Il est difficile d’imaginer collectivement de quoi aurait l’air une société non-capitaliste. D’abord parce que le capitalisme nous impose des ornières qui limitent notre capacité à imaginer les avenirs possibles, mais aussi parce qu’au sein même de la gauche, différentes visions (souvent implicites) de l’utopie se confrontent. La question de la place de la technique me paraît être un bon point de départ pour penser l’avenir socialiste, dans la mesure où il s’agit d’une question qui touche à plusieurs sphères de la vie : temps de travail, « contenu » du travail, organisation politique, rapport à l’environnement, etc. Historiquement, la plupart des penseur.es socialistes qui se sont penché.es sur la question ont adopté la position suivante : la machine, dans le monde actuel, contribue à asservir et à aliéner les êtres humains parce qu’elle est contrôlée par les capitalistes. Mais une fois ce système d’oppression renversé, elle pourra être mise au service de l’émancipation humaine [1].

Le « Fully Automated Luxury Communism », envisagé par un groupe de militant.es britanniques, est une incarnation récente et attrayante de cette approche[2]. Cette avenue mérite d’être explorée sérieusement, à tout le moins pour en examiner le potentiel et les risques. Je prendrai toutefois la direction inverse, en mettant de l’avant une proposition qui s’inscrit dans une perspective de décroissance. À mesure que les objetstechniques qui nous entourent se complexifient, ils exigent souvent des infrastructures de plus en plus lourdes, des réseaux de production de plus en plus vastes et dispersés à travers le monde, ainsi qu’une division du travail de plus en plus poussée. Par conséquent, il devient de plus en plus difficile d’envisager un véritable contrôle démocratique de l’économie. Pour remettre la production entre les mains des individus et des communautés, je propose de tendre vers une forme d’autosuffisance qui s’appuie sur le développement de techniques légères.

 

Le crayon de Milton Friedman

Dans un extrait vidéo disponible sur YouTube[3], on voit l’économiste Milton Friedman s’adresser à son public, l’air enthousiaste. Tenant un crayon à mine dans ses mains, il fait une déclaration provocatrice : « Personne sur cette planète ne sait comment fabriquer ce crayon ». En fait, Friedman s’inspire de l’économiste libertarien Leonard Read, dont le texte I, Pencil (1958) se veut une illustration de la puissance de la main invisible du marché. Dans ce court texte [4], le crayon prend la parole pour expliquer la complexité de son processus de fabrication. Il est fait de bois, de graphite, d’un peu de métal et d’une gomme à effacer, mais le bois vient des forêts de l’Oregon, le graphite est extrait des mines du Sri Lanka, tandis que la gomme est fabriquée à partir d’huile de colza provenant de champs indonésiens. À chaque étape de ce processus qui s’étale déjà à l’échelle du monde, des outils ont été employés et des individus ont contribué une part de leur force de travail. Les outils ont eux-mêmes dû être fabriqués quelque part, tandis que les travailleurs et travailleuses ont dû être logé.es et nourri.es. De plus, chacune des matières premières utilisées a dû être transportée sur de vastes distances, ce qui a nécessité l’usage de camions, de bateaux, d’un réseau de routes et d’installations portuaires. Rapidement, on comprend que la chaîne de production prend une ampleur colossale, et que des milliers, voire des millions de personnes ont été mobilisées pour fabriquer ce « simple » crayon, chacune y consacrant une fraction de son temps de travail.

Ce qui fascine Friedman et Read, tous deux farouchement opposés aux mesures de planification économique souhaitées par les Marxistes et par les Keynésiens, c’est que tout cela s’est produit sans coordination centrale :

There is a fact still more astounding: The absence of a master mind, of anyone dictating or forcibly directing these countless actions which bring me [the pencil] into being. No trace of such a person can be found. Instead, we find the Invisible Hand at work (Read, 1958).

Évidemment, cette affirmation est discutable. De nombreux aspects du processus reposent sur la planification étatique : construction du réseau routier, formation de la main-d’œuvre, recherche scientifique, etc. De plus, à toutes les étapes du processus, des cadres et des conseils d’administration d’entreprises ont orienté et coordonné le déploiement des ressources nécessaires, en s’appuyant notamment sur une certaine vision englobante de l’économie, provenant d’études de marché ou de prédictions économiques diffusées par les médias. On sait aussi qu’il a pu y avoir collusion entre l’État et les entreprises concernées pour réprimer dans la violence tout mouvement qui freinerait la bonne marche des affaires. Bref, il serait absurde de considérer ce processus comme la somme des actions individuelles, sans tenir compte de toutes les formes de direction et de concertation existantes.

