Dossier thématique: Propriété privée et économie du don

Anthropologue et militant anarchiste associé au mouvement altermondialiste et à Occupy Wall Street, David Graeber a acquis une renommée internationale avec son ouvrage Dette : 5000 ans d’histoire. Plusieurs raisons peuvent expliquer son retentissement, l’une d’entre elles étant certainement sa date de parution (2011), au milieu de la crise des dettes souveraines en Europe. Nous voyons un intérêt à revisiter le livre, près d’une décennie plus tard, puisque Graeber y offre une analyse très stimulante des fondements moraux de l’activité humaine, qui nous renvoie à plusieurs questions lourdes de sens : qu’est-ce qui nous lie à autrui, sous quelles conditions pouvons-nous coopérer et quand sommes-nous davantage porté.e.s à interagir de manière compétitive ou conflictuelle, comment pouvons-nous nourrir les relations qui nous renforcent et rompre celles qui nous diminuent, tant individuellement que collectivement, etc. En s’inspirant de l’anthropologue Marcel Mauss (Graber 2014a), Graeber introduit trois principes au coeur de la plupart de nos interactions sociales, soit le communisme (qu’on peut associer, avec certaines nuances, à la logique du don et du contre-don dans les travaux de Mauss), l’échange et la hiérarchie. Nous aborderons ces trois principes en les mettant en dialogue avec la question de la réciprocité, ce qui nous permettra d’établir dans quelle mesure le communisme, l’échange et la hiérarchie correspondent ou contreviennent au principe de la réciprocité, selon lequel il faut apprendre à donner, à recevoir et à rendre pour être un.e membre à part entière de n’importe quelle communauté. Nous tenterons ensuite de cerner les implications politiques de ces trois principes, tout en démontrant leur intérêt pour nos mouvements et nos organisations.

 

Les trois principes d’interaction sociale

Le communisme désigne, chez Graeber, le principe coopératif qui structure la majorité des interactions sociales et que l’on peut résumer ainsi : « De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins » (Graeber 2013 : 115). Si aucune société n’a été organisée à ce jour autour de ce seul principe, Graeber affirme toutefois que « tous les systèmes sociaux, même des systèmes économiques comme le capitalisme, ont toujours été bâtis sur le roc du communisme réel » (Graeber 2013 : 116). En d’autres mots, toutes les communautés et les sociétés reposent sur des interactions où aucun compte strict n’est tenu et où les questions qui se posent ne renvoient pas d’abord à la propriété (à qui appartient telle chose, sous quelles conditions son propriétaire accepte que les autres en fassent usage, etc.), mais plutôt aux capacités d’agir des individus engagés dans l’interaction (qui peut faire quoi et sous quelles conditions). Le communisme, compris ici comme un principe moral à la base de la vie sociale, est aussi ce qui nous permet d’agir ensemble et de coopérer efficacement. Comme l’indique Graeber : « si l’on veut vraiment que quelque chose se fasse, la méthode la plus efficace consiste à répartir les tâches selon les capacités et à donner à chacun tout ce dont il a besoin pour les accomplir » (Graeber 2013 : 117).

Le communisme ne se limite pas pour Graeber à une forme d’interaction sociale basée sur la coopération, mais désigne également une certaine attitude à l’égard d’autrui, une « reconnaissance de notre interdépendance ultime, qui est, en dernière instance, la substance de la paix sociale » (Graeber 2013 : 121). Les relations correspondant au principe du communisme sont généralement d’une durée indéterminée. Ce qui est égal pour chaque partie dans une relation régie par le principe du communisme n’est pas la somme des objets échangés, comme pour l’échange, mais bien la certitude que, en donnant à autrui, il ou elle en ferait autant pour nous, sans qu’un compte exact des dons et contre-dons soit tenu. Nous pouvons dire que ces relations reposent donc sur un principe de réciprocité très large, qui n’est pas balisée par des contraintes monétaires ou temporelles – puisqu’une telle relation n’a pas de fin déterminée d’avance, il est inutile de tenir des comptes (Graeber 2013 : 123). La réciprocité qui caractérise les relations communistes n’a pas un contenu déterminé d’avance (par exemple, telle quantité d’une marchandise quelconque contre telle quantité d’argent), mais renvoie plutôt à une forme d’entraide qui nous lie de manière relativement durable à autrui, que ce soit nos proches, nos ami.e.s ou, dans certains cas, des inconnu.e.s que nous ne considérons pas comme des ennemi.e.s. Il faut toutefois éviter d’idéaliser les relations reposant sur le principe du communisme, puisque plusieurs relations toxiques dans nos vies correspondent précisément à cette logique, avec une personne qui exige plus qu’elle ne donne, ou qui puise l’énergie et les ressources des autres par la manipulation émotionnelle, etc. En d’autres mots, le communisme comme principe d’interaction sociale peut à la fois mener à des relations d’entraide bénéfiques ou à des relations asphyxiantes. 

