La réaction mondiale face à la pandémie de la Covid-19 nous a pris-e-s de court. Nous nous sommes demandé-e-s pourquoi ce virus était pris au sérieux, alors que d'autres épidémies ont ravagé le monde et continueront de le faire dans l'indifférence des bien-pensants, que l'on se rappelle par exemple de la (non-)réponse des politiques publiques face au VIH, à l’Ébola ou à la dengue. Comment se fait-il que tout d'un coup il pleuve du cash, alors que les mesures d'austérité nous assomment depuis des décennies ? Si la brèche ouverte par le virus nous permet de nous questionner collectivement sur des questions structurelles de justice sociale et environnementale, l'État, même providence, tente de sauver le bateau et la face du maître capital. Bien qu'il tente de réduire les impacts de la crise dans l'unique but de sauver l'économie, nous observons le maintien et l'exacerbation des inégalités en présence, fortifiant les privilèges déjà en place afin de maintenir le contrôle des corps et des classes, bien que nous parlions à l'heure actuelle de déconfinement.

Certain-e-s d'entre nous s'excitent face à l'état d'exception induit par la situation actuelle, les mesures de confinement gouvernementales, la fermeture des institutions. On jouit en parlant de révolution à venir. Mais qu'est-ce qui s'arrête, pour qui, pourquoi ? Qui subit les contrecoups de la situation actuelle ? Qu'est-ce qui continue à travers la nouvelle temporalité qui s'impose ? Comment les ressources naturelles continuent-elles d'être exploitées, symboles de la perduration des systèmes extractifs ? Si les murs de nos maisons deviennent de nouvelles frontières, les formes qu'elles prennent dépendent des privilèges qui traversent nos corps. Au-delà de cette prémisse de base, nous avons voulu questionner la gestion politique actuelle de l'épidémie et les nouvelles puissances de souveraineté politique qu'elle révèle. Comment le virus reproduit-il et étend-il des formes autoritaires de gestion biopolitique et nécropolitique entre autres à travers la question intemporelle : quelles vies seront sauvées et quelles vies seront sacrifiées ?

 

Rester chez soi... oui, mais où ?

Depuis le début de la crise, on nous clame de rester chez nous au nom du bien public et sans un mot, nous obéissons. Militant-e-s depuis des années, nous sommes extrêmement sensibles aux discours qui visent la santé et le bien-être de nos collectivités. Mais qu'est-ce que signifie rester chez soi quand le dessous des ponts est notre maison ? Quand, démuni-e-s, nous venons d'arriver sur un territoire inconnu ? Quand notre survie dépend de ce que nous réussissons à vendre dans la rue, chaque jour ? Quand notre anxiété ne peut se contenir à travers les quatre murs de notre nouvelle chambre-frontière ?

Il y a ceulles qui restent cloitré-e-s dans leur petit 3 1/2 en ville avec deux enfants en bas âge et ceulles qui prennent la route pour se confiner dans leur chalet au bord de l'eau. Il y a ceulles qui peuvent se ruer dans les fermes bios pour s'acheter de beaux légumes et profiter de l'agriculture locale et ceulles qui continuent à chercher la canne de tomates la moins chère à l'épicerie, leur bébé dans le dos, sous les regards ahuris des nouveaux citoyens-flics. Il y a ceulles qui reçoivent 2000$ par mois et ceulles à qui on continue de dire qu'iels peuvent s'en sortir avec la dérisoire somme mensuelle de 690$ - un chèque d’aide sociale avec lequel en prime est fourni une honte, créée par le regard de ceulles pour qui le soutien social est constitué de leurs privilèges. Il y a ceulles qui sont ravi-e-s de profiter enfin de la présence quotidienne de leurs enfants à la maison et ceulles pour qui cela devient un calvaire parce qu'iels n'ont pas toutes les ressources mentales, économiques ou sociales pour proposer chaque jour de nouvelles activités ludiques à leurs bambins. Il y a les psys privés qui rassurent leurs client-e-s d'un retour prochain à la normale et ceulles pour qui l'anxiété ne permet pas de retrouver dans la paperasse numérique le numéro de téléphone des ressources gratuites en santé mentale. Il y a ceulles qui expérimentent la pause de la routine et ceulles qui ne peuvent se prévaloir d'un désennuie généré par Netflix et Amazon. Il y a ceulles qui sont branché-e-s du matin au soir, entre travail, (dés)informations et divertissements, et ceulles qui n'ont pas dans leur sac à dos l'accès à la littératie numérique et à toutes ces technologies. Il y a ceulles pour qui le confinement est synonyme de repos, de prise de conscience, qui peuvent même écrire des textes sur le sujet. Et il y a ceulles qui se retrouvent enfermé-e-s dans un contexte de violence conjugale, de précarité grandissante et d'insécurité économique.

