Confiné à Madison, dans l'État du Wisconsin, aux États-Unis, l'auteur Frédéric Neyrat nous livre ses réflexions sur la situation actuelle. Invité vrituel de la chaine Philosopher en temps d'épidémie, il explique qu'en réduisant tout au même, et à la mort, en fabriquant une sorte de wilderness 2.0 dépouillée d'humains, le coronavirus COVID-19 rend manifeste ce qui nous manque. Dans ce court vidéo que nous retranscrivons ici, Neyrat tente de développer et d'appronfondir une piste pour nous sortir de l'impasse et dépasser notre commune absence au monde.

 

PART MAUDITE

Il y a un auteur essentiel pour comprendre ce qui nous arrive. Cet auteur essentiel, c'est Jean Baudrillard, penseur insupportable, et pour cela penseur essentiel. Il a conceptualisé à partir de Bataille mais aussi de Marshall Machluahan, ce qu'il a appelé le théorème de la part maudite. Ce théorème dit en quelque sorte la chose suivante : toute tentative d'extermination de l'altérité, toute tentative consistant à se débarrasser de ce qui est autre, se prête à une vengeance du réel. L'autre exterminé, c'est-à-dire, l'Empire du même, conduit inévitablement à ce que le même tende à se reproduire et à transformer tout ce qui est à sa propre image. Alors si on comprend ce théorème de la part maudite, et si on comprend que nos sociétés ont eu cette tendance fondamentale à l'extermination de l'autre, pensez ici à Claude Lévi-Strauss et pensez ici bien entendu d'abord et avant tout à Pierre Clastres. Si véritablement nos société ont tendu à exterminer l'autre, alors on comprend que le COVID-19, que le coronavirus auquel nous avons affaire n'est que l'expression d'un monde viral. Il n'est qu'une cause parmi d'autres, et presque plus un effet qu'une cause.

 
 

CORPS, DEHORS, MORT

Alors quelle est la situation? La situation elle est triple. Pour la comprendre on pourrait partir de cette trilogie Matrix, dans laquelle on a d'un côté des corps confinés, dont l'énergie est exploitée afin de produire une réalité virtuelle. Dans notre situation, les corps sont confinés et le General Intellect, la coopération des cerveaux en ligne, les affects virtualisés sont exploités afin de maintenir un semblant de monde. Donc des corps confinés et des corps coupés, de quoi justement? Et bien, d'un certain type de dehors, une autre scène, qui est la scène désaffectée par les humains. Combien d'images circulent aujourd'hui où l'on voit Paris prise par un drone, les images prises par un drone, précisément, un manque d'êtres humains ? Là où il devrait y avoir des êtres humains, il n'y en a pas. Cette réalité extérieure désaffectée est celle désormais à laquelle nous n'avons plus accès, ou bien nous n'y avons accès que par des images. Et puis il y a un troisième aspect de la réalité. Entre les corps confinés, mis en ligne, d'un côté et de l'autre, quelque chose qui est de l'ordre d'un espace du dehors désaffecté, il y a un reste de travail corporel en jeu effectué par les êtres humains dont la fonction est de sauver des vies. Il y a des corps en prise directe avec non pas seulement un virus, mais avec l'incapacité sanitaire d'y faire face. D'un côté les corps confinés, de l'autre côté un espace du dehors désaffecté et presque entre les deux des êtres humains en prise avec la mort. 

 

WILDERNESS 2.0

Alors certains disent : « Ces images du dehors désaffecté, elles sont comme une promesse. Regardez par exemple ces poissons qui réapparaissent à Venise parce que le tourisme a décru, parce que les humains se sont retirés. Regardez cette baisse de la pollution, regardez ces parkings vides, regardez cette baisse globale de la consommation. N'est-ce pas finalement d'une certaine manière ce qu'on pourrait vouloir, n'est-ce pas la négation en acte de l'anthropocène, n'est-ce pas la négation en acte du capitalocène, n'est-ce pas précisément les images qu'il nous faudrait promouvoir pour montrer qu'il est possible de changer le monde? » Je voudrais dire que cette façon d'envisager l'espace du dehors désaffecté me semble rater une dimension essentielle de la situation. Si nous pouvons voir des images de parkings vides, des images prises par un drone, c'est que ces images sont prises par une technologie de la communication dont la fonction principale est de pouvoir se passer d'humains. Il faut comprendre que toutes ces images ne sont pas des images de bonheur, mais sont des images fondées sur l'exclusion des êtres humains, c'est-à-dire un clivage entre l'espace du dehors désaffecté et l'espace des corps confinés. Autrement dit ce n'est pas une image de bonheur, c'est une image artificielle qui est rendue possible par un clivage. 

