Lentement, le fil des jours se désarticule. Peu à peu, on tisse quelque chose avec les bernaches, on se donne des nouvelles, on se tient au courant. On murmure nos inquiétudes au fleuve, on pose les voiles, on garde le cap. Certaines disent que ça fait plus de trois semaines qu’on y est. Trois semaines à l’ancre d’une falaise. Trois semaines à se dire « bon matin » sans toujours y croire à se dire « j’ai hâte que l’été arrive, j’ai hâte de revoir les ami.es». Moi je me dis que le printemps ça s’étend plus que ça se fragmente. « Trois semaines » c’est ce qu’on dit pour se rassurer ou pour se faire croire que rien n’a changé ; trois semaines c’est ce qu’on se dit pour contourner la possible éternité de nos gestes, pour rétablir un semblant de temporalité familière sur le territoire chambranlant du virus. Faudra s’essayer un jour à voir si le confinement arrive comme un événement ou si, à l’image d’un corps secrètement cicatrisé, on ne verrait mieux les blessures que parce qu’elles se colorent sous le soleil évident de la pandémie mondiale.

Dans les grandes villes, on nous dit que la peur des autres est volatile, qu’on en respire les particules partout, qu’on s’étouffe avec, qu’on se blesse avec parfois. À certains endroits on dit que la peur aurait pris la place du café du réveil matin du petit livre sur la table de chevet. Une inquiétude amère qui se traduirait dans l’hésitance des corps, dans l’hésitance et le regret ; celui de l’impossible contact, celui de l’inévitable souvenance des amours cloisonnées.

Là-bas, l’asphalte vide des rues nous rappellerait l’effacement prétendument passagère de la vie : se tenir loin des ami.es et de la famille; le deuil continuel de la profondeur. Dans la métropole, on écouterait chaque jour les discours de 11h et de 13h. Un coup de gaz quotidien qui rappellerait l’ampleur de la solitude. Un petit coup de pied dans le cul pour crier qu’« on n’est pas tout seul ». Ça serait quelque chose comme une nouvelle force dépressioniste de la survivance : la peur de la vie et la peur de la mort. Peur d’être proche, peur d’être loin. Alors on resterait loin, mais pas trop loin. On trouverait un genre de milieu pour faire croire que ça va bien aller ; no man’s land poétique de la grosse machine qui tourne à vide. Coincé dans ce qu’ils appelleraient exception, entre d’un côté, les murs massifs du confinement militarisé et, de l’autre, l’horizontalité océanique inconfinable de nos rêves, je deviendrais fou. Pire encore, je prendrais peut-être goût à la simplicité routinière à la simplicité mortuaire de la métropole et je finirais par décaper ce qu’il me reste d’envie de vivre, de détruire; ce qu’il me reste d’envie de construire.

Pis ça jasera joyeusement de déconfinement graduel, de retour à la vie ou de quelque chose qui y ressemblera. Dans tous les gazouillements on semblera discerner un genre de consensus qui laissera sous-entendre que ça ne sera jamais plus comme avant. De là, ils diront que le système à foiré. Trente-Six jours plus tard, ça suggérera de réinvestir dans les services sociaux ou de consommer local pour s’assurer de ne plus trop dépendre des flux de l’économie globalisée. À l’époque de la possibilité du confinement quasi-volontaire des masses, on voudra nous faire croire à la nécessité d’un nouveau mouvement social, d’une grande campagne qui viendrait enfin ré-égaliser le fossé creusé entre le corps travailleur-en-survie, le corps politique-citoyen et le grand corps du capital-reproducteur. On nous proposera une nouvelle grande machine pour que ça fonctionne pour vrai, pour que la maladie se résorbe et que tout puisse reprendre son cours.

Mais moi je ne veux plus du cours normal des choses

Je veux le cours lent du fleuve.

Je ne veux plus que ça roule ; on sait trop bien que les rouages de la machine sont juste multitude d’autre virus

Je veux pas le retour à la normal ; je veux un retour à l’extraordinaire au soin et à l’attention

Soyons clair : on n’aura jamais souhaité l’avènement de la pandémie, mais sait qu’on doit la voir comme une nouvelle couche de la réalité. On sait qu’elle ne vient pas de nulle part et on voit sa profondeur, on suit ses racines ; jusque dans la destruction de la terre et la pollution des eaux, jusque dans l’industrie forestière minière et pétrolière, jusque dans la concentration génocidaire des villes et l’esclavage confiné des lieux de travail.

Non, je ne veux plus du cours normal des choses.

Je veux plutôt disséquer le calendrier pour que chaque matin redevienne ce que j’voulais qu’il soit

Je plutôt prendre confiance dans la répétition de gestes précis

Puisqu’ils portent leur sens et leur permanence en eux-mêmes.

Ici je me dis que si le paradis existait c’est qu’il faudrait le créer qu’il faudrait le couler fort dans la terre pour qu’il perce la tristesse dure de l’asphalte

Que si il existait c’est qu’il faudrait le créer c’est qu’il faudrait qu’on l’élève avec les pins pis qu’on y sème doucement

Mais qu’on y sème

Pour forcer une première fois la résurgence douce et triomphante des petites choses

Dans la petite ouverture de l’aube

Et dans l’à-pic des cahutes bondées

Je me dis que si survivre est bien l’odeur du temps on fera tourner le vent d’un coup sec

Quitte à hurler lapin quitte à prendre des risques quitte à se brûler

Ici je me dis que les misères de montagnes minées de l’intérieur ne seront plus qu’un prétexte pour les regarnir en grand

Qu’à l’ère du bousculement des astres la plus belles des tâches nous revient ; celle de relier

Je me dis que je voudrais qu’on dessine ensemble les nouvelles constellations ramanchables

Qu’on les tag partout dans la grisaille des villes

Pour que lorsqu’on se prendra à penser qu’on est perdu

Que le béton nous pognera au cœur

On puisse regarder, la tête en haut et sourire

Avec les murs comme complices

Aux anciennes circumpolaires on empruntera que leur permanence, que leur lumière

On les offrira à nos mères

On les offrira à nos enfants.

Je te les offrirai à toi aussi.