En réponse à «Êtes-vous responsable?» - Bestiaire – 2020/03/22

 

Eh bien les temps sont durs et beaux et bizarres et immenses et anxiogènes. Et dépaysants. C’est comme essayer d’analyser la météo dans une planète lointaine: comment savoir si il fait beau? Je ne sais pas si il fait beau, je sais seulement que je m’inquiète, que j’ai comme un vertige devant l’ampleur de cette situation, que parfois elle me fait peur, mais aussi qu’elle ouvre en moi un espace de repos, d’espoir, de tendresse pour nos égarements, nos vulnérabilités. Une envie d’explorer le vide, de me promener dans les rues désertes, d’écouter les oiseaux en m’imaginant qu’ils sont plus nombreux qu’au printemps dernier.

 

Je vais tenter de poursuivre la réflexion entamée autour de la question de l’obéissance et de la responsabilité. Mais je sais déjà que je n’y répondrai pas vraiment, et aussi que je vais divaguer, car le sujet de la pandémie ouvre des bulles dans ma tête tous les jours qui s’entrechoquent et se croisent dans la plus totale confusion.

 

[Je tiens à préciser que je suis dans une situation privilégiée, par rapport à énormément de gens, pour vivre cette pandémie de façon pas trop traumatisante – du moins pour l’instant. Je n’essaierai pas ici d’évoquer tous les drames, toutes les implications de cette crise : je vous partage simplement des sensations passagères, qui penchent aujourd’hui du côté de la douceur, malgré le fait que cette situation est, aussi, très violente. J’en profite aussi pour dire que je n’aime pas que l’on dise que c’est bien fait pour nous, les humains - dans ce cas j’aimerais autant un virus qui cible les riches plutôt que les vieux, les faibles, les caissier-e-s et le personnel soignant. Je ne crois pas non plus que cette crise sonne la fin du capitalisme, même si elle en donne peut-être un avant-goût. La situation ouvre des brèches prometteuses, certes, mais ces brèches serviront aussi de passage pour plein de nouvelles violences, qui se faufileront par notre anxiété, par cet état de choc qui endort la méfiance.]

 

Car oui, l’anxiété est là, un peu partout, mais on dirait qu’elle était déjà là. C’est juste qu’elle prend des formes plus visibles, plus verbales, assourdissantes, même. La tristesse est là aussi, dans les situations intenables, dans la misère amplifiée. Et la colère, enfin, dans les clivages qui naissent, les tensions, les montées de peur, le jugement: je crois qu’elle creuse des petits fossés un peu partout qui appellent à la vigilance. Et ces fossés se creusent souvent, je crois, autour de ces fameuses questions de règles, d’obéissance et de responsabilité.

 

Pour tenter d’y voir un peu clair, j’ai lu plusieurs analyses de la situation globale, surveillé avec une fébrilité un peu honteuse tout plein de statistiques quotidiennes, le tout dans les médias mainstream (que je n’ai jamais autant consultés), et j’ai lu aussi quelques textes anarchistes. Hormis le fait que cette situation est carrément passionnante, j’en viens à me dire qu’ici et maintenant on peut, avant tout, se donner le droit de ne pas savoir. Admettre notre ignorance, notre incapacité à prendre les meilleures, les bonnes décisions. Admettre notre tâtonnement. Se donner le droit de paniquer, de surréagir, de sous-réagir, de changer d’idée chaque jour, le droit de se questionner tout le temps, de craquer, aussi, en donnant un câlin ou encore en changeant de trottoir.

 

Parce qu’on a beau essayer de tout contrôler, on est quand même dans le noir. Parce que quand on se questionne soi-même sur comment protéger tout le monde, on se dit parfois que rester chez-soi n’est pas si extrême, que c’est peut-être l’option la plus sensée - même si les dégâts possibles sur la santé mentale des gens commencent à me donner un sérieux vertige. Mais lorsque que j’essaie de penser à toutes ces autres précautions, les petits trucs de chacun, les règles très personnelles que tout plein de gens se donnent, je me dis qu’on n’est sûrs de rien. Ma mère sort se promener tous les jours, mais couverte d’un imperméable, beau temps mauvais temps, qu’elle désinfecte à l’alcool en rentrant chez-elle. Un ami faisait ses courses avec cinq paires de vieux gants de travail, pour en avoir une différente pour chaque magasin. J’ai livré l’épicerie l’autre jour à des personnes âgées et la procédure consistait entre autres à m’enduire les mains de solution hydroalcoolique à chaque fois que je retouchais à ma voiture. C’est pas si bête, mais j’avais quand même une sensation d’absurdité. À la pharmacie, il y avait un sac de plastique sur la machine Interac pour qu’on ne touche pas directement aux boutons, et je me suis dit «messemble que ça revient au même» - comme cette histoire des gants, qui ne protègent pas vraiment puisqu’une fois qu’on les enfile ils touchent à tout et se salissent aussi. Certain-e-s ne sortent plus du tout, d’autres se promènent ou se rassemblent discrètement dehors, d’autres travaillent, et j’aime un peu m’imaginer qu’il y a des partys clandestins dans des souterrains obscurs où les gens sont habillés en costume d’astronaute… Ou des groupes qui se sont reclus dans des châteaux abandonnés avec de la bouffe pis des condoms jusqu’à ce que ça passe.

