Ces deux textes sont tirés d'un recueil publié au printemps dernier, qui faisait suite à une retraite d’une semaine en mixité choisie sans hommes cis au cours de l'été 2018.

 

Créer des espaces,           Prétexte d’être ensemble
Se saisir des sous-textes        Nécessité sans mot
Entrer dans l’inconnu       en confiance
Besoin de          break down
Fuck off,      fuck yeah,        esti qu’on est             BIEN
Trip de md en forêt
Deux cent mains à la pâte de l’empreinte
Des clous,      du brin de scie           pis des tarps
Des écrits,            des rires et des                       thoughts
Pis des         talks           pis des        talks           pis des           talks
Dénouer des       nœuds          et créer des                              mailles
Se rencontrer,      se racontant et           s’inventer
Une                 puissance peinte d’émail
                               Un dance party en mixité choisie
Aller chercher ce qui me fait du bien, ça été ça maillages.
Un esprit d’équipe, des esprits critiques et une écoute active.

 

 

Du fil à retordre

J’ai commencé à écrire ce texte en attendant mon rendez-vous chez mon optométriste anar préférée, deux mois après la semaine de Maillages. Certains détails m’échappent probablement, mais peut-être aussi que le recul permet une certaine perspicacité.

Pendant plusieurs mois, on s’est rencontré-es sans idée précise en tête. Je ne peux pas trop m’avancer sur les motivations des autres, mais de mon côté, je mettais les réunions à mon agenda avec diligence, ça me faisait plaisir d’avoir un projet sans les hommes cis avec lesquels je fais des machins politiques habituellement. Ma dernière expérience de la mixité choisie remontant au cégep, j’imaginais que cette fois-ci cela me permettrait peut-être de renouer avec des ami-es que j’avais perdu-es dans la brume à force de me garocher d’un projet à l’autre, incorrigiblement attirée par la nouveauté.

J’étais enthousiaste, donc, de me lancer dans l’organisation d’une retraite dans le bois, et c’était plus facile d’avoir confiance en mes skills sans hommes cis. Mais plutôt rapidement, les réunions se sont un peu essoufflées. Certain-es d’entre nous apprenaient à la fois à se connaître et à travailler ensemble, alors que d’autres emportaient avec elles leur bagage de tensions et d’amitiés antérieures. On ne parvenait pas à sentir la consistance politique qu’on voulait donner au projet, et l’incertitude n’aidait pas à consolider les liens qui nous unissaient.  D’ailleurs, heureusement qu’une de nous a flashé sur le mot «maillages», ça nous a certainement aidé-es à ressentir une appartenance à quelque chose qui nous dépassait individuellement.

Au début de l’hiver, si mes souvenirs ne me trompent pas, on a fait face à un creux encore plus marqué dans notre assiduité et notre participation aux réunions. En prenant notre temps, en remettant à plus tard sans faire le suivi nécessaire, certaines personnes perdaient confiance dans l’initiative. On a donc élaboré l’idée d’ateliers sur des enjeux spécifiques, en commençant par se partager quelques textes pour affiner nos réflexions. Ces ateliers ne m’ont pas satisfaite, peut-être parce que j’ai surtout eu l’impression de répéter des généralités, de simplement effleurer ce qui aurait pu être plus incisif comme réflexion. À travers beaucoup de tâtonnements, on a tout de même réussi à développer des outils nous permettant de travailler ensemble; la formule «atelier», notamment, mettait de l’avant l’aspect formateur de nos rencontres, donnait l’occasion de nous préparer davantage à celles-ci et nous procurait un avant-goût de la semaine de retraite qui se dessinait à l’horizon.

J’ai retrouvé ma zone de confort lorsqu’on s’est penché-es sur les détails logistiques de la retraite, ce qui en dit long sur mon besoin évident d’effectuer des tâches au sein d’un groupe politique pour me sentir légitime d’y participer. Le printemps a passé très rapidement, avec l’effervescence qui le distingue, mais aussi sous l’aune d’un deuil collectif qui marqua profondément plusieurs d’entre nous. Nous nous sommes retrouvé-es au début de l’été pour répertorier ce qui restait à faire, avec un sentiment d’urgence mais aussi un énorme besoin de s’évader, de prendre des vacances. J’ai tout remis au début du mois d’août, en sachant pourtant que ça signifiait que les autres s’inquiéteraient des détails d’ici là, et en espérant qu’iels ne prendraient pas tout sur leurs épaules.

Le mois d’août est arrivé, et nous nous sommes lancé-es à fond dans la préparation de la semaine. Il fallait penser à tant de choses, surtout depuis que les réponses aux invitations ne cessaient de pleuvoir. La programmation des ateliers était presque prête, même si les agencer était indubitablement difficile: il fallait choisir lesquels auraient lieu en même temps, s’assurer qu’il y ait assez d’énergie durant chacun d’entre eux, favoriser l’irruption de discussions imprévues, penser aux questions de langues et de traduction. Quelle durée privilégier? À quelle heure mangerait-on? Qui animerait les enfants? Que faire s’il se mettait à pleuvoir?

C’est avec un certain vertige que j’ai été propulsée dans les derniers préparatifs, à composer avec les angoisses et le stress qu’on partageait entre organisateurices. L’empressement et l’intensité des deux semaines précédant la retraite jouent des tours à ma mémoire, mais ce sont les apéros sans fins, où nous esquissions nos ateliers, qui m’ont laissé la plus vive impression. On se retrouvait sur un balcon d’Hochelag, à fumer des clopes et imaginer le fil des discussions; comment aborder l’intime, le politique, sans s’empêtrer dans des lieux communs insipides?  C’est peut-être justement parce qu’on les a enchaîné back à back en moins d’une semaine, avec frénésie et ambition, que la préparation de ces ateliers m’a autant marquée. Peut-être aussi que j’en venais finalement, à peine quelques jours avant la retraite elle-même, à pressentir la fertilité potentielle de pareilles discussions, où l’on tente intentionnellement de tracer nos aspirations politiques, en osant nommer à la fois ce qui nous sépare et nous unit.

J’ai peine, enfin, à choisir comment clore ce récit, autrement qu’en insistant sur l’emballement procuré par l’élaboration de la retraite et son avènement lui-même, une fois la cuisine montée et le stationnement rempli de voitures. Bien qu’ayant vécu plusieurs campements en autogestion dans les dernières années, j’ai encore une fois été impressionnée par l’énergie et les skills organisationnels déployés lorsqu’on prend en charge collectivement les besoins, les limites et les envies de plusieurs dizaines de personnes. Et, je dois le dire, mon expérience de l’autogestion à Maillages, sans hommes cis, surpasse assurément les précédentes, autant en termes d’efficacité que de bienveillance!