 

Or on sait très bien que ce qui arrive lorsqu'un clivage saute, c'est la catastrophe. Certains nous disent que le monde ne sera plus jamais comme avant après cet épisode pandémique. C'est tout à fait vrai. Le monde ne sera plus jamais comme avant. D'une part, dès que ce sera possible, dès que les gens pourront sortir dehors, la consommation va exploser et la pollution va reprendre de plus belle. D'autre part comme le dit très bien notre président de la république, les choses ne seront plus jamais comme avant, c'est-à-dire que jamais comme avant les méthodes de contrôle et de traçage technologique des individus afin de garantir leur immunité, leur sécurité sanitaire, jamais ces contrôles technologiques n'auront été plus important que ce qu'ils vont être dans le futur. Autrement dit, il faut bien comprendre que le confinement des corps qui a commencé aujourd'hui ne finira pas demain lorsque nous serons autorisés à pouvoir aller dehors. Demain, le confinement des corps se continuera dans un espace désaffecté, et si nous ne pensons pas dès aujourd'hui à ce risque, à cette continuité du confinement en plein air, et bien nous risquons d'être incapables de pouvoir contrecarrer ce destin immunologique. 

 

COMMUNISME DE LA DISTANCE

Alors il est vrai que je ne crois pas que cette situation virale soit l'occasion de changements politiques révolutionnaires capables de mettre à bas les conditions du capitalocène. Je crois tout au contraire que ce que nous allons vivre, c'est une accélération des transformations du capitalisme en direction d'un monde de plus en plus fondé sur l'extraction virtuelle des possibilités cognitives et affectives. Le capitalisme, comme l'a dit Franco Berardi, est un capitalisme recombinant, et il est entrain de se recombiner à toute vitesse.

 

On aurait pu envisager que cette situation virale puisse donner lieu à un changement qui nous serait favorable, à nous autres qui ne sommes pas les simples militants de l'économie, comme le dirait Bernard Aspe. On aurait pu envisager une situation toute autre, mais cette situation aurait impliqué l'existence préalable d'un mouvement politique capable de pouvoir se saisir de l'occasion pour la transformer, pour la changer en moment de décision révolutionnaire. Mais ce mouvement n'existe pas. Il n'y a pas aujourd'hui un communisme suffisant pour pouvoir accueillir une occasion comme celle qui nous est présentée. Et c'est dans ce défaut là que ce qui va gagner, sans aucun doute, c'est le capitalisme et ses capacités recombinantes. Bien entendu, il y a des résistances qui s'effectueront contre cette combine du capitalisme, une résistance qui refuse d'accepter ses combines, mais ces résistances seront ou bien trop intégrées à ce capitalisme, ou bien trop faibles.

 

On voit aujourd'hui se mettre en place des formes de solidarité pour aider les individus qui souffrent du cloisonnement ou du confinement imposé par l'État, mais ces solidarités ne communiquent pas entre elles à base de pigeons voyageurs. Elles communiquent grâce à des sites internet. Elles utilisent des technologies dont elles sont elles mêmes prisonnières et ces solidarités ne peuvent en rien présager de la capacité de pouvoir remettre en cause les fondement du capitalocène. Ces solidarités sont très importantes, elles sont humaines, elles sont très humaines. Je ne dirais pas qu'elles sont trop humaines. Elles maintiennent une humanité là où elle tend à périr. En cela elles sont bonnes, mais elles ne présagent absolument en rien d'un autre monde possible. Elles ne font en fait que manifester l'impossible que nous n'avons pas su encore convertir en moment communiste. 

 

Ce qui attend aujourd'hui, c'est une absence commune au monde. Et la vraie difficulté serait pour nous de transformer cette absence commune en communisme de la distance.

 

MÉTAPHORISER

Par communisme de la distance j'entends  contre les tendances fondamentales de l'époque qui insistent sur le fait qu'il n'y a pas de profondeur, que tout s'effectue à la surface, qu'il n'y a pas de dehors autre que celui que nous avons déserté, qu'il n'y a pas d'inconscient, qu'il n'y a pas d'autre. Contre cela, ce que j'appelle communisme de la distance est une manière de penser la politique à partir des formes de séparation qui permettent d'opérer une communication au cours de laquelle l'autre est retenu comme autre. Ce qui suppose d'ailleurs un usage de la métaphore. La métaphore c'est la manière de se soigner des métamorphoses incessantes du capitalisme et de nos corps et des métastases que les cancers démultiplient avec nos corps vieillissants. La métaphore c'est précisément ce qui arrive entre l'espace du dedans et l'espace du dehors. La métaphore c'est le lieu où les corps qui soignent peuvent être soignés. La métaphore c'est l'espace de transport grâce auquel la mort est considérée comme la chance merveilleuse qui est donnée au vivant de dire ce qu'il n'avait pas du tout anticipé de dire et de vivre. Ce qui n'avait pas été anticipé, c'est à dire l'amour. L'amour est ce qui est par excellence au delà de toute anticipation, c'est-à-dire le cœur même du monde.