On voit cycliquement apparaître dans les médias des articles sur des animaux d’élevage libérés par des gredin-es. Évidemment, les journalistes se font presque toujours un devoir de les moraliser. «Malheureusement pour les wannabe sauveurs d’animaux, ceux-ci risquent bien de mourir atrocement dans la nature sauvage à laquelle ils ne sont pas adaptés» (je paraphrase). Dans ces articles, on évite généralement de souligner que ces animaux vont vivre et mourir atrocement dans les installations conçues spécifiquement pour faire du profit en vendant des parties de leur corps. On oublie aussi de dire que l’objectif de leur «propriétaire» est de les faire survivre au moindre coût jusqu’à qu’il les tue et que l’accumulation de violences subie dans ces lieux est le plus grand obstacle à leur survie au-dehors. Le niveau d’horreur de l’élevage industriel est incomparable avec les difficultés d’une vie férale.

Or, il semblerait que tous les animaux n’aient pas autant de difficulté à survivre hors-enclos que le prétendent ces journalistes. En effet, ces derniers temps, on parle beaucoup d’un nouvel «ennemi vorace» qui serait apparu au Canada. Des «envahisseurs hautement efficaces» qui organisent des «raids» sur des fermes, détruisant les cultures et effrayant le bétail. Des bêtes traquées, mais impossibles à éradiquer qui provoquent, selon une étude du College of Agriculture and Bioresources de Saskatoon, un grave «désastre écologique». Et leur nombre augmente : «Notre cartographie de leur expansion territoriale démontre à quel point ils se propagent rapidement». Nous sommes prévenu-es : «This is a rapidly emerging crisis».

Il s’agit des cochons sauvages. Et leur histoire mérite attention.

 En effet, il semblerait que les porcs féraux soient une si grave menace qu’il vaille la peine de faire une grande campagne de pub pour inviter tout le monde à collaborer avec l’État pour trouver et exterminer ces évadé.es. «Dénoncez-les!» crie l’affiche, comme si ces sangliers étaient des criminels recherchés. Leur crime? Ambiguë, on parle de désastre écologique, du fait qu’ils endommagent les territoires «mis de côté à des fins de conservation». Aux États-Unis, on leur reproche plus clairement de ravager de grands territoires, creusant et mettant plein de racines à nu, détruisant les habitats des autres espèces, et même «se régalant des oeufs de tortues de mer en voie d’extinction».

 Cependant quand on approfondit le moindrement, on se rend compte qu’on leur reproche surtout d’endommager les cultures, de faire des millions de dollars de dommages, de transmettre des infections et même de provoquer des accidents de voitures. «En Saskatchewan, ils posent des risques significatifs à l’agriculture et la production de bétail». Au Texas, «ils mettent en morceaux les zones récréatives, terrorisant même parfois les touristes dans les parcs nationaux». D’ailleurs, il est horrifiant de penser que certaines personnes considèrent l’extermination de populations entières d’un certain animal comme la réponse adéquate au désastre écologique que ceux-ci provoquent. L'application de cette logique aux êtres humains s'appelle écofascisme.

  En fait, je ne crois même pas que ce soit seulement une question de protéger l'environnement et l'industrie de l'agriculture et de l'élevage. J'ai l'impression que leur crime réside peut-être plutôt simplement dans leur liberté, dans leur incontrôlabilité. Ainsi, on les déclare «espèce invasive» et on souligne la nécessité de politiques de gestion agressives pour éviter la catastrophe.

 

D'où vient la panique

Au 16e siècle, le colon espagnol Hernando DeSoto introduit les premiers cochons sur ce continent. Durant les siècles qui suivirent, des cochons continuèrent d’être importés pour servir de bétail aux colons. Plusieurs s’échappèrent et une population férale se constitua dans le sud de ce qu’on connaît sous le nom des «États-Unis», notamment au Texas lorsque cet état se constitua en République puis pendant la guerre avec le «Mexique» qui suivit l’annexion de cette république par les États-Unis. Au début du 20e siècle, plusieurs sangliers sauvages furent aussi introduit pour servir en «chasse close», c’est-à-dire pour servir de proie dans ce qui est appelé cyniquement «chasse sportive» sur des terrains clôturés. Ces gens sous-estimant constamment l’intelligence de ces êtres, beaucoup d’entre eux réussirent à s’échapper malgré tout. Là où des sangliers et des cochons sauvages se sont retrouvés dans les mêmes forêts, ils ont copulé et mélangés leur ADN.

