vue cynégétique s'applique sur lui-même comme lorsque les warriors Anishinabés chassent les chasseurs de la forêt - cette fois avec pour seule arme un picks-up et leur flair pour les traces des braconniers, dont certains sont venus en hydravion - il y a comme une boucle qui se referme. Il y a la remise en œuvre d'une vieille alliance avec les peuples animaliers, plus vieille que la guerre que les colons leur ont déclarée à tous deux. Ce qui se ravive, c’est cette alliance ancestrale entre les Anishinabés et les orignaux, ces Bisons du Nord-Est, qui leur fournissent viande, peaux et tendons; dont tant est fait et dont toute partie doit être honorée. Une mère du clan du loup disait que si l'original venait à disparaître, ils seraient « seuls dans la forêt ». Mais on comprend aussi pourquoi le mouvement ne pouvait être que victorieux : les Anishinabés sont bons chasseurs. 

 

De même que leur souveraineté ancestrale se réalise à travers ces feux, ces ronds-points, où les Anishinabés se réunissent avec une mission commune, de même leurs revendications sont immédiatement remplies. Du seul fait qu'immensément moins d'orignaux auront été tués cette année, la demande d’un moratoire – refusée par le gouvernement – est mise en acte par le blocage. En cela, on peut déjà déclarer le mouvement vainqueur. Sur les barricades, personne n'est dupe de la bonne foi des dirigeants. Le moratoire de 5 ans aura lieu. Sans égard au gouvernement.

 

Et le territoire qui réémergera à travers le blocage sera plein de vie. Des faons auront survécu pour devenir des adultes qui en feront d'autres. Combien de colons n'ont jamais vu un original, dans un monde qu'ils ont construit contre lui? Sur ces vastes territoires encore épargnés par les infrastructures coloniales, malgré les mines et les coupes à blanc, qu'en sera-t-il lorsque ce sera l'eau - les Anishinabés du lac Barrière se disent aussi le « peuple de l'eau » - qu'on voudra s'accaparer en métropole? Qu'en sera-t-il quand les colons se presseront aux portes d'un des seuls endroits encore vivables, justement du fait de la durabilité de son mode de vie traditionnel? Notre rôle pour ces temps-là commence ici et maintenant. La forêt peut enseigner ce qu'il faut pour la défendre. À nous de l'entendre.

 

Le septième feu

 

L'écrivaine anishinabée Leanne Betasamosake Simpson rapporte qu'il y a plusieurs siècles, lorsque le monde était encore florissant, sept prophètes sont venus annoncer aux Anishinabés ce que leur réservaient les siècles à venir. C'est ce qu'on a appelé la Prophétie du septième feu, chaque feu correspondant à une période historique. En premier lieu, ils sont venus avertir les habitants de l'Île de la Tortue qu'il faudrait se méfier de la violence des hommes qui viendraient d'autres continents. Si cette prophétie annoncait avec précision les horreurs et les violences que la modernisation allait faire subir aux peuples premiers, elle signalait aussi que l'effondrement du  monde colonial était inévitable. Le septième feu était compris comme celui de la renaissance. Orienté par les principes autochtones de paix, de justice et de droiture que porte la mino bimaadiziwin (le «bien vivre»  anishinabé), cette résurgence est appelée à transfigurer le monde colonial.

 

S'il nous faut être à la hauteur du rôle que nous attribuent de telles prophéties, les apprentissages qu'ils supposent se situent sur un autre plan que «la compréhension des réalités autochtones» pronée par le discours libéral. Ils nous obligent à réviser de fond en comble nos manières de vivre. Ce serait une illusion confinant à l'impuissance de penser que nous ne saurions être et paraître autrement que comme des colons illégitimes, indépendamment de «comment» nous entendons habiter ce qui reste du monde. La fragmentation en cours du territoire «canadien» en une pluralité de souverainetés ancestrales disqualifie précisément l'homogénéité d'un tel interdit. Tout un chacun est libre de fragmenter la nation depuis son propre point-de-vie - ne serait-ce qu'en défendant un bout de boisé près de chez soi -, et à partir de ces fragments de monde souhaitables, de se lier aux autres de manière à faire monde commun.