Nous ne pouvons plus faire semblant d'ignorer les privilèges qui traversent nos corps, nos communautés et nos narrativités. Le virus ne se satisfait d'aucune menterie. Révélés autrement à la lumière du jour dans ce contexte inusité, les privilèges prennent d'autres couleurs. Ils s'exacerbent, se tendent et se retissent, créant de nouvelles jonctions, de nouveaux nœuds. 

Qu'en est-il des femmes et autres personnes vivant une oppression basée sur le genre qui évoluent dans un contexte de violence conjugale accru et qui dans l'enclos de leur habitation endurent de nouvelles formes de brutalité ? De la charge mentale et émotionnelle qui repose encore davantage sur iels, qui à la maison comme à l'extérieur occupent encore majoritairement les activités de soin, de santé et d'éducation, qui s'assurent du bien-être de leurs foyers, de leurs proches et de leurs communautés ? Qu'en est-il des femmes et autres personnes vivant une oppression basée sur le genre qui perdent en grand nombre leurs emplois, qui travaillent majoritairement dans le domaine essentiel de la santé, qui continuent à se faire tuer ? La pression de la « super women » est à son apogée, l'ange du travail essentiel, la mère multifonctionnelle, celle qui doit tenir le moral des troupes entre ses mains. 

Il est désolant de voir les politicien-ne-s nous préconiser la monogamie dans un retour inquestionnable au conservatisme relationnel, menaçant directement les vies queer et toutes pratiques en dehors de l’hétéronormativité. La morale chrétienne cherche à se prévaloir autant que possible d’un discours laïque pour assoir sa prétendue supériorité morale. Les actes et paroles homophobes se multiplient sans complexe, mettant à la lumière ce qui se tramait déjà. Plusieurs se replient sur leur couple et leurs amitiés bien enracinées. Les gangs d'ami-e-s définissent les centres et les marges. La binarité s'exacerbe et s'enracine dans nos moindres déplacements ; en Colombie, les hommes peuvent sortir les jours impairs, les femmes les jours pairs… ce qui, dans un contexte de violence hétéropatriarcale, peut néanmoins être vecteur de sécurité pour les femmes dans l’espace public.

Dans le contexte spécifique de la Colombie où 50% de l'économie est informelle, où il n'y a aucune assurance chômage ni filet social, l'isolement pour freiner la pandémie est un mythe. Si elles ne sortent pas travailler dans le « rebusque », la majorité des familles ne mange pas, sans parler de celles qui n'auront pas d'espace où dormir puisqu'elles paient leur logement au jour le jour. Les gentes bien-pensants des quartiers dits résidentiels regardent avec horreur ces quartiers pauvres où on ne respecte pas les règles et les lois, les lisant comme des foyers d'insécurité bactériologique et en se faisant un plaisir d'oublier que ce sont les aéroports, la déstabilisation des habitats naturels et l'économie capitaliste globalisée qui ont rendu la planète entière vulnérable au virus.

Et c'est à ce moment que l'Autre redevient le danger… pauvre, vieux, soi-disant étranger, peu importe, les boucs émissaires sont désignés. Cocktails explosifs, l'état de confinement conjugué aux contraintes de déplacement, dans un contexte de crise et de perte de revenus, accroissent le niveau de haine. À mesure que le confinement s'étire, que la fatigue se fait sentir, les prétendu-e-s coupables sont pointé-e-s du doigt...

Bien qu'il pré-existait à la crise actuelle, sa gestion et la réaction publique révèlent et enveniment un racisme systémique latent, entre profilage racial, propos haineux et tentatives d'essais cliniques en Afrique. Les premières nouvelles liées à la Covid-19 sont arrivées au soi-disant Québec accompagnées d'une vague de commentaires et actes racistes. Les masques ne nous protègent malheureusement pas de l'ignorance et de la violence. Des femmes racisées sont exploitées dans des emplois primordiaux, notamment en tant que préposées aux bénéficiaires. L'encouragement à acheter local pour soutenir « nos » entreprises se voient couplé à un racisme florissant à grand coup de déclarations sinophobes et d'actes haineux dirigés indistinctement envers les personnes de diverses origines asiatiques.