 À partir de la moitié du 20e siècle, on observe des tentatives de surveiller puis contrôler l’expansion de leur population. On note souvent le rapport du Texas Park and Wildlife Department de 1967 qui parle de «forte concentration» de sangliers sauvages à différents endroit du Texas et de l’Ohio. Depuis, les populations ont explosé. On estime que ces animaux font pour un milliard de dollars américains en dommage chaque année dans le domaine de l’agriculture, à quoi s’ajoutent les dizaines de millions de dollars que le gouvernement dépense annuellement à travers «une stratégie coordonnée nationalement visant à éradiquer les cochons sauvages dans les états du nord et à les contenir dans les états du sud où ils sont impossible à éradiquer». De grandes industries se spécialisent maintenant dans l’extermination de ces animaux. En effet, au Texas on encourage la chasse et la trappe des sangliers/cochons sauvages, alors qu’au Dakota du Nord, par exemple, on l’interdit, préférant la stratégie visant à surveiller les groupements, puis à les tuer tous d’un coup. D’où les «Dénoncez-les!» et les «Squeal on Pigs!».

 Casey Anderson, de la division de la faune du département de chasse et pêche du Dakota du Nord, souligne à quel point ces êtres sont brillants. Il dit « On se dit, oh, ils vont pas toughé longtemps dans nos hivers. En fait, ils construisent des genres de huttes de rats musqués version géantes en quenouilles. Ce sont d’ingénieux bougres». Certains appellent ça des « pigloos ». Il rajoute «Ce sont des créatures pas mal fascinantes... ça leur prend juste quelques générations pour redevenir quasiment des cochons sauvages

  Avec tout ça on comprend un peu plus la panique de certain-es universitaires canadien-nes face à l’expansion des populations dans le sud de la Saskatchewan et celle des autorités américaines face à cette même situation. En effet, les efforts pour contenir les cochons sauvages dans le sud doivent maintenant être doublé pour empêcher les populations du nord de descendre. S’en suit des opérations contre ceux qui sont ouvertement appelés des «migrants» et qui passent les frontières par la forêt. L’an passé, un citoyen du Montana a signalé avoir aperçu un cochon sauvage, ce qui mena à une opération de chasse en hélicoptère qui dura 13h30, sans succès. Malgré tous les efforts de surveillance et d'intervention, certaines personnes constatent que sans « murs » ou « clôtures », l'arrivée de ces populations est inévitable. « Time for a boar-der wall? » titre Global News. D'ailleurs, il semble que les personnes qui portent le plus les discours alarmistes face à une « invasion » de sangliers soit aussi ceux qui portent les discours contre l'immigration, utilisant les mêmes images et formulations. « Avant que la politique italienne devienne ouvertement anti-immigrant-es, elle était anti-sanglier », nous dit Bernhard Warner dans un grand article intitulé Guerre des Sangliers : les porcs sauvages saccagent les villes européennes

 

S'échapper et pas seulement survivre, mais prospérer

L’augmentation exponentielle de ces populations, doublée du désintérêt du gouvernement canadien à agir contre cette espèce réputée indélogeable, laisse entrevoir un futur... complexe. J'imagine qu'on peut sincèrement s’inquiéter de la prolifération de hardes de cochons sauvages détruisant de manière indifférenciée des zones moins touchées par la destruction humaine et des zones agricoles. Cependant, je crois qu’on peut aussi se réjouir de l’enracinement près de chez nous de groupes d’animaux forts, ingénieux, incontrôlables et destructeurs pour l’industrie. Peut-être développerons-nous des liens avec ces hardes?

 Et puis, leur vie va à l’encontre du mouvement que cette civilisation appelle le progrès qui est en fait l’incorporation toujours plus vaste des êtres et des choses dans un système composé d’institutions de modelage/de contrôle/de domestication. Les êtres féraux accomplissent ce que certains voudraient impossible, naître dans les institutions, s’en échapper et survivre, voir proliférer hors des murs. La réponse évidente de l’État est de se promener en hélicoptère avec des guns pour exterminer ces populations. Quelle sera la nôtre? 

Dans tous les cas, s’il-vous-plaît, ne snitchez pas les cochons féraux.

 

 

 

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