Elle a sorti les vielles cartes postales qui ont été trouvées lors de l'achat de la maison. Ces cartes rangées et oubliées, attendant la peste peut-être, quelque part dans un tiroir de l'imposant meuble vert-turquoise du salon rouge.

Après avoir fait le tri, choisi les plus belles - celles qui nous appelaient, chacun.e.s s'est posé.e.s quelques minutes pour écrire des voeux d'amour aux ami.e.s, aux amant.e.s, aux frères et aux soeurs qui sont au loin. J'ai été appelé par cette carte avec fond de montagne de roche striée rouge-gris-vert argile, sur son flanc trône un couvent en ruine. 

«On dirait un château fort, un peu comme votre maison, ou la nôtre. Les murs en ruines me rappellent le travail et la folie nécessaire à réaliser nos vies, à ce qu'il faut (re)construire et à ce qu'il faut laisser s'écrouler. J'ai hâte de vous inviter au plus grand et généreux des banquets, quand la peste nous aura crissé la paix. Je vous aime xxx»

Se réveiller chaque matin près de celleux avec qui je passerai les prochaines semaines-mois-confinement, avoir peur au début, laisser place à la confiance et a l’attention qui la remplacent. Mais aussi continuer d'apprendre à aimer, autant qu'apprendre à comment bien ne pas aimer. 

Se poser des questions vraies, franches. 

S'écouter, s'apprivoiser. 

Et passer du temps avec les autres, celleux qui ne font pas partie des quelques personnes avec qui je serais parti quelque part dans le fond d'une forêt si je n'étais pas devenu communiste. 

Je suis tombé amoureux aujourd'hui, ou peut-être hier, je ne sais pas.

J'ai reçu un texto d'une amie en ville «As tu vu la lune ce soir?»

C'est que depuis que je suis ici, la lune je la sens comme quand on prend un café bien fort; mes veines se gonflent et mon poulx se rapproche en BPM d'une toune d'EDM. Revient cette question des derniers mois : qu'est-ce que l'habiter, le commun, le devenir-forêt-lune-Gélinotte huppée? Après le trip à dix-huit, sur les Golden teacher, je crois que ma question, je ne peux que la vivre et la sentir prendre place de mon petit orteil à mon front et peut-être même plus haut.

J'ai ainsi compris qu'habiter, c'est (re)sentir les légers déplacements qui s'opèrent.

En travaillant la terre et la maison, la maison et la terre nous travaillent.

En laissant le commun s'opérer, le commun nous opère. Il s'éveille tranquillement en nous, comme la sève de l’érable à sucre qui se reposait patiemment en attendant le printemps.

La forêt nous garde, elle nous avale à son tour mais plus doucement. Elle nous fait rêver à des relations symbiotiques, douces et pleines de sagesse. D’un autre côté, les grandes étendues d'arbres, de plantes et d'animaux ne sont pas qu'un ensemble infini et paisible. S'y assume aussi des conflictualités sans borne, comme quand la fourmi guerrière rencontre sur son passage une colonie ennemie. Alertées par leur ami.e, les centaines de milliers d'individus qui constituent le groupe se ruent sur la forme de vie hostile, démembrant leurs rivales pour défendre ou acquérir de nouveaux territoires.

La lune nous impose l'évidence qu'il est possible d'avoir foi en quelque chose de plus grand. En ce qui nous dépasse et nous rassemble.  C'est en restant attentif à son pouvoir d'attraction; sur les marées comme sous nos tempes, sur notre sommeil comme sur nos ivresses, que nous pourrons peut-être toucher partiellement aux effets mystiques qui nous enlacent.

«P.S.: Je suis tombé amoureux du bon et du beau qui se dégage de chaque pore de ces personnes avec qui j'apprends à vivre depuis bientôt un mois.»

Ben