Ce que ce texte n'est pas :

- une attaque envers des groupes ou des individus spécifiques
- un procès
- un projet
- une nouvelle théorie communiste de l'amitié
- une lettre de démission

Ce que ce texte se voudrait :

- l'expression d'un sentiment que l'isolement sanitaire est venu accentuer, mais qui joggait depuis longtemps dans ma zone mentale
- une mise en garde, peut-être
- une observation qui s'étend au-delà d'un territoire ou d'un moment spécifique ; qui se décline depuis plusieurs réalités observées dans différents pays, sur plusieurs années.
- une lettre que j'ai vraiment hésité à publier sur une plateforme publique, mais bon, comme la distribution papier est un peu compliquée en ce moment, je m'y suis résolue. En espérant que ça ne la dépossède pas de son caractère intime, amical : loin du règlement de comptes public, elle se veut une invitation à réfléchir ensemble.

 

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On l'aura deviné par l'utilisation du Je dans cet avant-propos : la commune d'où je parle compte une seule membre. J'ai discuté des idées que je dépose ici de nombreuses fois avec de nombreuses personnes, mais je pense qu'il est assez exact de dire que je n'appartiens à aucune cellule, aucun groupuscule… j'ai des ami.e.s, sure thing. Des personnes sur qui compter, oui. Une bande ? Non. Une communauté, un réseau ?

J'ai déjà eu le sentiment, plusieurs fois, d'appartenir à un truc plus grand, et dans une certaine mesure, je peux l'avoir encore à certains moments, mais je veux dire j'ai déjà eu des périodes dans ma vie où j'aurais pu dire que je me sentais vraiment appartenir à une communauté politique. 

Qu'est-ce qui a changé ? 5 hypothèses 

1. Je suis rendue une vieille conne.
2. Les gens sont fucking vege
3. Un mélange des deux.
4. Rien n'a changé, je me suis juste rendu compte que j'en avais jamais fait partie.
5. Il y a une date de péremption sur nos sentiments d'appartenance.

 

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Tout le monde sera déjà passé à autre chose quand je partagerai ce texte, mais à l'heure où je commence à écrire ces lignes, le docteur Arruda a créé une petite onde de choc dans mon algorithme: la monogamie serait « préférable en ce moment ».

Et je peux comprendre que, sur facebook, on puisse se sentir le devoir de faire l'éducation de tel cousin réac ou de telle amie du secondaire pas tellement s'a coche… qu'on sente le besoin de critiquer le concept de famille nucléaire et, ce faisant, de la monogamie. 

Mais honnêtement moi ça m'a pas choquée. S'il avait dit : en ce moment, l'abstinence est préférable, ça aurait rien changé à ma life. Je fais partie des gens qui sont confinés sans partenaire sexuel.le, et, je vous promets, on va survivre. Et même sans confinement, y a des gens qui ne baisent pas sur une base régulière. Il n'ont pas besoin d'être toujours entrelacés pour exister.

Je sais bien que ce qui fait réagir, c'est pas strictement la restriction du droit à baiser, mais le flicage de nos liens. C'est pas seulement avec qui on baise, donc, mais aussi avec qui on partage nos vies.

C'est dur en effet d'entendre des hauts fonctionnaires et des membres du gouvernement s'immiscer là-dedans. En somme, si je n'habite pas avec quelqu'un, cette personne n'est pas assez considérée comme assez proche pour que je la voie, dans les prochains mois.

Ce qui est tout aussi dur pour moi, c'est de constater que cette interdiction ne vient que confirmer des éloignements qui préexistaient à la pandémie, et qui n'affectent pas tout le monde de la même manière.