L’échange, pour sa part, suppose au moins deux personnes qui, en principe, veulent tirer le plus grand bénéfice possible d’une interaction donnée, le calcul devenant alors un élément central de l’interaction. Les relations d’échange s’établissent généralement avec des inconnu.e.s, bien qu’il soit tout à fait possible d’échanger avec des proches, et portent sur des objets ou des ensembles calculables, la question étant alors : qu’est-ce que cette interaction me rapporte? Si je donne telle chose à cette personne, que puis-je obtenir directement en retour? Contrairement aux relations communistes qui s’établissent généralement sur le long terme, une relation d’échange peut être rompue à tout moment et comporte généralement une fin déterminée d’avance, soit la conclusion d’une entente entre les parties concernées sur le contenu de l’échange. Les relations d’échange reposent alors sur une réciprocité restreinte – les objets échangés sont perçus comme équivalents et les personnes qui échangent peuvent, en principe, mettre fin à la relation dès que l’échange est conclu.

La hiérarchie, quant à elle, repose plutôt sur l’annulation de la réciprocité, au profit d’une relation inégale qui se voit justifiée par la coutume ou les habitudes, avec au moins une personne qui commande (et obtient ce qu’elle exige) et au moins une qui obéit (et qui est tenue de satisfaire les exigences de celle qui commande, sans nécessairement s’attendre à quoi que ce soit en retour). Lorsque des relations de supériorité et d’infériorité structurent les interactions sociales dans une situation donnée, la question de la réciprocité, large ou restreinte, est remplacée par le respect des traditions : « toute relation sociale posée d’emblée comme inégalitaire va inévitablement opérer [ainsi] : lorsqu’il est admis que les relations sont fondées sur la « coutume », le seul moyen de prouver que quelqu’un a le devoir ou l’obligation de faire quelque chose, c’est de montrer qu’il l’a déjà fait » (Graeber 2013 : 135). À la différence des relations communistes ou d’échange, les relations hiérarchiques reposent sur l’idée d’une inégalité fondamentale entre les parties concernées, que cette inégalité concerne le statut ou l’accès à certaines ressources, et c’est précisément cette inégalité qui viendrait justifier la rupture du principe de réciprocité. 

 

La politique avec et au-delà de Graeber

La division des interactions sociales entre le communisme (réciprocité large), l’échange (réciprocité restreinte) et la hiérarchie (absence de réciprocité) proposée par Graeber est intéressante pour plusieurs raisons. Elle enrichit d’abord notre lecture du monde social, étant donné que la plupart de nos interactions correspondent à l’un des trois principes étudiés ici – comme l’a indiqué Graeber avec une pointe d’humour, « Nous sommes tous et toutes des communistes avec nos ami.e.s les plus proches et des seigneurs féodaux avec les enfants en bas âge » (Graeber 2009 : 115) – ou à une combinaison de ces mêmes principes. Par exemple, le salariat peut être envisagé comme un croisement entre l’échange et la hiérarchie, puisqu’un contrat de travail suppose qu’une personne accomplit les tâches exigées par une ou plusieurs autres personnes en échange d’un salaire – avec, bien entendu, d’immenses variations dans les conditions de travail et de rémunération entre les différents milieux. Dans un autre registre, le passage de relations communistes à des relations d’échange implique souvent une monétisation de certaines activités sociales, d’où son importance dans les réflexions et les luttes autour du travail gratuit et invisibilisé. Le mouvement pour la rémunération des stages, par exemple, veut faire reconnaître avec son slogan « L’exploitation n’est pas une vocation » que l’activité des stagiaires ne devrait pas être conçue comme un pur don de soi, mais plutôt comme un travail qui doit être reconnu et rémunéré. On peut retrouver, à l’inverse, des mouvements visant à démonétiser certains biens et services (logement, éducation, etc.), en concevant ces derniers comme des droits plutôt que des marchandises. Il vaut la peine de mentionner que la démonétisation d’un bien ou d’un service par l’entremise de l’État n’équivaut pas à une relation communiste au sens où l’entend Graeber, mais plutôt à une relation d’usage réduisant, dans une mesure plus ou moins grande, la contrainte monétaire comme condition d’accès à un bien ou un service dans le cadre d’une relation d’échange. 