Au-delà des murs de la maison comme nouveau territoire, on injure les personnes âgées qui osent encore déambuler dans l'espace public. Comme si elle rimait avec maladie, la vieillesse est vite devenue synonyme de danger de transmission, ainsi fallait-il enfermer les aîné-e-s pour se (et les) protéger. La gestion du coronavirus a mis en lumière et exacerbé les manifestations d'âgisme déjà présentes dans notre société, que l'on pense au « boomer remover » ou aux mesures du système de santé en Italie où le triage se faisait en fonction de l’âge plutôt que de l’état de santé des patient-e-s. Elle a aussi démontré la précarité et la négligence liée aux conditions de vie dans plusieurs institutions pour personnes âgées. Pour certain-e-s, ce n'est pas la Covid-19 qui aura été la cause de leur dernier souffle, mais l'isolement exacerbé par la crise.

Toutes les personnes en situation de vulnérabilité en lien avec leur position sociale, leur sexe, leur genre, leur race, leur niveau d'éducation, leur orientation sexuelle, leurs capacités physiques, émotionnelles et mentales, leur âge et/ou celles qui sont à la jonction de plusieurs formes de vulnérabilité se situent à différents points de la nouvelle cartographie que la Covid-19 a mise en lumière. Les ressources et capacités économiques, mentales, éducatives et matérielles prennent de nouvelles saveurs. Au soi-disant Canada, le colonialisme n’est pas en quarantaine. Plusieurs dénoncent le manque d’accès aux soins de santé pour certain-e-s autochtones, isolé-e-s et particulièrement à risque, confronté-e-s à l'insalubrité des logements, l'absence d'eau potable et l'exposition élevée à des contaminants environnementaux.

Alors ça va bien aller ? Oui, peut-être, enfin, ça dépend pour qui. 

 

Les corps enfermés 

Alors que l'État nous exhorte de rester à la maison, ce sont les personnes dans les institutions sous sa responsabilité qui se retrouvent (ironiquement ?) dans une situation de plus grande vulnérabilité. En prison, les détenu-e-s courent plus de risques en cas d'épidémie, étant donné qu'iels forment une population confinée dans un endroit restreint, avec un accès très limité aux services de soins de santé et aux produits sanitaires.

La prison apparaît dans toute la splendeur de son absurdité. Selon les pays, on fait sortir des milliers de personnes ou on les laisse mourir. On ne le répètera jamais assez fort : quelle est l'utilité sociale de ces cages à humains qui ne résolvent rien ni pour les victimes de crime ni pour ceulles qui les ont commis ? Laisser des milliers de personnes aux corps affaiblis par des années de mauvais traitements sans accès aux soins de santé, enfermées dans des espaces propices à la contagion, c'est réinstaurer la peine de mort là où l'on nous faisait croire qu'on l'avait abolie. 

À travers le monde, les actes de protestation des prisonnier-ères sont quotidiens. En Colombie, iels ont fait face à une répression terrible menant notamment au massacre de 23 prisonniers le 21 mars dernier à Bogotá. Là-bas également les visites de l’extérieur ont été interdites, alors qu’elles sont nécessaires pour assurer la survie des détenu-e-s par l'apport de produits de base comme la nourriture et les produits d'hygiène, les quantités fournies par l'Institut national carcéral étant grandement insuffisantes.

Ici, la négligence de Services correctionnels Canada a entraîné la propagation du virus dans les prisons et la mort de détenu-e-s. Au soi-disant Québec, des grèves de la faim ont été déclenchées à la prison de Bordeaux et au centre de détention pour migrant-e-s de Laval, afin d'obtenir un semblant d'écoute de la part des autorités. Bien que les expulsions aient été stoppées dans la plupart des cas pendant la pandémie, soyez sans crainte, on prend bien soin d'informer les détenu-e-s qu'une fois la situation rétablie pour la santé publique iels seront déporté-e-s, comme planifié.

Et comment ne pas mentionner l'hypocrisie que François Legault, se disant non-informé de la situation dans les prisons du soi-disant Québec, alors que de nombreuses actions de dénonciation ont été exercées ? La locomotive du contrôle n'est pas freinée, elle roule à toute vitesse. Mais si les détenu-e-s qu'il a lui-même enfermé-e-s sont oublié-e-s, jusqu'où va aller l'État dans son amnésie ?