Habiter avec des ami.e.s qui font partie du même réseau politique est déjà une chance inouïe. Qui vient avec son lot d'inconfort et de défis, certes, mais qui procure une grande force, au quotidien, que l'on se consacre intensément à ce qui se passe ou pas. Par exemple, si on ne se sent plus, pendant plusieurs semaines, voire plusieurs mois, de vraiment s'impliquer dans ce qui s'organise, vivre avec « les siens » permet de pouvoir raccrocher les wagons plus tard. En revanche ça peut être confrontant, aussi, d'être chaque jour témoin d'une énergie ou d'une disponibilité qu'on n'a pas, ou au contraire du manque de disponibilité des autres. Dans tous les cas, dans les moments d'isolement forcé que nous vivons, qui se trouve dans notre espace immédiat détermine plus que jamais notre capacité à rester en lien. 

Habiter dans un quartier ou une région où il y a d'autres maisons amies proches est aussi une grande chance. Le quartier où l'on habite détermine rapidement le nombre de personnes du réseau d'amis avec lesquels on arrive à être en lien sur une base régulière, crise sanitaire ou pas.

Cela dit, même dans le « bon » quartier, avec des ami.e.s proches autour, même avec de l'énergie et de la disponibilité, on se sent pas toujours faire partie du truc. Parce que le truc, c'est souvent –  je dis souvent parce que j'écris ceci, je le rappelle, en pensant non pas à une bande ou une ville en particulier, mais en comparant de nombreuses formes de politique affinitaire, ici et ailleurs, depuis bientôt 10 ans – le truc, donc, c'est souvent un sentiment d'appartenance facile à trouver, difficile à garder. 

Facile à trouver, en adoptant les pratiques qui apportent de la cred – politiser notre quotidien, vivre le communisme à échelle domestique et intime. Partager nos lits et nos repas de façon révolutionnaire. Facile à perdre, dès qu'on prend de la distance  par rapport à un quotidien overstimulant, qui devient étourdissant ou déprimant au bout d'un moment, particulièrement dans des périodes où le besoin d'espace pour soi, d'intimité non partagée – ou partagée en plus petit nombre – se fait sentir de façon plus aiguë. Quitte-t-on pourtant la flotte politique ? Pas volontairement du moins, mais c'est l'impression qu'on finit vite par ressentir, pour peu qu'on s'éloigne un peu trop longtemps de l'intensité du quotidien partagé avec la banda.  Il y a, pour le dire un peu plus schématiquement, une confusion dure à éviter entre espaces informels et organisation politique. Cette confusion n'apparaît pas comme un problème pour beaucoup de gens – jusqu'à un certain âge.

Certes, ce qui nous porte, c'est pas juste un lifestyle, c'est plus que nos jokes et nos pratiques de voyous, plus que notre petit langage commun. Oui, on fait aussi des trucs plus larges. Mais faire, c'est quand même beaucoup plus jouissif au sein d'un cercle fort et stimulant où on peut avoir du répondant rapidement ; sentir que ce sur quoi je travaille s'imbrique avec ce que d'autres font ; quand on est stressé.e.s ensemble, fatigué.e.s ensemble, hilares ensemble, quand on se nourrit et se garde hydraté.e.s les un.e.s les autres parce qu'on est une team, et quand on sait qu'au terme de ce qu'on est en train de faire, on sera fières ensemble. 

Sans cellule, c'est un peu plus dur de garder la foi. De se mettre en marche, de sentir que ce sur quoi on bosse a du sens, que ça s'articule avec quelque chose.

Mais alors… trouve ta propre cellule, petite mitochondrie!

Hélas, répond la mitochondrie. Une cellule, ça ne se trouve pas comme ça. Non, une cellule n'est pas une start-up : il ne suffit pas d'avoir une bonne idée et d'être déterminé pour s'en partir une.

Ou alors, si une cellule est à peu près comme une start-up, ce n'est pas une cellule que je veux.  