Néanmoins, il est vrai qu’aucune organisation surplombante n’a dirigé l’ensemble du processus. Il est aussi avéré que seule une fraction des personnes impliquées a pu prendre part aux décisions concernant les différentes étapes de la production, d’où l’illusion d’un ordre spontané, « naturel ». Selon Friedman, le plus beau dans tout cela est que cet « ordre spontané » fonctionne alors même que chaque personne impliquée ignore presque tout des autres personnes impliquées et du processus lui-même. Or, ce que Friedman considère comme une vertu m’apparaît extrêmement problématique. L’ignorance mutuelle des acteurs et actrices du réseau de production (et de consommation) contribue à perpétuer des situations affligeantes du point de vue social et environnemental. À titre d’exemple, beaucoup de consommateurs et consommatrices des pays occidentaux sont inconscient.es de la pollution et des conditions de travail exécrables associées à l’industrie électronique.

L’exemple du crayon à mine est intéressant parce qu’il s’agit d’un objet familier et relativement simple. L’affirmation selon laquelle personne au monde ne possède toutes les connaissances et les ressources requises pour en fabriquer un devient alors particulièrement frappante. Mais cette affirmation est d’autant plus vraie pour le nombre incalculable d’objets encore plus complexes qui nous entourent. La trajectoire technologique et socio-économique empruntée par le monde au cours des dernières décennies a mené à l’approfondissement du modèle décrit par Friedman. De manière générale, le processus de production des objets qui peuplent nos vies est de plus en plus mondialisé et exige une division du travail de plus en plus poussée. Chaque travailleur et travailleuse apparaît alors comme un fil d’une vaste toile que personne ne peut saisir dans sa totalité[5].

La conséquence d’une telle division du travail à l’échelle de la planète est sans doute d’accroître la productivité globale, mais aussi de placer chaque personne dans une situation de dépendance face à des réseaux de production et de distribution sur lesquels il devient pratiquement impossible d’exercer un véritable contrôle démocratique. En effet, comment envisager des mécanismes de participation et de prise de décision qui incluent un nombre considérable de personnes séparé.e.s par de vastes distances et par des barrières culturelles et linguistiques?

C’est toutefois lorsque l’un des réseaux dont nous dépendons s’effondre que l’on prend le plus conscience de notre dépendance à son égard. Ainsi, durant la crise du verglas de 1998, en l’absence de sources d’énergie autonomes, des dizaines de milliers de familles québécoises ont dû assister, impuissantes, au chamboulement de leur mode de vie pendant plusieurs semaines suite à l’effondrement du réseau électrique[6]. Notre inscription dans des réseaux de production et de distribution nationaux, continentaux et planétaires peut aussi donner un pouvoir disproportionné aux individus et aux groupes qui contrôlent les maillons clés de ces réseaux. Pensons par exemple aux moments dans l’histoire où les pays producteurs de pétrole oude gaz naturel ont restreint l’accès à ces deux ressources cruciales à des fins géopolitiques (choc pétrolier de 1973 ou, plus récemment, coupure par la Russie de l’approvisionnement en gaz de l’Ukraine, 2014).

À une échelle plus locale, une coopérative de production qui se veut non-capitaliste, mais qui dépend d’entreprises capitalistes pour l’accès à telle ou telle ressource risque d’être constamment forcée de se compromettre afin de maintenir cet accès. Pour réaliser et rendre durable l’idéal socialiste d’un contrôle démocratique de l’économie, il importe donc de maîtriser l’ensemble des réseaux de production et de distribution, un objectif qui semble d’autant plus difficile que ces réseaux sont étendus et dispersés. Une autre voie possible consisterait à miser sur la création de réseaux courts, c’est-à-dire de circuits de proximité qui permettraient une production autosuffisante et garantiraient l’autonomie et l’indépendance des personnes concernées[7].

 

Entre l’ermite et le marché global, la « communauté vécue »

Lorsque l’on parle d’autosuffisance, l’image qui nous vient à l’esprit est souvent celle d’une micro-communauté formée de tout au plus quelques dizaines de personnes. L’indépendance économique doit pourtant être envisagée comme un continuum. À une extrémité, on trouve la figure de l’ermite ou de la survivaliste, qui cherche à combler seul.e l’ensemble de ses besoins. À l’autre extrémité, on peut concevoir une économie entièrement mondialisée, dans laquelle aucun besoin n’est comblé uniquement à partir de ressources locales. La « communauté vécue » représente une position intermédiaire possible.

