Le temps est opaque. On discerne à peine le fond du champ et la rivière qui coule près de la maison. On profite du temps pluvieux pour regarder la neige fondre, faire les plans de nos prochains projets, écrire des lettres à nos proches, lire et soigner nos courbatures.

 

Ça fait presque deux semaines que nous avons décidé de quitter Montréal. Pour être plus précis, demain ça fera deux semaines que nous avons formé notre noyau bio-politique, notre communauté immunitaire imaginaire. Nos corps n'ayant rien laissé paraître, nous n'aurons bientôt plus aussi peur de traîner avec nous la maladie ou la mort. Comme l'entrée de nouveaux humains doit refonder la communauté immunitaire, elle fait ici l'objet de discussions animées, en advenant, elle instaurera un nouveau calendrier. Jour 1 du troisième qualendrier. Nous aimerions pouvoir vivre la souplesse que nous désirons, mais les autres unités bio-politiques surveillent la nôtre. Sans doute que la transmission des maladies et la commune font un bout de chemin ensemble dans les discussions des unités bio-politiques «couple». Facile d'imaginer que d'autres vivent jalousement l'isolement et en appellent à la police de venir lisser le paysage.

 

Hier, une partie de nous a tiré le Yi King - l'oracle chinois - pour essayer de répondre à des questions qui nous pèsent en ce moment. Couchés sur les trois lits de la chambre rose, nous avons lancé des pièces de monnaie pour réfléchir à comment nous sommes ensemble, avec les gens de la maison qui ne sont pas là, et avec les autres personnes de qui nous sommes coupées en ce moment. Comment être ici sans se constituer comme extérieur, sans devenir absents aux autres lieux que nous aimons? Comment habiter pleinement cet espace, en demeurant sensible à celles et ceux qui s'y projettent sans pouvoir y être?

 

Les pièces nous ont répondu «la durée» : l'éveilleur (le tonnerre) en haut, le doux (le vent) en bas. 

Une énergie s'éveille, associée à une imprégnation intérieure. Le tonnerre roule et le vent souffle (...) La persévérance accueille et rassemble les choses sans les réprimer. Elle se focalise sur la voie (...) Le solide est au dessus, le souple au dessous. Le tonnerre et le vent s'associent pour faire bouger les choses; après quoi le renouveau doit se produire (...) Que la fin d'une chose devienne pour vous le commencement d'une autre. Le soleil et la lune disposent du ciel, et c'est pourquoi leur lumière perdure. C'est le cycle des quatres saisons, les changements qu'elles opèrent, qui rendent possible l'accomplissement de toutes choses dans la durée.

 

La maison aurait été un refuge, un lieu où les gens passent sur la route de l'est vers l'ouest ou de l'ouest vers l'est. Un endroit pour se soigner de la ville, pour agir comme les saisons l'exigent. Un endroit d'où revenir l'esprit en paix, avec un nouveau savoir pratique, avec des légumes frais ou des conserves, avec la gueule de bois. 

 

C'est ce qu'elle sera quand nous aurons su faire de que ce qui finit un commencement. La nécessité de la douceur que des lieux comme celui-ci apportent éclate comme un coup de tonnerre. Nous sentons que dans des lieux comme celui-ci, se tracent la possibilité de vivre des vies indissociables de leur forme. Pour ne pas être coupés les uns des autres, pour ne pas simplement mettre nos vies sur pause, nous avons choisi de nous marcher sur les pieds, de vivre de telle façon à ne pas risquer de rendre malades nos voisins.

 

Comme l'écrivent des camarades américains dans le deuxième numéro de Liaisons : «Une force révolutionnaire se construit en s'immergeant dans le monde, pas en s'en séparant (...) Comme mouvement politique ayant forgé l'Amérique, l'exode sera aussi celle qui va la défaire. L'exode est un mouvement collectif vers la liberté : s'il part, c'est en créant les conditions pour que d'autres puissent suivre. Ce dernier sentier révolutionnaire permis à notre époque, nous le prenons en sachant que nous ne partons pas seuls. Nous nous tenons sur le flanc de montagne en un endroit précis; mais l'exode doit se dérouler partout. Dans chacune de nos histoires, dans chacun de nos territoires, un exode irrémédiablement révolutionnaire devra avoir lieu.»

 

Cette année, les orages du printemps - le printemps correspond au vent dans la pensée médicale chinoise - ont commencé six semaines plus tôt qu'à l'habitude, vers le moment où les premiers confinés rappliquaient, eux aussi, plus tôt que la saison agricole l'aurait exigé. Être ici ensemble, nous permet de mieux penser ce que pourraient être des formes-de-vie politiques, qui rendent indissociable ce qui nous permet de nous reproduire, de croître, de poursuivre nos inclinaisons et ce que nous avons à faire pour changer ce monde. Dans la durée, nous souhaitons persévérer dans cet exode, et arriver à le rendre sensible pour le plus grand nombre possible. Avec le doux esprit nourricier du bois et du vent, avec l'esprit guerrier et protecteur du tonnerre.

 

À la prochaine journée de pluie.

 

TP