CROSSOVER LA FATIGUE X CONTREPOINTS

Les vents fous des usines de Limoilou s’entre-choquent. Usine à tabac ou usine à papier. Sur le toit de chez moi je vois les vents débordant de goélands cinglés. Ils naissent des clochers pourris des églises environnantes. Parfois crient d’excitation à la pensée soudaine de ne plus trouver la vue sur une mer d’été engrossée de soleil. Sur le toit de chez moi ça pue l’usine, ça fait le bruit d’un train en plein calvaire pis ça résonne dans les garages de tôle des ruelles.

On habite dans un ancien abattoir. Les indices sont discrets par pudeur. Les crochets à cages thoraciques ont été ôtés. Les rails y sont restés. Les chambres froides restent ouvertes et débordantes d’inutilités accumulées. Peur d’y rester enfermée par une créature malcommode qui rôde dans les sous-sols.

“J’habite dans un ancien abattoir” évoque des souvenirs pénibles. Mon ami me raconte se retrouver terrifié dans une benne à ordure où une tête de chevreuil décapité le regarde. Habitué de retrouver des légumes démolis d’usure, il se rend chez lui, où il habite seul. Dormir seul. Se réveiller seul.

Ici on vit à plusieurs. De minces fils nous relient d’un ricanement à un coup d’oeil jusqu’à nos ami.es en campagne. Habitants d’un ancien manoir qui font, d’une douce et triste brosse le soir d’une tempête de neige à Hochelaga, le thème d’une soirée. Les lumières scintillantes se vautrant de décolletés. Les quilles de 50 s’égarant de mains moites.

“J’habite dans un ancien manoir” évoque d’autres souvenirs. Mes ami.es me racontent se retrouver isolé.es dans une maison de campagne où on se regarde avec pétillance. Habitué.es d’errer dans une ville démolie de leurs dépossessions. Accroché.es aux failles que sont les terrains vagues. Le manoir comme nouvelle faille.

Ce matin il pleut, les odeurs de béton montent au nez comme la moutarde. Les vents fous des usines se taisent. Ils tombent, entraînant les goélands sourds de leurs cris affolés. Le calvaire du train continue à résonner, coincé entre la gravelle et les nuages de pluie.

À la dernière pluie on a décidés de se montrer nos enfances en char. Dans un habitacle qui défie les miasmes morbides du virus, on roule. L’amie qui a grandit en banlieue nous montre des maisons, des rues, des gens qui nous semblent être des doublons de doublons de doublons. Certains souvenirs violents se perdent dans ses hésitations de maisons. Dans la maison à brique rose ma meilleure amie…, ou dans cette maison peut-être, pointant un bloc de briques toutes aussi roses. Ou celle-ci. Bref, ma meilleure amie s’est tuée.

Avec la quarantaine, nos amies cachettes commencent à se confier.

Chez mon enfance maman ramasse les aiguilles usées au sous-sol du nouvel appartement. Elle me parle de maladies, celles qui passent par le sang, pas par les mains. Papa me fait craquer de rire en appelant notre nouvelle maison: le petit appart pourri. D’autres fois c’est papa qui craque de colère contre le voisin chaud qui veut entrer par le balcon. Le proprio, M. Bolan, a un magasin de plongée au rapport démesuré entre espace et items. Poissons séchés et scaphandriers me terrifient quand j’accompagne papa qui va payer le loyer probablement trop cher.

La quarantaine fait revivre les pauvretés logements. Crever du mieux qu’on peut les vieux mous qui veulent noircir les draps blancs.

La dernière enfance est plus adulte. Notre ami nous parle d’une grande maison vide. Beaucoup de pièces, beaucoup de luxe, peu de lui-même. Ses promenades sous les tempêtes de nuit le ramènent toujours dans son grand vide. Habitué de ne plus avoir peur des créatures malcommodes qui rôdent dans les sous-sols.

 

 

La quarantaine ravive des souvenirs de grands vides maintenant rendus impossibles par trop d’années de connivences, d’amitiés, de complots. La quarantaine se vit entourée par chez nous.

Cric-Crac