 

Ce qui a de la valeur 

La planète semble un peu plus silencieuse, le moteur du capitalisme ralentit... jusqu'où ? L'État semble vouloir brouiller notre mémoire collective et nous faire oublier les décennies de coupures dans les services essentiels et dans la dévaluation de certains groupes de personnes ; c'est le moment où la classe politique réalise que la caissière de l'épicerie est en première ligne et que les concierges fournissent un service essentiel. Ici, l'écart obscène de salaire entre les médecins spécialistes appelé-e-s à pallier aux besoins de la crise sanitaire et les préposé-e-s aux bénéficiaires sans qui les personnes âgées seraient laissées à elles-mêmes n'est qu'un des aspects visibles de la valeur accordée par la société à chaque personne. La crise actuelle chamboule un peu le statu quo, mais chacun-e reste classé-e dans sa boîte. Pensons par exemple à « l'excès » de générosité exercé par le Ministère de la santé et des services sociaux annonçant que les tests et les soins reliés à la Covid-19 seraient couverts pour les personnes n'ayant pas accès à la RAMQ ou autres assurances (entre autres, les personnes sans statut ou s'étant vu refuser le statut de réfugié-e). Pour protéger la santé publique, l'État va payer, mais pour ces soins seulement, car les personnes en question ne font pas partie de la communauté visée par le mot « publique », elles n’ont pas la même valeur. Les personnes qui vivent, travaillent et font parties de nos communautés et voisinages, mais qui n'ont pas accès à un statut régulier, ont été complètement oubliées des mesures prises par les gouvernements.

Comment peut-on justifier que les entreprises extractives aient obtenu un passe-droit pour continuer leurs exploitations ? Si on a imposé une pause à certaines entreprises, elle a été très brève, voire inexistante, selon les endroits. Certains articles parlent d'un déclin financier pour les compagnies, mais le CIEL (Center for International and Environmental Law) confirme qu’il ne serait pas causé par la pandémie et qu'elles profitent du moment pour faire du lobbying et avoir des exemptions financières. Les projets de développement ou plutôt de mort se poursuivent. Les travailleurs arrivant en fly-in/fly-out transportent avec eux le risque de contamination dans des régions particulièrement vulnérabilisées par le fait même qu'elles n'ont pas accès à des soins de santé de qualité. C'est le cas notamment pour le pipeline Coastal Gaz Link, contre lequel les communautés Wet’suwet’en se battent ardemment, avec le soutien de complices qui ont paralysé le Canada bien avant le coronavirus.

On le savait déjà, mais le message n’en est que plus clair : ces roches, ce gaz et ce pétrole valent plus que vos vies. C'est d'une limpide logique : les mesures d'exception imposées par l'État aujourd'hui servent l'économie capitaliste extractiviste. On demande à la population générale de collaborer pour freiner la propagation de l'épidémie de coronavirus, afin d'épargner un système médical inégalitaire, encore plus mis à mal par des années de coupures néolibérales. Ainsi, dans le calcul actuel des mesures instaurées pour freiner la pandémie, l'économie est la première qui sera préservée.

 

Les nouvelles frontières à l'heure du confinement 

Les violences ne se taisent pas. Alors que le discours du confinement devenait de plus en plus ferme, des groupes se sont fait menacer de déplacement forcé. Ça a été le cas dans la région d'Antioquia, en Colombie. Les habitant-e-s des communautés établies près du projet hydroélectrique Hidroituango (financé par la Caisse de dépôt et placement du Québec) ont été déplacé-e-s plus tôt en 2019. Ces déplacements les ont laissé-e-s dans la précarité, sans toit, sans moyen de subsistance alors que ces communautés dépendaient surtout de ce qu'apportaient le fleuve et ses abords pour survivre. Les communautés et familles qui habitaient encore les zones près du projet extractif se sont fait menacer de déplacement en plein confinement ! On nous assure que ce dernier sert le bien de tou-te-s, mais le bien de certain-e-s ne compte apparemment pas…

Au soi-disant Canada, le gouvernement lance des campagnes de promotion avec incitatif financier pour attirer les personnes sans-emploi dans les champs cet été... On avoue du bout des lèvres à quel point la job des travailleurs migrants agricoles est pénible, mais on nous promet que tout sera fait pour assurer la production. Ce qui signifie forcer ces travailleurs à signer une décharge déresponsabilisant le Canada pour toutes conséquences résultant d'une exposition à la Covid-19. C'est les mettre en isolement à leur arrivée au pays souvent sans salaire ou au contraire ne pas respecter la quarantaine et les envoyer au travail. C'est les héberger dans de mauvaises conditions sanitaires et ne pas leur donner accès aux soins de santé nécessaires. Bref, c'est la marchandisation incessante de leurs corps sans la moindre valeur accordée à leur existence.

