Dossier thématique : Anxiété, affect du capitalisme

 

 

tu dis que c’est dans ma tête
que j’imagine les regards, les sous-entendus
qu’y a pas de raison que je me sente pas bien, que j’étouffe, que je sois fâchée
triste aussi, souvent surtout triste

 

C’est dans ta tête, une phrase toute faite – un lieu commun pourrait-on dire – qui sert à calmer la situation, qui cherche à se faire rassurante parfois, défensive ou incisive à d’autres moments. Dans tous les cas, ça invalide ce que j’essaie de dire, de nommer. Ça étouffe le sentiment, la sensation que je cherche à exprimer.

Ça me donne l’impression que le problème est en moi, que le problème c’est moi, uniquement.

 

c’est dans ta tête, que tu me dis
comme si ça réglait tout ce que je sens
ce que je vis

 

Il se peut que mon analyse de la situation ne soit pas la bonne. Que mon interprétation des gestes ou des paroles soit erronée, est tout à fait possible. Pourtant, ce que je ressens n’en est pas moins vrai. Mon ventre noué, ma tête qui se vide ou, au contraire, les pensées qui s’agitent, les larmes ou les cris que je voudrais laisser sortir – ceci est toujours vrai, que la lecture de la situation qui les provoque le soit ou pas. Il faudrait d’abord prendre soin de cela, reconnaître le sentiment valide avant de déconstruire ce qui le provoque.

 

j’essaie de te nommer ce que je ne comprend pas moi-même
d’expliquer mes réactions
dénouer ce que je ressens, mais
c’est dans ma tête, que tu dis

 tu coupes court à toute conversation

 

Je veux partir, vite, loin – un désir de fuite – sans explication en ne laissant aucune trace. Je dis désir, mais ce n’est pas vraiment cela, plutôt une pulsion, un réflexe de survie. Je dis, partir en ne laissant aucune trace, car c’est ce que je veux me faire croire, mais j’attendrai incessamment qu’on vienne me chercher. C’est d’ailleurs exactement ce que je fais lorsque repliée sur moi-même, j’espère qu’une personne m’aime suffisamment pour cogner à la porte, pour l’entrouvrir, malgré la façade dure et froide que je projette. Qu’une personne ait la patience de caresser mon dos, de dénouer mes doigts, de me laisser pleurer. Je dis qu’une personne m’aime assez, et c’est bien de cela qu’il est question : une preuve d’amour.

 

c’est pas grave, c’est dans ta tête
que tu me dis
moi j’entends : démesurée, folle, hystérique

 

La colère est là, dans mon ventre, l’ensemble de mon corps – j’enverrais mon poing dans le mur qui ne défoncerait pas, je fracasserais les tasses que je préfères, je te crierais dessus, toi que j’aime tant. Cette colère va souvent de pair avec une tristesse immense. Dans ces moments, je me replie sur moi-même, une pousse de fougère enroulée serré. Je trouve le monde insupportable, moi incluse. Je suis prise dans cette colère-tristesse que je tente par tous les moyens de gérer, de bien gérer même. Parce que c’est cela qu’on répète, c’est cela qu’on m’a appris, il me faut gérer ma colère, ma tristesse, empêcher qu’elle éclabousse, la rendre la moins visible possible. Je dis visible, il faut comprend la moins dérangeante possible pour les gens qui m’entourent. 

 

l’exigence de tout faire à la perfection
doucement
sans efforts apparent
crois-tu vraiment que c’est dans ma tête?

 

Garder les murs intacts, la vaisselle en un seul morceau ; nommer les choses, en choisissant les bons mots, en soignant le ton de la voix et les sensibilités – c’est ce qu’il faut faire, c’est ce que je m’efforce d’apprendre à faire. Je me trouve bonne, j’admire le contrôle que j’ai sur moi-même, tout ce que je refoule et transforme en expression acceptable de mes émotions. Et pourtant, ça déborde, ça finit toujours par déborder.

Ce n’est pas la colère qui me donne envie de fuir. Ce n’est pas la tristesse non plus. C’est lorsque, désemparée, je ne sais plus quoi faire et comment être pour correspondre à ce que l’on attend de moi. Je suis honteuse d’être trop ; désespérée de ne pas être assez.

 

Comprends-tu la violence
de tes mots, quand tu me dis
c’est dans ta tête ?

 Faut s’aider, s’apprendre, à dépasser ces mots
dans ta tête, dans la mienne
ça ne m’intéresse pas

 

Ces temps-ci, je fuis dans une voiture qui roule entre le fleuve et les champs de soya, couleur or dans le soleil d’automne. La musique joue fort, on ne parle pas. Je me sens infiniment bien dans l’enfilade des courbes de la route.

Ce souvenir d’un moment où j’étais exactement celle que je devais être, à l’endroit précis où je devais me trouver, devient un espace de fuite par lequel m’échapper. Je m’y replie pour fuir l’angoisse qui serre le ventre et mouille les yeux, pour ne pas crier, ne pas briser les tasses.

C’est dans ma tête, ça je peux te le dire.