Le politologue Benedict Anderson a inventé le concept de « communauté imaginée » pour décrire les nations, des sociétés au sein desquelles il est impossible, pour des raisons pratiques, que tous les membres se connaissent entre eux et aient des interactions en personne. À l’inverse, une « communauté vécue » en serait une où chaque personne serait à tout au plus deux degrés de séparation de toutes les autres, c’est-à-dire que chaque personne pourrait rencontrer n’importe quelle autre par l’intermédiaire d’une seule connaissance commune.[8]Partant de cette échelle, je propose le projet d’utopie suivant :

  • Que chaque communauté vécue détienne les moyens (ressources, compétences, connaissances) de produire ce qu’elle juge essentiel au maintien de son mode de vie et à sa reproduction dans le temps.

Il est impossible de définir a priori ce qu’une communauté jugerait essentiel à son mode de vie, mais il est certain que cela inclurait au minimum l’ensemble des tâches liées au fait de se nourrir, de se loger, de se vêtir et d’accomplir le travail de care. Une telle communauté, dont la taille correspondrait grosso modo à celle d’une petite ville, aurait l’avantage d’être suffisamment petite pour que des principes de démocratie directe puissent y être réalistement appliqués. Elle serait en même temps assez grande pour soutenir une certaine spécialisation du travail, ce qui contribuerait à la productivité générale. En supposant un système d’éducation qui enseignerait à chacun.e les rudiments des tâches essentielles, il serait possible, pour chaque individu, de parfaire ses connaissances en rencontrant personnellement les meilleur.e.s artisan.es de chaque tâche. Toute personne préserverait donc potentiellement la capacité de faire sécession de la communauté en apprenant auprès des autres ce qu’il lui faut pour assurer sa propre survie.

 

Techniques lourdes, techniques légères

Si l’on reprend l’exemple du crayon cité plus haut, et qu’on accepte que sa fabrication exige la mobilisation de millions de personnes comme Friedman et Read le suggèrent, comment peut-on penser qu’une communauté d’au plus quelques dizaines de milliers de personnes pourrait produire ce qu’il lui faut pour que tous ses membres mènent une vie décente? Pour répondre à cette question, il faut s’attarder à une idée simple que Friedman et Read ne prennent pas en considération : le même objectif – fabriquer un outil servant à écrire – aurait pu être atteint par d’autres moyens.

Le capitalisme industriel s’est développé en misant sur la production de masse et sur l’élargissement constant des marchés. S’appuyant entre autres sur les structures coloniales, il a pris son essor en profitant d’une main d’œuvre sous-payée et d’un accès facilité aux matières premières tirées des pays du « tiers-monde ». Le développement technique des deux derniers siècles a donc été en phase avec ces conditions socio-économiques. D’une part, la division internationale du travail a favorisé l’émergence d’immenses plantations en monoculture, qui nécessitent des variétés adaptées, de la machinerie lourde et des apports constants d’engrais chimiques, d’herbicides et de pesticides [9]. D’autre part, elle a donné lieu à la construction d’usines de grande taille, souvent polluantes et aliénantes, qui utilisent des machines spécialisées pour produire en série des biens dont la durée de vie est limitée et dont la réparation est difficile.

L’expansion du capitalisme industriel a donc reposé sur le développement de techniques lourdes. À l’inverse, il serait possible d’utiliser le savoir existant et d’orienter la recherche vers le développement de techniques légères[10]. Il s’agirait de techniques qui amélioreraient le quotidien ou qui permettraient d’accroître la productivité du travail, mais qui auraient une empreinte écologique réduite et qui préserveraient l’autonomie des individus et des communautés.

La différence entre l’automobile et le vélo constitue sans doute la meilleure illustration du contraste entre technique lourde et technique légère. La voiture exige un réseau étendu de routes larges capables de supporter un poids de plus d’une tonne et des vitesses élevées. Elle exige aussi une source d’énergie externe capable de faire fonctionner un moteur à explosion. Le vélo, nettement plus léger, n’a besoin que de l’énergie musculaire. De plus, on peut facilement apprendre à le réparer par soi-même et il peut être adapté pour faire face à différentes contraintes (vélo à trois roues pour plus d’équilibre, vélo à mains pour ceux et celles souffrant d’un handicap). Des exemples de techniques légères existent donc déjà. Quelques pistes peuvent être envisagées pour tendre vers un monde où elles prédomineraient :

  • Prendre en compte systématiquement l’ensemble du cycle de vie d’un objet pour connaître à la fois son empreinte écologique et son impact sur la capacité d’agir des individus et des communautés.
  • Appliquer à tous les niveaux les principes de l’économie circulaire, selon laquelle les déchets issus d’un processus de fabrication servent de matière première pour la conception d’un autre produit. Par exemple, une champignonnière peut produire de la nourriture à partir des drèches d’une microbrasserie locale et du marc de café des torréfacteurs du quartier. Le substrat obtenu peut ensuite servir à enrichir la terre d’un potager.