Alors, nous voilà enfermé-e-s à la maison, spectacteurs-trice-s de ces absurdités : ben oui, on peut continuer à commander librement des bébelles qui viennent de l'autre bout de la planète et qui sont faites dans des sweat shops « grâce » à Amazon (dont les travailleur-se-s dénoncent aussi les conditions de travail : pression accrue, promiscuité, absence de mesures de protection), mais les frontières se referment davantage sur les corps contrôlés par l'État. Le gouvernement fédéral du Canada a annoncé à peine une semaine après le début du confinement que les points d'entrée officiels comme le chemin Roxham seraient fermés et que les personnes tentant de traverser seraient revirées de bord.

Et si les inégalités sont exacerbées, les conflits sociaux et les guerres le sont aussi, profitant de ce moment de silence médiatique. En Colombie, les assassinats de leader-euses sociaux-ales sont quotidiens. Les minières et les pétrolières n'arrêtent pas leurs activités et les militaires, en plus de devenir des vecteurs de contagion dans des régions éloignées sans accès au moindre respirateur profitent de la situation pour conquérir de nouveaux territoires.

 

Des brèches où s'engouffrer 

La pandémie et notre réaction à celle-ci exacerbent de nombreuses contradictions du monde actuel et des systèmes qui le sous-tendent. Un bon nombre d'emplois se révèlent inutiles, ne servant en fait qu'à employer des gens par principe, parce qu'il faut un emploi pour recevoir un salaire. Des questions resurgissent encore plus fortes qu’avant : pourrions-nous travailler moins et vivre mieux ? À quoi servent les loyers que nous payons si chers à chaque mois ? L’accès à des soins de santé serait-il un droit fondamental ?

Nous ne retournerons pas à la normale. Mais nous ne voulons pas retourner à l'anormale. Nous devons chercher les brèches pour restructurer, transformer, changer de sens. Cette pandémie, si elle confirme les prévisions futuristes des plus pessimistes d'entre nous, qu'elle nous fasse peur ou non, brise une normalité à laquelle on ne souhaiterait pas revenir même si on le pouvait. Toute altération du cours attendu des choses constitue une opportunité. Nous avons en masse parlé du pire, demandons-nous de quoi serait fait le meilleur.

Dès les premiers jours d'isolement le Mouvement des petits agriculteur-trice-s du Brésil commençait une campagne afin de faire entrer plus de 300 tonnes de vivres à Rio de Janeiro, appuyé par des centaines de bénévoles de leurs réseaux urbains. Cette image, au-delà des mots, signifie que si les marchés de l'agro-industrie du Brésil s'écroulaient, il existe déjà des réseaux de production et de distribution d'aliments basés sur une économie qui semble parfois marginale, mais qui, dans ce cas, révèle que nous pouvons nous passer du grand capital pour manger. 

L'autonomie territoriale est au cœur de cette dystopie dans laquelle nous avons été plongé-e-s depuis quelques semaines. Les communautés paysannes, autochtones et afros de Colombie, par exemple, refusent l'entrée à l'État. Elles ont établi leurs propres mesures de sécurité, barrages et mesures de production et distribution d'aliments pour faire face à la situation. Bien sûr, ces initiatives ne se déroulent pas sans réaction de l'État qui refuse qu'on conteste son autorité, comme le 29 avril dernier en Arauca lorsque l'armée a fait feu sur la garde interethnique qui protège le territoire avec un simple bâton symbolique de l'autorité collective.

Nous avons le privilège d'écrire ce texte et de rêver d'un lendemain différent, mais en sachant que cette sortie de crise sera teintée de vieux et de nouveaux facteurs d'inégalité qui prendront du temps à se dé/re/construire. Nous devons bâtir des réseaux et des filets sociaux indépendants de l'État. Faisons le choix de pervertir nos privilèges pour abattre toutes les machines dévoreuses jusqu’à leur dernier boulon, toutes les prisons jusqu’à leur dernier barreau, toutes les frontières jusqu’à leur dernier barbelé…

 

**Qui est ce nous d'où nous partons ? La collective du Projet accompagnement solidarité Colombie est un espace d'action politique et de réflexion nourries de 15 ans de débats et de construction collective. Nous avons écrit ces lignes collectivement, elles sont le fruit de plusieurs sessions virtuelles mais aussi de discussions et d'élucubrations sur le moment présent. 

- Avril 2020.