La colonialité désigne toutes les formes de pouvoir liées au colonialisme. Elle implique toute une manière de structurer l’espace, le temps et la vie. La domination coloniale ne peut être limitée à sa structure administrative; elle s’exprime aussi à travers une pluralité de hiérarchies modernes qui traversent nos vies — la race, la classe, le genre, le régime de savoir, l’âge, la spiritualité, la sexualité, la langue.                            

 

  Si la colonialité définit toute une série de hiérarchisation des modes de vie, elle représente aussi un ensemble d’institutions interdépendantes issues de la colonisation et aujourd’hui imposées partout dans le monde. Elle repose sur deux piliers : 1) l’État-nation, son système politique, l’ensemble des institutions disciplinaires et répressives (la réserve, l’école, la police, la prison et l’asile) et les guerres intérieures et extérieures menées en son nom; 2) l’économie capitaliste organisant l’exploitation du travail et structurant le monde en marchés : finance, travail, logement, alimentation, ressources naturelles et émission du carbone, par exemple.                           

 


 EXTRACTION 

  L’extractivisme, rendu possible par l’entrelacement de pratiques militaires et économiques, représente l’un des principaux modes de déploiement de la colonialité. Depuis des siècles, il consiste en l’expropriation et l’appropriation de fragments des mondes colonisés (vie humaine, animale et végétale) dans le but de construire une puissance économique et étatique. Ce processus de dépossession puis d’extraction, toile de fond de la colonialité du pouvoir, a organisé le développement des territoires colonisés et postcoloniaux. Il est le fondement même de l’État canadien.

 

 Les logiques d’accumulation du capital se consolident dans l’extraction des ressources naturelles, valeur sûre du capitalisme, et détruisent les manières autres d’habiter et de penser les territoires. Dans son rapport matériel, l’extractivisme est une économie fondée sur des projets destructeurs imposés aux communautés, orchestrée conjointement par l’État et  le capital sous la forme des entreprises et de la finance. Idéologiquement, l’extractivisme repose sur des mythes et des croyances qui présentent le saccage des territoires comme nécessaire, et qui perpétuent de manière implacable les mêmes légitimations coloniales depuis cinq siècles.           

 

MYTHOLOGIES COLONIALES               

 

Aux débuts de la colonisation en Amérique du Sud, l’El Dorado, cette cité mythique d’or et de pierres précieuses, exerça une fascination chez les conquistadores qui espéraient faire fortune en pillant ses trésors. L’espoir de trouver cette cité mystérieuse, par ailleurs jamais découverte, motiva les expéditions des colonisateurs pendant plus de deux siècles. Plus au Nord, des mythes semblables jouèrent le même rôle. Dans les écrits de Jacques Cartier, il est question d’un immense territoire appelé « Royaume du Saguenay » où tout est en or, où les gens sont vêtus de soie. Rapportée au roi de France François 1er, cette légende de l’El Dorado nordique l’incita à financer la mission de colonisation de Cartier. Aujourd’hui, les motivations des compagnies extractives ne sont pas différentes. Les vastes étendues de territoires qu’elles arpentent, cartographient, déboisent, creusent et forent sont toujours ce mirage d’une promesse d’enrichissement immédiat.                     

Cette représentation des territoires, selon laquelle les ressources seraient sous-exploitées, se trouve au coeur de la colonialité. La non-reconnaissance des peuples et des territoires autochtones est un mot bien poli pour qualifier la logique génocidaire perpétuant l’invisibilité de celles et ceux qui nous rappellent que le territoire ne nous appartient pas, mais que nous lui appartenons. Le no man’s land est au Plan Nord ce que la terra nullius fut aux métropoles coloniales : une représentation du vide justifiant l’expropriation et le pillage. On comprend ainsi que les frontières de l’extractivisme se redéfinissent et s’élargissent constamment, et avec elles, celles de la colonialité.  

 

RÉSISTANCE

 

Les divisions modernes entre humain et nature, sujet et objet, sont directement liées aux modes d’habitation et de développement des territoires, qui demeurent, par leur continuité, des formes coloniales. Les opérations de colonisation, de défrichement des terres et la construction des villes, des villages et des voies de communication qui traversent les territoires, nécessitaient cette justification :  les humains (lire certains humains) d’un côté, la nature de l’autre. En Amérique, une terre vierge et une nouvelle population à y implanter. L’idée selon laquelle des humains appartiendraient déjà au territoire était incompatible avec le projet colonial : pour déplacer les peuples autochtones de leurs territoires ancestraux et les placer en réserves ou les disperser sur l’Ile de la tortue, pour faire des colons des individus mobiles au gré des besoins du capital ou des directives étatiques, pour leur imposer successivement l’ouverture et la fermeture des communautés où ils vivent il fallait plutôt les concevoir à la manière des modernes. Les résistances se développent souvent au contraire comme attachement au territoire, comme prolifération des usages qui permettent d’en vivre directement, s’incarnant dans des mouvements de défense par celles et ceux qui, mettant leur corps en jeu, affirment leur unité avec le monde.                         

 

  Les résistances de ce type sont nombreuses sur l’Ile de la tortue, et tout indique qu’elles sont appelées à se multiplier. Pour rendre ces résistances possibles et victorieuses, là où des forces supplémentaires sont nécessaires et désirées, il importe de poser sérieusement la question de la liaison. En effet, comment se lier aux collectivités qui défendent un territoire qu’elles habitent? Pour celles et ceux qui tiennent des lieux, qui en vivent et qui les font vivre, la résistance  se déploie à long terme — sur toute leur vie et de génération en génération. Si la coprésence peut faire partager l’attachement, elle laisse aussi une trace sur notre manière d’habiter le monde, elle crée un engagement. Par exemple, celles et ceux qui vont au camp Unist'ot'en (territoire traditionnel Wet'suwet'en), font le serment de faire écho à cette résistance sur les territoires qu’elles et qu’ils habitent. Depuis près de dix ans, le message se répand : si le camp devait être attaqué, la colère viendra de partout et sera dirigée sur tous les ennemis de la vie. Les pipelines d’Enbridge, de Transcanada et de Chevron ne passeront pas.   

 

Les travaux de Junex au Camp de la rivière pourraient reprendre dès cet hiver. La première urgence serait alors de se rendre sur place pour défendre le territoire. Celles et ceux qui ne le pourront pas devraient alors agir où elles et ils se trouvent.                                    .