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Zine à télécharger : Chercher refuge est un déplacement essentiel : Le passage Roxham et le Covid-19

Zine to download : Seeking refuge is and Essential travel : Roxham Road and Covid

 

J’étais encore à Tijuana, ville située à la frontière mexico-étasunienne, quand la pandémie a été déclarée. J’y travaillais dans une clinique d’aide juridique pour les migrant·e·s qui demandent l’asile aux États-Unis; la situation mondiale empirait à chaque jour et j’ai finalement dû rentrer au Québec.

Quitter Tijuana, un lieu qui solde l’immobilité et le confinement des personnes auprès de qui je passais mes journées.

En pesant le poids de ce contraste dans l’avion, j’ai senti la frontière que je quittais − celle qui bloque le « Sud » du « Nord » − se prolonger sous moi.

Il est impossible de demander l’asile au Canada sans en piler le sol. Et pour prendre l’avion jusqu’au Canada, il faut de l’argent, mais surtout un permis de visite, très difficile à obtenir pour la majorité des personnes cherchant refuge.

Certaines personnes issues de classes sociales plus aisées peuvent se rendre aux États-Unis en avion, pour ensuite traverser au Canada par voie terrestre. Mais pour plusieurs autres, atteindre le Canada implique la traversée irrégulière aux États-Unis, par exemple à travers le désert de Sonora, puis la remontée du pays en entier de manière clandestine jusqu’au passage Roxham. Ces voyages sont extrêmement dangereux, parfois mortels.

Les États-Unis agissent comme tampon qui absorbe le flux de migrant-e-s : le Canada s’en lave les mains. Un immense pays lui sert de frontière. Une brigade d’agent·e·s d’immigration étasunien·ne·s chassent, déportent, torturent, séparent les familles, bloquent le passage avant que les personnes souhaitant habiter au Canada puissent s’y rendre. Hypocritement, l’État canadien déplore les actions de nos voisin·e·s tout en ne faisant absolument aucun effort pour offrir des alternatives légales, des alternatives qui pourraient sauver des vies.

Je quittais la frontière mexico-étasunienne pour me diriger vers une autre frontière, complice et alliée, qui agissait comme un prolongement d’une même violence.

Le lendemain, en lisant les nouvelles, j’apprenais que le Canada allait fermer ses frontières aux réfugié·e·s le 20 mars comme « mesure d’exception » dans le cadre de la crise du COVID-19. En effet, malgré les énormes difficultés qui empêchent les migrant·e·s d’atteindre le Canada et les garde prisonnièr·e·s au Mexique ou aux États-Unis, quelques 60 personnes par jour traversent au passage Roxham, qui se situe à Lacolle, à moins d’une heure de Montréal.

Les migrant·e·s qui se présentent à la frontière seront dénoncé·e·s aux agent·e·s d’immigration étasunien·ne·s. Certaines de ces personnes seront donc à risque d’être emprisonné·e·s dans des conditions inhumaines, puis déporté·e·s dans leurs pays d’origine, où iels sont en grave danger.

Il serait tout à fait possible de dépister les réfugié·e·s, et d’encadrer leur quarantaine. Les États les plus efficaces jusqu’ici ne sont pas nécessairement ceux qui restreignent le plus, mais ceux qui ciblent le mieux. L’État canadien utilise la crise sanitaire pour suspendre les droits humains de cette population vulnérable. Il est clair que ces choix relèvent d’une peur de l’Autre et non pas d’une question de santé publique.

La fermeture des frontières comme mesure sanitaire préventive ne prend pas en compte la situation spécifique aux migrant·e·s qui ne peuvent pas tout simplement prendre l’avion pour rentrer dans leur pays d’origine. Il est incohérent de traiter les réfugié·e·s de la même manière que des voyageur·e·s.

Comme nous met en garde l’activiste Jaggi Singh, rien ne nous indique que les mesures spéciales prises seront retirées une fois la crise terminée. Il faut revendiquer la réouverture du passage Roxham maintenant, sans attendre que la pandémie « passe » : il n’y a aucune bonne raison sanitaire de la maintenir close.

Il est inacceptable que chercher refuge ne soit pas considéré comme un « déplacement essentiel ». N’acceptons pas cette rhétorique tordue et xénophobe.