 

Je n’aime pas obéir. Ça réveille ma colère, mon refus «originel» de l’état des choses, mes convictions, ça chatouille beaucoup mon anarchisme, et mon orgueil aussi. Mais si, en passant par notre propre trajectoire, on en arrive à la conclusion qu’il est préférable d’obéir? Ou plutôt, que le gouvernement, pour cette fois, a raison? Est-ce que ça revient au même? Je ne sais pas. Mais c’est certain que j’aimerais penser qu’on est capables, collectivement, de prendre soin les un-e-s des autres sans mesures coercitives, sans police et sans papa. Pas par simple obéissance, mais en étant «response-ables1» , éclairés, soucieux du bien commun, de la sécurité physique et affective de tout-es. Mais je ne sais pas non plus si tout ça est si opposé: entre l’obéissance et la rébellion, entre la libre pensée et l’aliénation. Désobéir par principe me semble tout aussi glissant que la voie de l’obéissance aveugle. Ça peut mener à de nombreux égarements, à des drames, même, alors que nos actions devraient plutôt se calquer sur le sérieux de la situation, sur ces vies qui sont en danger, mais aussi sur les sensibilités, sur la fragilité de la santé mentale, sur la fragilité des relations humaines, aussi. Et il y a le fait que les règles auxquelles ont devrait obéir ne sont pas seulement un concept: elles font partie du casse-tête complexe de la situation actuelle, de même que les gens - tous ces gens! - qui les suivent, ces règles - que ce soit par peur, par habitude, par passivité, par lucidité, ou par toute autre voie impénétrable. Tous ces gens existent, dans ce vaste écosystème, cette aventure humaine, et je crois qu’on ne peut pas se permettre de juste ignorer ce que font les autres, suivre notre propre voie… je dis «je crois», car aujourd’hui, je n’oublie pas que je ne suis sûre de rien.

 

J’ai l’impression de m’embrouiller dans mes pensées, mais ce que j’ai envie d’extraire de ce brouillard mental est la notion que … que cette menace invisible qu’est le Covid-19 rend palpable toute notre interdépendance, elle la rend fluorescente, «cartographiable»… Comme le luminol avec le sang. La métaphore est un peu douteuse, mais c’est comme si le fait de réfléchir à mes actes, à l’échelle de mon petit écosystème familial, puis communautaire, puis celle de mon village, de ma région, etc - eh bien ça me donne une conscience fulgurante de notre interconnexion, du réseau beau et complexe de tous ces gens entre eux. Ça me fait penser à mon tissu social comme un réseau de racines, presque infini, mais dans lequel le virus peut se faufiler et créer toujours des nouveaux embranchements. C’est une vision qui est donc belle et épeurante à la fois, car dedans il y a la peur de devenir un foyer de contamination, de regretter des négligences, la peur qu’un seul câlin se transforme en tragédie, quelque part le long du chemin à la fois abstrait et bien réel de la contagion. Mais ensuite je peux me servir de cette vision du réseau pour penser à autre chose que le virus: à l’amour, à la violence, à la biodiversité… et aux relations humaines, à toutes ces tensions qui peuvent contaminer l’écosystème, ou au contraire le fortifier, si on arrive à les adresser avec bienveillance. Au fait que ma désobéissance pourrait créer plein de stress chez les autres, chez les plus anxieux, et aussi des sentiments d’injustice, de peur. Je n’ai pas envie d’obéir juste pour ça – et puis pourquoi pas? - car le stress des autres existe, et j’aimerais en prendre soin – prendre soin de mon écosystème humain. Et j’aimerais aussi qu’on soit indulgents les un-es envers les autres, envers nos choix, nos comportements, parce que rien n'est complètement sensé, de tout façon, si on essaye d’aller jusqu’au bout de tous nos filons de croyances.

 

En parlant de bienveillance, je me suis dit justement que de parler avec tout le monde de leurs limites fait maintenant partie de notre quotidien, et que j’aimais un peu ça. Que si je croise une connaissance en ville, je dois lui demander à quelle distance elle aimerait que je reste, où même si elle est à l’aise qu’on jase un peu, là, dans la rue. Et tout ça est à la fois digne d’un film de science-fiction… mais aussi potentiellement magnifique. Potentiellement très bon pour notre écosystème. Apprendre à apprivoiser un nouveau malaise, et désapprendre le «salut, ça va?» qui est devenu bien vide. C’est sûr qu’il y aurait des sujets plus sexy que l’hygiène pour réapprendre à se parler, pour aborder le consentement, etc, mais je trouve ça mieux que rien. Et oui, je parle de manière très romancée de ce qui dégénère parfois en engueulades ou délations, mais c’est mon point de départ à moi, et ça me réchauffe carrément le coeur.

 

Voilà où j’en suis. Peut-être que demain je resterai dans ma chambre. Je ne sais pas. Mais l’autre jour j’ai pensé à la restriction de certaines de nos libertés - de notre liberté de déplacement entre autres - et ce nouveau rétrécissement des possibilités m’a bizarrement procuré un sentiment d’avoir une plus grande liberté qu’avant. Une sorte de soulagement. Une sensation que le monde rétrécit, et qu’il devient plus familier, moins cacophonique. C’est terrible, je sais, de parler ainsi de quelque chose qui est imposé par le contrôle étatique. Je crois que ça me fais juste réaliser que j’aimerais qu’on ait plus de limites, mais des limites vraies : genre «y’en a pu, pis c’est tout». Il reste plus de chocolat, tant pis. Parce que ça a pas vraiment de bon sens de se déplacer autant, de s’empiffrer autant, mais que c’est dur d’arrêter. Parce que des fois je trouve que la vie est rendue trop grande, pis qu’on se perd dedans.

 

 

 

1Voir le concept de responsabilité (being response-able) de Donna Haraway, expliqué dans «Êtes-vous responsables?»