Depuis plusieurs mois, alors que le coronavirus entraîne des pertes d’emploi massives, les conséquences de la pandémie pour les locataires et les populations défavorisées des villes s'ajoutent à celles, déjà dramatiques, de la crise du logement. Une précarité plus grande est venue s'additionner aux multiples tactiques des propriétaires pour évincer les locataires et augmenter leur marge de profit. Différentes personnes victimes d'expulsion ainsi que des groupes communautaires et politiques ont accepté de témoigner pour nous aider à mieux cerner cette situation.


Céline Magontier et Véronique Laflamme, organisatrices communautaires au FRAPRU, nous expliquent que cette situation n’est pas nouvelle. Elles expliquent que : «Particulièrement ces deux dernières années, le prix des loyers a augmenté en flèche dans les grandes villes où plusieurs centaines de milliers de ménages locataires consacraient déjà, avant la pandémie, plus que 30% de leur revenu afin de se loger ». Elles insistent en expliquant que « Pour près de 200 000 d’entre eux, c’est même jusqu'à la moitié du budget qui était consacré au logement. Quant à ceux et celles qui n’avaient pas de coussin financier pour faire face à la perte imprévue de revenus, la situation a été d’autant plus préoccupante. La perte de revenus liée à l’emploi s'est conjuguée avec des dépenses imprévues, notamment en raison de la nécessité de faire des réserves d'urgences en cas de confinement total ». Le FRAPRU et ses comités logement ont d’ailleurs reçu de nombreux appels à l’aide de ménages inquiets, acculés au pied du mur, devant choisir entre manger ou payer leur loyer. En ont témoigné les taux record de fréquentation des banques alimentaires ces derniers mois.

 

C’est dans ce contexte que se sont créés différents groupes comme Pas de logement, pas de quarantaine ou Draps blancs pour la grève des loyers. Autour de la mi-mars 2020, alors que le confinement venait de commencer, plusieurs locataires craignaient d’être incapables de payer le loyer du mois d’avril. Appuyés par différents groupes spontanés formés sur Facebook, ces collectifs ont tenté de renforcer l'appel à organiser une grève des loyers. C’est autour de cette revendication qu’ils se sont organisés; distribuant des tracts, affichant dans les rues et tentant de rejoindre d’autres locataires qui ne pouvaient pas payer leur loyer afin de donner une dimension revendicatrice au non-paiement. Certains groupes sont également intervenus en cuisinant afin de fournir les locataires dans le besoin avec un apport alimentaire essentiel en ces temps difficiles. 

 

La Prestation canadienne d'urgence (PCU) est venue changer les choses. Un membre de Pas de logement, pas de quarantaine relate comme suit la tournure des événements occasionnée par cette nouvelle politique :

 Après le mois d’avril, avec l’aide gouvernementale qui commençait à entrer, c’était plus difficile de mobiliser les locataires pour une grève. Pourtant, pour plusieurs locataires, le mois de mai allait aussi être très difficile à payer. Il faut dire que le 2000$ imposable de la prestation canadienne d’urgence, ça passe vite quand on a des enfants à nourrir et une voiture à payer. Et encore là, il faut y avoir accès! Sans nécessairement appeler à la grève générale, nous avons continué de défendre le droit de non-paiement de loyer, pour mai et pour juin. Maintenant, avec la réouverture de la Régie et les expulsions qui pourront reprendre en juillet, nous nous organisons contre les évictions pour non-paiement pendant la crise.

Le constat est le même du côté des Draps blancs pour la grève des loyers. Une membre du collectif nous a confié que :

 Le drap était le symbole de la trêve des loyers, mais plus largement aussi celui de la solidarité entre locataires contre l’avarice des propriétaires et l’insensibilité du gouvernement. Beaucoup l’ont affiché à leur porte ou sur leur balcon et l’ont arboré même s’il n’y avait finalement pas de grève des loyers. C’est évidemment ce genre de pression, combinée à d’autres, qui ont amené le gouvernement à prendre des mesures de la sorte permettant d’apaiser la colère et de diviser le mouvement. Même si la PCU a constitué un apport financier essentiel, les plus démuni.es sont encore une fois laissé.es pour compte. .

Ils et elles affirment d’ailleurs que leurs revendications demeurent les mêmes : un moratoire sur les loyers, un prolongement sur les baux résidentiels , une annulation des évictions dues à la crise sanitaire et un élargissement de la prestation canadienne d’urgence (PCU) à tous les habitant.es du « Canada ». 

