« Nous ne serons pas deux, nous serons mille et constamment de passage. »

Geneviève Desrosiers

Le printemps entre parfois dans la pièce sans demander. Il y a longtemps que je suis étranger aux jours. Je ne me pose même plus la question. J’essaie d’imaginer les quelques heures qui s’annoncent à moi. Celles qui me séparent de ma prochaine rencontre a-vec mon lit. Je n’essaie pas de voir plus loin. Mon état est maritime. Je vogue, c’est tout.

J’entends par la fenêtre le bruit des vagues, celui des fous de bassan plongeant des lampadaires pour se fracasser sur le béton mouillé. Autrefois, ici, il y avait une promenade et des gens, par centaines, qui déambulaient sans but. Juste là, au pied de mon lit. Aujourd’hui, il y en a très peu ou bien je ne les vois plus trop, je ne sais pas.  

À la rambarde du balcon, j’ai accroché de grands draps blancs de soie de Chine. Ils m’aident à naviguer à travers ce désert liquide. Je descends et remonte la rue Ontario, au gré des marées. Où est-ce de Rouen? Difficile à dire. Les noms des rues ont été marqués d’un trait de peinture noire pour tromper les navigateurs. Le sens des rues change et les courants me désorientent. Je cherche sans relâche des îlots de lumière. Ces repères fragmentés où s'attrapent certains morceaux du monde qui était autrefois le nôtre.

Les jours ont beau rallonger, les rayons de soleil qui percent l'océan sont trop brefs et trop faibles. J'avais toujours fait l'effort de me rappeler que la ville où nous habitions était une île, cette réalité nous échappant plus souvent qu'autrement. Mais fatigué qu'on l'oublie, le fleuve a fini par nous avaler, devenant océan comme il sait si bien le faire. Je me tiens droite sur la hune de mon balcon, guettant une ride à la surface, un poisson qui sauterait. J'espère une autre créature marine à la dérive qui me hélerait. Je t'espère un peu à tous les jours, avec une légèreté pensive. Je nouerais la voile avec d'autres draps pour descendre en rappel te rejoindre et nous dériverions de plus bel, vers nulle part encore, mais ensemble au moins. Dans les eaux sombres, le cœur des méduses clignote. Les profondeurs sont immenses et je sais les créatures effrayées, figées même. Je crains que les truites grises ne meurent, tristes et seules. Je crains que nos maisons et nos mains qui se touchent ne déboulent dans une cascade incompréhensible, hors de contrôle. Je crains que nous ne soyons nous-même responsables de notre anéantissement. C'est à n'y rien comprendre. Les outardes passent sur Ste-Catherine, beaucoup plus bas que d'habitude. Ce n'est pas un printemps normal. C'est une saison de noyade. Toute la ville retient son souffle.

Parfois nous marchons ensemble. Nous dessinons les plans du réseau de tunnels souterrains qui reliera ton appartement au mien et à tous les autres. Pour ne plus avoir à attendre la brise pour atterrir chez toi. Pour ne plus avoir besoin de me cacher pour fondre en toi. 

C’est l’odeur de la bière qui fait de notre quartier un quartier. Je ne la sens plus. L’usine à levure est fermée. Nous nous perdons dans les rues vides et propres comme jamais. Le parvis est désert. Seul le passage d’une omble de fontaine trouble parfois le silence. Te souviens-tu de cette soirée pas si lointaine, à l'ombre de l'église, de tes doigts gelés par la bière cheap ? Te souviens-tu de ces sourires qui dansaient si fort autour de nous? De cet ami de fortune et de son jardin au parc à chiens ? Je me demande où il dort, maintenant que le parvis est surveillé.

La journée décline et je vole les dernières minutes au soleil, effronté, amoureux des pieds-de-vent. Il fait encore froid et nous avons toujours soif. Nous irons faire un feu caché pour ne pas nous perdre complètement. On parle de « feu de hune » pour désigner un feu de navigation situé sur le mât avant. S’il manque de bois, je couperai des morceaux de mon balcon pour le traîner jusqu'à la dernière enclave. J'espère te faire rire et offenser les passants. Nous atterrirons au terrain vague. Un des rares endroits à figurer encore à notre cartographie mentale du quartier. Un de ces lieux où l’on peut encore crier au loup en espérant rencontrer un renard. Un de ces lieux où l’on peut encore vivre, se voir et chanter, car nous devons nous cacher pour chanter. 

Les récits qui s’agrippaient à nos murs disparaissent peu à peu et ne sont pas remplacés. Je ne sais même plus où trouver cette peinture qui nous fait cruellement défaut. Mais où sont passés tous ces sapins que l’on jouait à empiler les uns sur les autres ? L’autoroute est claire. Les oies blanches y règnent silencieusement. Je n’aurais jamais cru un jour avoir peur de te tenir la main en pleine rue.

Il y a de ça à peine quelques semaines, on s'entassait à cinquante dans le salon aux grandes fenêtres et je tachais mon carnet de gâteau au chocolat. Nos cuisses se frôlaient, nos mains se passaient cannettes, assiettes, complots, si pleines qu'elles débordaient. C'était avant la grande crue et nos joues étaient encore flambées par le soleil de février. Il n'y avait pas que le froid qui avait blessé, le vent aussi, et nos maladresses mutuelles. Certaines avaient le coeur en travers de la gorge, certains parlaient trop fort. Mais nous nous retrouvions tout de même encore, la peau moite, les cernes profonds, pour brûler une soupe de plus et étudier de nouvelles cartes. L'hiver rageait dehors, mais il fallait ouvrir les fenêtres. Il fallait nous voir et nous craindre et rire à gorge déployée, les crocs luisant au milieu de l'étendue de neige éblouissante.  

Il y a de ça à peine quelques semaines, conspirer signifiait réfléchir à l'interruption de la grande machine. Maintenant, le rythme est déréglé et les corps tombent sans que nous ne puissions les attraper. Le serpent huileux dévore l’ouest. Les mouvements sont incertains et nos têtes sur le cran d’arrêt. Mais nous conspirons toujours, comme par habitude. Nous conspirons pour éviter autant que possible la peste comme la police, à chacune de nos rencontres, en nos forteresses secrètes et aux extrémités de tes commissures.

Le soleil a fini d’être avalé par la mer et je frissonne maintenant, accoudée à la rambarde. Une bourrasque énorme fait claquer la voile. J’ai peur qu’elle ne tienne pas le coup, peur de tout ce qui ne survivra pas. Il parait que les pieds-de-vent annoncent des vents forts. Nos incertitudes sont si lourdes qu’elles ne pèsent presque rien. Pourrai-je toujours m’appuyer sur vos épaules lorsque le temps sera venu de reprendre l’offensive? Au coin de la ruelle, j'aperçois deux loutres qui jouent à se battre. Essoufflées et en sueur, elles se laissent ensuite glisser vers le port. Une musique rythmée résonne entre les blocs appartements, crachée trop fort par un petit haut-parleur. J'éclate de rire, je passe au dépanneur, avant d’aller vous rejoindre au terrain vague. 

Le temps nous échappe, coule, tourne et éclate. L’année 2020 en est déjà à son huitième hiver. Dans quelques lunes, nous nous retournerons, embrassant des yeux l’océan vaste, ses circonvolutions. Ce sera une question d'attention, non plus de panique ténue. Et le souffle nous coupera devant le constat d'une mémoire commune, arrivée sans que l’on ne s'en aperçoive. Nous aurons appris à nager ensemble. 

Édouard et Alexie