 

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J'ai appris, avec le temps, à différencier « ami.e » de « connaissance amicale ». Je n'ai pas établi de critères pour ça. C'est juste le temps qui m'a révélé qui se souciait de moi, qui arrivait à me témoigner son affection par des gestes concrets, et pas juste par un « je te trouve vraiment nice, pour vrai »  solennellement proclamé après cinq bières. Qui pensait régulièrement à moi, assez pour prendre des nouvelles pour vrai, pas juste un what up quand ça adonne qu'on se croise. Ces ami.e.s me comprennent, politiquement et personnellement, mais pour autant, la vie ne nous a pas forcément amené.e.s à nous organiser ensemble. Ça ne se fait pas toujours spontanément, naturellement, contrairement à ce qu'on pourrait croire. Ça prend quand même un minimum de personnes avec beaucoup d'initiative et d'assurance pour se lancer dans quelque chose.  Entre gens qui doutent, on peut rester longtemps « sans projet ». Et aussi, pour beaucoup, ce ne sont pas les idées qui manquent, mais l'envie de « faire » ne passe pas forcément par être à l'initiative de quelque chose, mais par se lier à ce qui s'organise. Intervenir en fonction de ce qui est déjà là, ce qui s'est fait avant, ce qui se fait à l'extérieur de notre noyau immédiat. 

En négatif, forcément, j'ai l'air d'être en train d'écrire : tous les autres, en fait, ne sont pas des vrais amis. Et effectivement, c'est ce que j'ai réalisé, mais je le dis sans connotation accusatrice. Si je prends le temps d'asseoir cette distinction, c'est que je me rends compte que l'amitié est à la fois un aspect très central dans nos vies, et un terme très mal défini. On a l'impression qu'on sait de quoi on parle et qu'on parle de la même chose, mais en fait, pas tellement, non.

Dès lors, ce qui apparaît a priori comme une politique fondée sur l'amitié finit souvent par être une forme de socialité fondée sur certaines affinités politiques qui comprend, mais ne se limite pas à, des vrais liens amicaux. Une socialité où l'exclusion s'opère non pas par la limitation de l'accès (facile d'y entrer), mais par l'oubli (facile d'en sortir): si ça fait quelque mois qu'on t'as pas vue, on sera mal à l'aise et on saura pas quoi te dire parce qu'on partage plus les mêmes inside ; si ça fait des années que tu milites, mais que tu organises pas ta vie sociale autour de la scène, on pensera que t'es un indic. 

Là où j'essaie d'en venir, c'est qu'une forme d'organisation politique où l'informel occupe une place prépondérante, ça a ses limites. Et ces limites rendent difficile l'élargissement des forces nécessaires dans certaines situations. S'organiser à 12, très bien. S'organiser à 12 et compter sur le soutien d'une centaine de personnes sympathiques qui sont prêtes à prendre les mêmes risques que celles qui ont planifié la shit sans pour autant avoir été invitées à avoir leur mot à dire sur son déroulement ? Ça se fait. Mais alors il faut reconnaître la centaine de personnes comme ce qu'elle est : une base de bénévoles. Et bien entendu, s'organiser à 100, ça sonne comme un cauchemar. Et bien entendu, ça me va très bien de me joindre à un truc que je n'ai pas organisé, quand j'ai confiance en les gens qui l'organisent. Et ce, même si j'ai 30 ans et que ça fait longtemps que je joue ce rôle-là. Seulement, au bout de quelques années, ça finit par user, et on voit beaucoup de gens se détacher de la « scène » à force de n'y trouver d'autre place que celle de bénévole, et il ne faut pas se surprendre si les gens finissent par « lâcher », au bout d'un moment. Non, ils ne sont pas devenus apolitiques ou individualistes. Non, ils n'ont pas choisi d'investir du sens dans leur métier ou la vie conjugale/familiale par paresse, ou par besoin de stabilité. Ils se sont tournés vers autre chose parce que certaines carrières ou la vie conjugale/familiale étaient, finalement plus excitantes et valorisantes que le party de quelqu'un d'autre. 