L’idéal de communautés largement autosuffisantes peut paraître irréaliste, dans la mesure où il est en contradiction directe avec le modèle économique actuel. Pourtant, tout au long de l’histoire, une partie importante de l’humanité a vécu dans des communautés autarciques. Est-ce à dire que l’idéal proposé ici correspond en quelque sorte à un « retour au Moyen-Âge » ou au « communisme primitif »? Non, dans la mesure où l’on peut profiter de l’esprit de découverte et d’innovation qui a toujours animé l’être humain et qui lui a permis de faire des bonds technologiques spectaculaires au cours des derniers siècles. Il s’agit cependant de canaliser cet esprit vers le développement de techniques légères, conviviales et adaptées à une échelle humaine.

 

Pour contribuer à Contrepoints de manière ponctuelle, écrivez-nous à contrepoints-media@riseup.net.

 


[1] Voir le livre de François Jarrige (2014) : Technocritiques : Du refus des machines à la contestation des technosciences, particulièrement pp. 110-120, pour une analyse des positions des socialistes à l’égard des machines et de la technique.
[2] Pour une présentation succincte de cette vision, voir le texte de Brian Merchant, « Fully Automated Luxury Communism », sur le site du journal The Guardian (https://www.theguardian.com/sustainable-business/2015/mar/18/fully-automated-luxury-communism-robots-employment). Pour une critique équilibrée, voir « Fully Automated Luxury Communism : A Utopian Critique » (https://libcom.org/blog/fully-automated-luxury-communism-utopian-critique-14062015#footnote2_436817n).
[3] Milton Friedman – The Lesson of the Pencil (https://www.youtube.com/watch?v=4ERbC7JyCfU).
[4] Pour la version originale du texte, voir Wikisource (https://en.wikisource.org/wiki/I,_Pencil#cite_ref-1). Pour une traduction française, voir le site de l’Institut Coppet (http://www.institutcoppet.org/2012/12/26/le-marche-explique-par-la-metaphore-du-crayon/)
[5] Même si, bien sûr, certain.es ont la possibilité de tirer davantage de ficelles.
[6] La fréquence et l’intensité de ce type d’évènement extrême risque d’augmenter en raison des changements climatiques. Il s’agit donc d’un facteur à prendre en considération dans notre réflexion sur la société post-capitaliste.
[7] Ces deux voies – (1) remettre entre les mains des travailleurs et travailleuses les vastes réseaux de production et de distribution qui sont en ce moment entre les mains des capitalistes et (2) créer des communautés autosuffisantes – correspondent à deux « horizons utopiques » différents, mais dans le monde actuel, il est envisageable de combiner les deux « stratégies ».
[8] Si l’on conçoit qu’une personne peut raisonnablement en connaître 200 autres (la taille d’un petit réseau d’amis Facebook) et que chacune de ces personnes peut aussi en connaître 200, la taille maximale d’une telle communauté serait d’environ 40 000 personnes. La communauté serait vraisemblablement plus petite en raison des contacts communs.
[9] Ce type d’agriculture a un rendement énorme, mais ses coûts sont faramineux : « La synthèse de tous ces herbicides, pesticides et engrais artificiels s’effectue en faisant usage de combustibles fossiles, qui alimentent également toute la machinerie agricole. En un sens, l’agriculture moderne peut donc se voir comme un processus de transformation du pétrole en nourriture [...]. Elle consomme environ dix calories d’énergie fossile pour chaque calorie de nourriture effectivement mangée » (Lewis Dartnell, 2014, À ouvrir en cas d’apocalypse : petite encyclopédie du savoir minimal pour reconstruire le monde, p. 97)
[10] Pour désigner un ensemble d’idées semblables, d’autres auteurs ont parlé d’outils conviviaux (Illich, 1973), de techniques douces ou encore de basses technologies (Bihouix, 2013).