 

Combiné à cette situation de crise lié à la COVID-19, on assiste aussi à une stratégie d’éviction de plus en plus courante : celle des rénovictions. Si, légalement parlant, elle consiste en une éviction pour agrandir substantiellement le logement ou pour le subdiviser, dans les faits, elle produit différents types de pressions et d'intimidation sur les locataires pour qu'ils et elles cèdent leur logement. Les propriétaires peuvent ainsi rénover les logements tout en exigeant des loyers hors de prix. C’est le cas de Gilles et Michèle, vivant dans  le même appartement à Verdun depuis près de 20 ans et ayant récemment été expulsé.es par leur propriétaire sous prétexte de rénovation. Nous les avons rencontré.es afin qu'elle et il nous partagent leur histoire que nous relatons ici.

 

Gilles et Michèle vivaient au rez-de-chaussée d'un triplex à Verdun depuis 17 ans. C'est là qu'ils ont élevé leurs enfants. Ceux-ci sont partis depuis quelques années et tous deux se dirigeaient vers la retraite. Ils craignaient depuis longtemps la vente du bloc, voyant les condos pousser un peu partout sur les avenues numérotées lesquelles forment depuis longtemps le coeur populaire du quartier où de nombreuses familles à revenus très bas évoluent depuis des décennies. Le bloc s'est vendu l'année dernière à un entrepreneur s'étant récemment intéressé au quartier. Il y possède déjà des dizaines d'unités de bloc. Avant même que les transactions de vente ne soient conclues, l'homme d'affaires était entré en contact avec Gilles et Michèle leur faisant bien comprendre qu'ils devraient quitter leur logement dans les plus brefs délais, «qu'il n'était pas homme à laisser trainer les choses». Gilles et Michèle ont d'abord pensé à acheter une propriété à Montréal dans l'idée que cela leur permettrait de ne pas subir des expulsions à répétition les amenant toujours plus loin du centre-ville et des transports en commun alors que tous deux doivent quotidiennement les emprunter pour se rendre au travail. Leur manque d'argent ne leur a pourtant laissé d'autre choix que de déménager dans un autre logement du quartier plus cher et trop grand pour leur besoin. La propriétaire du bloc est une femme âgée et Gilles et Michèle ont appris dans les jours suivant leur déménagement qu'elle avait été contactée par le même homme d'affaires responsable de leur éviction. Celui-ci lui proposait l'achat de son bloc en échange d'une forte compensation et d'une place dans une chic maison pour personnes âgées.

 

Pour l'instant, Gilles et Michèle sont assurés d'avoir un logement au moins jusqu'au prochain 1er juillet, mais ils anticipent avec crainte une nouvelle expulsion dans un climat de pénuries de logements aggravé par la pandémie. Ceci étant, pour Michèle, il faut renverser la vapeur : « Ça peut plus durer, ça prend un changement drastique. On peut pas compter sur les politiciens pour nous aider là-dedans. Faut commencer à résister aux expulsions, occuper les logements vides pis reprendre par la force du pouvoir sur nos vies. C'est assez de se faire traiter comme des numéros ciboire ».

Dans un quartier voisin, Hugo et ses colocataires ont également subi une rénoviction. Cette fois-ci, c'est le groupe GCMT (9264-1349 Québec inc.) et le groupe qui a l'odieux de s'appeler Construction Cocoon inc. (4756 rue Notre-Dame Ouest, Montréal) à la somme desquels on trouve Marco Turchetta (4220 av. de Melrose, Montréal)* qui s'enrichissent en mettant plusieurs locataires à la porte de leur logement. L'éviction étant légale et la Régie du logement agissant comme une véritable machine à évincer, les locataires du bloc où Hugo habitait n'ont eu d'autres choix que de procéder à une recherche de logement complexifiée par la pandémie en cours. Ils et elles habitent désormais dans d'autres quartiers, séparé.es de celui où illes étaient investi.e.s, depuis un nombre considérable d'années, dans divers projets à vocation sociale et politique. Comme Hugo l'affirme :

Ces riches propriétaires se targuent d'une certaine respectabilité sociale, présentant leurs accomplissements comme renouvelant le parc locatif et bénéficiant ainsi, pendant de nombreuses années, de la bénédiction de l'administration municipale. Or, dans les faits, ces entrepreneurs s'enrichissent en étant l'avant-garde de la gentrification des quartiers et de l'attaque des plus vulnérables et de leurs logements abordables.

Il ne va sans dire que l'action de ces entrepreneurs s'articule au détriment de ce que Hugo décrit comme  « l'écologie des pratiques populaires » qui forment la toile de fond qui permet aux résident.es d'un quartier de s'organiser afin d'avoir accès à ce dont illes ont besoin afin de vivre leur vie avec dignité. Tout comme Michèle et Gilles, Hugo en appelle à s'organiser afin de préserver des quartiers où il est possible pour les pauvres d'habiter et afin de mener la vie dure aux propriétaires qui font du logement une marchandise plutôt qu'une nécessité vitale que permet à tout le monde d'habiter avec dignité.