Quand on quitte la politique informelle, on n'arrête pas pour autant de ressentir la violence du monde. Quitter la scène, ou le milieu, ou la fête… ça ne veut pas dire s'offrir une lobotomie et reprendre une nouvelle vie sans douleur existentielle. Ça ne veut pas dire non plus qu'on renonce à toutes les crosses et pratiques illicites qui nous permettent de faire plus avec moins. Ça veut simplement dire que l'impression de faire partie d'un truc n'a finalement pas réussi à apaiser cette douleur, ni à nous extraire des chaînes du capitalisme et de l'État, et que, pour la couple de décennies qu'il nous reste à vivre, autant s'investir dans des formes où l'on trouve un peu de sens. Ça veut pas dire pour autant qu'on cesse d'avoir le temps et l'envie de tenir des engagements politiques signifiants. Là où le temps et l'envie manquent, c'est pour garder sa place dans une socialité dont semble souvent dépendre la possibilité de faire des choses avec d'autres. Pourtant amitié et camaraderie n'ont pas besoin d'être toujours entrelacées pour exister. 

 

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Et ce qu'il y a d'autant plus troublant, c'est que même à l'intérieur de ce qui peut sembler, vu de l'extérieur, une jeune bande puissante, la question de qui en fait vraiment partie n'est pas toujours si claire. Pour reprendre l'exemple des 12 personnes fictives employé plus haut, ce n'est pas tant que parmi les 12 il y a en fait 2 ou 3 « chefs » et que les autres suivent… c'est plus que le 12 n'est pas tout le temps 12… des fois c'est 8, des fois c'est 30… selon qui est là. Plus t'es là souvent, plus t'as de chances d'en faire vraiment partie, mais que t'en fasses vraiment partie ou pas va aussi déterminer si t'es là. C'est flou, ça oscille, ça change vite, aussi, à mesure que de nouveaux jeunes motivé.e.s entrent dans la danse… et non, le dancefloor n'a pas une capacité infinie. Faut être assez pour avoir l'impression que c'est la place à être, mais pas assez nombreuses pour se sentir anonyme parmi la foule. Et dans ce rebrassage constant des corps dansants, difficile de constituer davantage que des formes d'auto-reproduction : écrire des textes que nous sommes les seul.e.s à lire, organiser des événements auxquels nous sommes les seul.e.s à participer, développer des infrastructures que nous sommes les seul.e.s à utiliser. Et oui, personne ne demande à l'autonomie de changer Le Monde : elle construitdes mondes – OK. Sauf que, sans cellule, la mitochondrie a beaucoup de mal à y croire, à l'autonomie, et si petite mitochondrie (ou vieille granule) finit par prendre sa carte de QS, du DSA ou du NPA, pour vrai, moi je la jugerai pas. Parce qu'aussi vaines soient leurs stratégies politiques, ces groupes arrivent quand même mieux que les nôtres à faire croire à leurs bénévoles qu'ils font partie de la shit. 

 

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La forme « lettre » a ses limites, aussi, bien entendu.

 

Elle suit le cours de la pensée, ne cherche pas à organiser les idées ni à faire le tour de la question. Et ça fait du bien de pouvoir dire des choses sans avoir à écrire un essai structuré. Mais il y aurait tant à dire encore. Notamment sur le fait que le retrait ou le recul par rapport à un milieu n'arrive pas seulement lorsqu'on trouve du sens dans autre chose, mais aussi des fois à cause de ruptures ou de conflits qui isolent…  Et tellement à dire aussi sur le désir, sur nos désirs, comment ils sont au coeur de ce qui nous porte, mais pas toujours explicités (et souvent même pas clairs pour soi). Je ne vais développer là-dessus aujourd'hui, mais c'est inévitable de penser les désirs quand on pense à nos liens.  De se rappeler que tout n'est pas que pure volonté, tout n'est pas conscient. Et que réfléchir à comment on se rapporte les uns aux autres demande beaucoup de temps, et beaucoup d'humilité.

Et évidemment ça prend plus que des textes de réflexion, ça prend des discussions sincères à deux, à cinq, à huit… Et si ce texte peut servir de matière pour lancer une discussion, tant mieux. 

Là-dessus, amici, compagni, prenez soin de vous.

Hâte de vous lire,

SLN