Entrevue avec Pierrot Ross-Tremblay : souveraineté autochtone, résistance et la production de l’oubli culturel au Québec et au Canada

https://archive.org/download/pierrotrosstremblayentrevuetsfvp/pierrotrosstremblayentrevuetsfvp.mp3

Extrait publié dans le journal Coup de chaleur (2020) de la Convergence des luttes anticapitalistes

https://www.clac-montreal.net/fr/node/734

Ceci est un extrait d’une entrevue originalement plus longue avec l’auteur et résistant Pierrot Ross-Tremblay, Essipiunnu (Innu Essipit). Il a publié récemment le livre «Thou Shalt Forget : Indigenous Sovereignty, Resistance and the Production of Cultural Oblivion»1. Cette entrevue a été réalisée avec l’aide de «Ni Québec, ni Canada: projet anticolonial»2.

Cet article est la réponse de l’auteur à la question suivante : Comment entrevoyez-vous les pistes d’actions qui permettent à la fois d’articuler collectivement pour les Premiers Peuples la revalidation de vos souverainetés ancestrales, de bâtir un mouvement commun qui nous unisse, et de protéger les territoires ?

D’abord, il est fondamental que les récits de nos résistances soient connus, que nos traditions intellectuelles porteuses de nos conceptions soient largement rétablies comme points de référence valable pour penser le présent, garder vivace la vision et l’esprit révolutionnaire d’une manière d’être au monde et d’interagir avec le vivant. Les personnes maîtrisant nos langues, nos savoirs, en particulier les Aînées, et surtout les grands-mères, doivent reprendre une place centrale dans les espaces décisionnels. On ne peut plus se priver de leurs savoirs, conscience, souci éthique, vision intergénérationnelle et intelligence politique, de leur sens de la santé et de la justice. Les bureaucrates, les experts en communication, les comptables, les avocats surtout, se sont largement substitués à l’indispensable parole des Aînés; cette accaparation du pouvoir a eu des conséquences éthiques profondes dont nous saisissons mieux l’ampleur aujourd’hui. Cela a eu un impact en particulier sur notre conscience de nos relations avec le vivant, et des sources réelles de nos lois et souverainetés ancestrales. La marginalisation de nos modes décisionnels ancestraux par des «représentants» fondant leur autorité sur des structures coloniales a aussi engendré une certaine cécité des nôtres quant à l’impératif d’une résistance permanente à l’occupation. Ces usurpations sont alimentées par des pulsions d’accumulation matérielle à tout prix, fantasmes d’être aimé et reconnu par la société et les institutions coloniales, par peur d’être identifié comme trop critiques ou radicaux, etc.

Ensuite, il faut continuer à ouvrir des espaces et cercles comme nous l’avons fait ces dernières années, à l’extérieur des instances du pouvoir colonial, notamment à l’extérieur de la structure exogène3 du conseil de bande. Ces lieux où les gens se rencontrent, réfléchissent ensemble aux besoins communs et transforment ces savoirs communément produits en actions concrètes. Actions qui donnent un corps à nos visions communes, qui dirigent et propulsent consensuellement notre grand canot. Qui peut le faire à notre place ? La recherche génère ces instances de libération où tous peuvent également parler et libérer leur récit et esprit, et où une intelligence collective est générée, ou un nouveau récit se matérialise, et surtout où on trouve des solutions concrètes à nos défis communs. Seules des solidarités denses et effectives vont matérialiser nos visions communes. Il est particulièrement critique que les gens ayant été victimes d’abus de toutes sortes, dont les abus de pouvoir, puissent se raconter. Ils savent mieux que quiconque dire si une autorité est légitime ou pas. Il est vital d’accéder à l’intelligence des femmes sur le sujet. On a un ménage à faire dans notre maison, surtout chez les hommes, et il y a beaucoup de choses à sortir et à guérir : Pour retrouver un vrai sens de la justice et une puissance intérieure optimale, pour retrouver l’esprit de famille et la force irrépréhensible d’un mouvement indigéniste et collectif, il faut se décoloniser de l’intérieur et psychologiquement.

En ce qui concerne la communalité de nos initiatives, les forces révolutionnaires autochtones, allochtones et aussi internationales doivent inévitablement confluer et s’unir en vue d’en arriver à une transformation effective, pour une libération réelle des griffes coloniales mortifères, et pour une transition autant épistémologique que politique et écologique. L’idée de domination de la nature et des humains par les humains n’est plus tenable. La défense d’Assi (Terre), nos obligations envers les générations futures et la dignité humaine sont des engagements transversaux qui résonnent profondément en nous tous. Vous comprendrez qu’étant des microgroupes contraints de vivre dans des conditions souvent exécrables, il ne faut pas nous mettre la responsabilité de transformer toute la société coloniale et d’apporter des remèdes à tous les maux de votre société. Ce serait injuste et écrasant. Mais ce que les Premiers Peuples peuvent apporter, je pense, c’est une vision ancienne, profonde et viable, une direction pour un véritable plan de transition avec le moins de heurts possible. Il est temps de recycler ce qui peut l’être, de réorienter le navire en vue de concrétiser des visions trop longtemps gardées sous silence et enfin permettre la naissance de nouveaux designs, non conçus pour dominer et anéantir, mais pour nourrir et rendre plus forts, plus dignes. Nos approches sont ancrées dans des cosmogonies4 et des sciences d’une richesse insoupçonnée ainsi que foisonnante de philosophies et d’éthiques, faisant l’apologie de l’humilité, du respect, de la frugalité, de l’impératif de l’entraide, de la valeur du consentement et du consensus. Des remèdes aux postures non-viables nous ayant été imposées depuis plus de 4 siècles. Puissions-nous accéder à ces perspectives moins matérialistes et nourrir un monde post-anthropocentrique, post-misogyne, à l’esprit trans-générationnel et cosmopolitique.

Notre espèce est devant un choix vital. Les gens qui nous entourent demeurent ceux avec qui nous ferons concrètement la nouvelle révolution; un changement inédit de posture face à la Terre et à nous-mêmes comme humains. Pour optimiser la confluence, il faut adresser deux critiques fondamentales que les penseurs autochtones ont tendance à faire aux mouvements révolutionnaires : leur «urbanité» et leur nihilisme ou vision réduite de la vie. Or, la complémentarité dans nos approches et la responsabilité relationnelle sont clés. Nous sommes devant des choix inévitables en tant qu’êtres humains. Mais pour de plus en plus d’entre nous, et surtout chez la génération montante, le choix est déjà fait. Et il n’y a plus beaucoup d’options pour permettre aux générations qui viennent d’exister.

1 Pierrot Ross-Tremblay, Thou Shalt Forget : Indigenous Sovereignty, Resistance and the Production of Cultural Oblivion, University of London Press (2019).

2 Une entrevue plus longue sera accessible sous peu au site web à l’adresse suivante : niquebecnicanada.anarkhia.org

3 Exogène est l’opposé d’endogène; une structure exogène est imposée par un pouvoir extérieur.

4 Une cosmogonie est une théorie expliquant l’origine de la vie et de l’univers.

Originalement publié sur le site Internet de Ni Québec, ni Canada : projet anticolonial

http://niquebecnicanada.anarkhia.org/?p=767