 

Situation similaire pour Alice, une ancienne colocataire d'Hugo, vivant à Pointe-st-Charles depuis 11 ans. Son départ forcé du bloc acheté par Marco Truchetta n'est pas la première fois qu'elle a à faire face à des promoteurs ambitieux. Elle explique ainsi le processus de dépossession du quartier et la disparition de ses logements abordables:

Ça s'est passé très rapidement à Pointe-Saint-Charles, et très radicalement. Il y a 15 ans la classe moyenne ou riche n'osait pas mettre les pieds dans ce quartier «mal famé», aujourd'hui les Land Rover, Mercedez, Lamborghini, Porsche etc ne sont plus rares du tout dans les rues du sud de la Pointe, et ses nouveaux habitants aiment l'appeler  «little Westmount».

Selon elle, c'est l'alliance de quelques promoteurs avec des courtiers immobiliers en particulier qui a précipité les choses. Une à une, les petites maisons ouvrières du sud de la Pointe, le secteur autrefois le plus pauvre de quartier, ont été flippées, pas par des particuliers mais par des promoteurs qui en ont fait une business. Donc la maison est vendue à un promoteur, vidée de ses habitants, entièrement strippée en quelques mois et reconstruite en maison de luxe quasi-neuve avec baies vitrées, «open concept», comptoir de granit, cour cloturée, terrasse sur le toit, spa, etc. Ce sont des maisons qui se vendent une fois rénovées à 800, 900 000, le plus souvent 1 million et plus de nos jours. Quand il reste par miracle un appartement à louer, il a été rénové pour devenir un 4 1/2 de luxe à 2500$ pour de jeunes professionnels qui travaillent au bord du canal. 

 

Dans les derniers mois, la crise sanitaire et la pénurie de logements ont mis en évidence l’incapacité croissante du marché locatif privé à répondre aux besoins des locataires à modeste et à faible revenus. Pour Céline et Véronique du FRAPRU, trois pistes de solutions sont envisageables. D’une part, il est clair que la construction de logements sociaux à la hauteur des besoins devrait être une priorité des gouvernements Legault et Trudeau. Ensuite, il s'avère primordial  de réguler le marché privé afin de freiner la spéculation immobilière et la flambée des loyers. Un contrôle efficace des loyers devrait être, à leur avis, imposé pour l’ensemble du parc locatif et des mesures radicales pour contrer les évictions doivent être mises en place au plus vite. Les plateformes d’hébergements touristiques de type Airbnb devraient aussi être interdites permettant que les logements qui y sont affichés reviennent définitivement sur le marché locatif régulier. En effet, en retirant des logements du marché locatif, les plateformes touristiques en ligne contribuent à la pénurie de logements et à l’accroissement des loyers. Enfin, le gouvernement du Québec doit définitivement augmenter les prestations d’aide sociale pour assurer l’ensemble des besoins essentiels de ses bénéficiaires, de même que le crédit d’impôt pour solidarité.

 

Appuyant ces propositions, mais demeurant sceptique vis-à-vis de la bienveillance des gouvernant.es, le Collectifs des Draps Blancs met de l’avant la solidarité pour les temps à venir :

Les propriétaires espèrent encore une fois tirer leur épingle du jeu en profitant de la situation de pandémie mondiale. Il faut continuer de s’organiser entre nous pour s’assurer que personne ne manque de rien et se mobiliser pour éviter les évictions. Si la dynamique reste la même, le pire est à venir. On ne peut compter que sur nous pour renverser la vapeur. Le mouvement est en pause pour le moment, mais s'il ya une nouvelle vague d’évictions, la grève des loyers va devoir revenir à l’ordre du jour pour mettre la pression sur les élites propriétaires et gouvernantes!

Pour Alice, même si le tableau d'ensemble est déprimant au moins les ennemis sont très clairs :

Oui bien sûr, il y a les petits commerces de luxe qui se développent sur les rues principales et qui sont dans nos faces. Il y a aussi tous les nouveaux habitants super privilégiés, bien contents de leur belle maison, qui arrivent ici en colons et qui doivent le reconnaître. Mais au fond, les vrais ennemis sont ceux qui provoquent, qui leadent le processus de façon très proactive et en toute connaissance de cause, et qui se font du gros gros cash ce faisant: promoteurs, entrepreneurs, courtiers. Ils ont des noms et sont très faciles à trouver. Il y a quelques années, Mark-André Martel (courtier) a failli convaincre le proprio de la grande maison collective où on habitait de la vendre à son ami Benjamin Papineau (groupe CSO). On a fait du bruit, tendu des bannières sur la maison, on leur a fait savoir qu'on serait très combatifs et qu'on les exposerait, on a récolté des appuis dans le quartier auprès d'ami-es et de groupes. Ils ont lâché l'affaire finalement et le proprio a changé d'idée. Bon, depuis ils ont continué à faire ce qu'ils font, mais ça a permis de mesurer un peu nos forces à des ennemis réels et à notre échelle.

 

*L'information quant aux adresses ici citées provient du site du registre des entreprises du Québec.