Il vaut aussi la peine de noter que la répartition entre la logique communiste et la logique de l’échange dans nos vies est souvent un indicateur de notre position dans la hiérarchie sociale. Ainsi, les personnes plus fortunées peuvent payer pour des services que les personnes avec des revenus moins importants doivent obtenir en coopérant ou en négociant avec leurs proches, ce qui mène d’ailleurs Graeber à soutenir que les personnes issues des milieux populaires ont tendance à être plus soucieuses des autres que les personnes appartenant aux classes supérieures, précisément parce que l’argent permet d’obtenir ce que l’on souhaite sans avoir à se soucier vraiment des besoins et préférences d’autrui (Graeber 2014b). Dans une optique complémentaire, un dialogue gagnerait à être établi entre les trois principes mis de l’avant par Graeber et les théories qui visent à rendre compte de la distribution du travail de reproduction sociale, en considérant les relations interpersonnelles de parenté, d’amitié et de réciprocité comme un circuit de production et de distribution au même titre que les circuits constitués par le commerce, avec les marchés, et la citoyenneté, avec les États (Elson 1998 : 191). Parmi les changements récents dans l’organisation de la reproduction sociale ici et ailleurs, on peut noter que plusieurs tâches auparavant remplies dans la sphère domestique, de manière non rémunérée et majoritairement par des femmes (préparation de la nourriture, garde et soin des enfants, etc.), tendent de plus en plus à être remplies par l’entremise de relations d’échange régulées par les marchés – bien qu’il faille souligner que ce travail nouvellement monétisé demeure encore largement accompli par des femmes, souvent issues de l’immigration et/ou appartenant à une minorité racisée, pour des salaires largement inférieurs aux secteurs qui sont à majorité blanche et masculine (Moody 2017 ; Chang 2016).

La division proposée par Graeber permet aussi d’envisager autrement nos objectifs à court et moyen termes. Si nous devons continuer à lutter pour transformer les institutions et renforcer les mouvements et organisations populaires, une autre partie importante de notre travail consiste à introduire dans nos vies autant de pratiques, d’us et de coutumes que possible qui correspondent aux principes du communisme et de l’entraide, tout en apprenant à faire un bon usage des relations d’échange et en aspirant à défaire les relations hiérarchiques. Comme le souligne Graeber dans un autre ouvrage : « Nous mettons le communisme en pratique la plupart du temps. Nous sommes aussi déjà des anarchistes, ou du moins nous agissons comme tels chaque fois que nous nous comprenons sans avoir à recourir à la menace ou à la force. Il ne s’agit donc pas de construire une société à partir de zéro. Il s’agit plutôt de la construire à partir de la société existante en y élargissant les zones de liberté, jusqu’à ce que la liberté serve de principe d’organisation absolu » (Graeber 2014c : 265). 

Cette réflexion mérite d’être prise en compte, tant par les groupes et mouvements anarchistes que par ceux qui se réclament d’une autre perspective. Les initiatives politiques les plus stimulantes partent souvent des pratiques quotidiennes et demeurent en dialogue avec celles-ci, en visant à augmenter le nombre d’interactions où les principes organisateurs sont l’entraide et la solidarité. On peut également mentionner que les luttes les plus inventives sont souvent menées par des personnes déjà liées entre elles par d’autres implications et qui, par l’entremise d’organisations avec un ancrage fort dans leurs communautés, contribuent à un processus d’apprentissage collectif où les problèmes personnels en viennent à être perçus comme des enjeux politiques (McAlevey 2016 ; Choudry 2015). Les réflexions partagées ici ne résument pas à elles seules tout ce que la gauche est appelée à construire et à défendre dans les années à venir, mais elle a le mérite de politiser la question du don et du contre-don, tout en reconnaissant sa place centrale dans nos vies.

 

Références

CHANG, Grace. Disposable domestics: Immigrant women workers in the global economy. Haymarket Books, 2016.

CHOUDRY, Aziz. Learning activism: The intellectual life of contemporary social movements. University of Toronto Press, 2015.

ELSON, Diane. The economic, the political and the domestic: Businesses, states and households in the organisation of production. New Political Economy, 1998, vol. 3, no 2, p. 189-208.

GRAEBER, David. Debt, violence, and impersonal markets: Polanyian meditations. Chapitre paru dans HANN, Christopher M. et HART, Keith (éd.). Market and society: The great transformation today. Cambridge University Press, 2009, p. 106–32.

GRAEBER, David. Dette : 5000 ans d’histoire. Les Liens qui Libèrent, Paris, 2013.

GRAEBER, David. On the moral grounds of economic relations: A Maussian approach. Journal of Classical Sociology, 2014a, vol. 14, no 1, p. 65-77.

GRAEBER, David. Caring too much. That's the curse of the working classes. The Guardian, 2014c, (Page consulté le 11 février 2019). URL : https://www.theguardian.com/commentisfree/2014/mar/26/caring-curse-working-class-austerity-solidarity-scourge.

GRAEBER, David. Comme si nous étions déjà libres, Lux, Montréal, 2014b.

MCALEVEY, Jane. No shortcuts: Organizing for power in the new gilded age. Oxford University Press, 2016.

MOODY, Kim. On New Terrain: How Capital is Reshaping the Battleground of Class War. Haymarket Books, 2017.