Dossier thématique : Anxiété, affect du capitalisme

 

Ce texte n’est qu’une attention de la personne qui l’écrit, d’abord à elle-même.
Et à d’autres, si illes y trouvent un sens.
 

Dans son essai Carceral Capitalism, Jackie Wang soulevait avec brio le caractère fondamentalement carcéral du capitalisme tardif à travers son système de dette et de racialisation politique et socio-économique de la vie. En se penchant sur la prison comme mode de production et de reproduction de l’ordre moderne-colonial, j’ai l’impression que l’autrice met le doigt sur une modalité mère du monde actuel. Une modalité qui taille ses crevasses bien plus profondément que sur les simples surfaces des structures économiques ou disciplinaires. Ce que je veux dire, c’est qu’il me semble que la forme carcérale apparaît comme une toile de fond où se dessine l’ensemble des chemins de vies, un mode qui trouve sa force dans sa latence et dans sa permanence; en tout cas, dans la peur et dans l’angoisse latente et permanente qu’elle suppose. 

L’expérience de la prison, ça ne s’oublie pas, ça marque les chairs et ça marque les âmes longtemps après en être sortie. Le dispositif carcéral, ça trouve sa force dans la peur, dans le souvenir et dans l’angoisse de devoir un jour perdre ou reperdre notre soi-disant liberté. Les témoignages de prisonnières et de prisonniers ne manquent pas en ce qui concerne les conséquences psychiques de l’emprisonnement. Sans y faire soi-même son tour, on peut et on doit s’imaginer l’ensemble des formes de manipulation physique et psychologique que les personnes incarcérées subissent au long du processus. Menaces, intimidation, tortures, mensonges, ne sont que quelques-unes des formes que peuvent prendre les manipulations. En réponse, le corps se ferme; le cœur s’efface; les vies affectives viennent s’imprimer sur la forme carcérale. 

Et si en fait la carcéralité était existentielle? Et si la prison n’était pas strictement un dispositif institutionnalisé, mais un rapport au monde? Un rapport à soi et aux autres? Et si la prison était déjà partout? Si la prison était « déjà là » sur nos boulevards, dans nos quartiers quadrillés, dans notre travail minable et épuisant, dans tous les racoins de notre tête triste et résignée? Et même... si la prison était là, presqu’intacte, au cœur même de nos théories et de nos pratiques révolutionnaires? 


I. Quelle prison? 

Assumer que la prison ne se limite pas à son complexe architecturo-sécuritaire, c’est un peu se donner comme point de départ la célèbre phrase de Michel Foucault : quoi d’étonnant si la prison ressemble aux usines, aux écoles, aux casernes, aux hôpitaux, qui tous ressemblent aux prisons? De là, comprendre que les institutions disciplinaires se ressemblent, se complètent et surtout s’articulent de manières cohérentes les unes avec les autres. Pousser la considération un peu plus loin; voir que depuis bien des années les institutions disciplinaires ont débordé de leurs murs. Voir que les prisons se sont déplacées dans le corps même de ce que les savants de l’Empire ont appelé «population». Voir qu’elle s’est intégrée à tout un réseau de considérations pratiques, théoriques et affectives qui tisse ce qu’on a appelé la «vie sociale» ou la «vie privée». Puis, finalement, voir dans ce déplacement, dans cette exportation, les mêmes formes de manipulations et de violences qu’on trouvait et qu’on trouve toujours au sein des murs de la prison, à différents degrés. 


II. Mais la prison, elle fait quoi?
 

Elle isole, la prison. Elle répartit les corps dans les espaces ordonnés, surveillés, conçus pour des gestes précis, des fins précises. Elle sépare, la prison. Elle met les corps à distance les uns des autres. Elle leur dit que ça «se fait tout seul» et que ça «se fait ensemble». Elle dit où dormir où manger où jouer où lire où travailler où jouir. Elle dicte la prison. Puis, elle resépare la prison. Elle créer des réseaux de production de biens essentiels. Des réseaux inaccessibles à ceuxses qui en consomment le produit. Elle fait la médiation entre ce qui nourrit et ce qui vit; entre ce qui blesse et ce qui soigne; entre les êtres et les mondes. Et, comme fascinée devant l’efficacité d’un tel dispositif, on l’a copiée, la prison. On en a fait des appartements, des plans de vie, on en a fait des hobbys, des passions, on en a fait des amitiés, même, des amours. 

On ne s’étonne même plus de voir se multiplier les dépressions, les crises d’angoisses et les ami.es ou la famille qui veulent ou qui tentent de mourir autour de nous. On ne s’étonne même plus nous même de concevoir que notre vie ne nous appartient pas, que nos désirs sont étrangers à nos rêves, que nos gestes sont blessants, isolants, meurtriers. On ne s’étonne même plus de naître et de mourir en prison. On se dit «au moins ça fonctionne». Et devant cette évidence, devant ce mode de vie sacralisée puisque désormais prouvé nécessaire, le corps se ferme; le cœur s’efface; les vies affectives viennent s’imprimer sur la forme carcérale. 

L’anxiété : affect du capitalisme. 
D’accord. 
Mais, alors, prison : forme de l’anxiété. 

Dans le dernier numéro de Coquille vide[1] se dessinait un concept, celui de la Prison Mondiale Existentielle (PME). Même si le concept plonge à un niveau de profondeur que je sens important à explorer - nécessaire même, et ce texte s’y veut une contribution – j’ai l’impression qu’il manque quelque chose. Ou peut-être au contraire qu’il y a quelque chose de trop. Peut- être que la prison finalement n’est pas «mondiale». Peut-être qu’elle est située, qu’elle est présente au sein de pratiques, de lieux, de pensées. Peut-être qu’elle est présente entre nous, parfois. Peut-être aussi qu’il y a un dehors à cette prison. Un.e ami.e disait que l’aboutissement de notre éthique c’était peut-être quelque chose comme l’élaboration stratégique de plans d’évasions

Pour aller plus loin ou ailleurs, je pense l’aboutissement de notre éthique plus comme l’évasion en tant que telle et que cette évasion n’est pas nécessairement géographique, quoique. Un écrivain disait dans un de ses bouquins quelque chose comme la profanation est la tâche la plus importante de la génération à venir. En disant ça, il référait au processus de sacralisation du monde. Le monde sacré ici renvoie à une séparation entre nos gestes et le monde, à une impossibilité de modifier ce qui est sacré dans ledit monde. Ce qui est sacré, semble-t-il, aurait toujours été et doit toujours rester là, tel quel. Un genre de temporalité ou d’historicité tautologique finalement qui reviendrait à dire que la prison est vraie puisqu’elle fonctionne et qu’elle fonctionne puisqu’elle est vraie. Profaner, ici ça voudrait dire rendre commun ou rendre accessible. Du moins, ça signifierait pouvoir faire usage de ce qui est. De là, quelque chose comme la reprise en main de notre destin, la reprise en main de nos vies. Et on comprend ici que la profanation, prise sous cet angle, résonne pas mal avec ce qu’on a appelé «communisme». Certain.es ami.es ou certain.es camarades en sont venu.es à la conclusion qu’il fallait «tout communiser» ou que «tout est à tout le monde». Que les lieux, les possessions, mêmes les relations devaient être à tout le monde. La conclusion est telle qu’il faudrait tout profaner. Ce que je veux essayer de réfléchir ici, c’est si cette conclusion n’est pas hâtive, si cette conclusion ne manquerait pas un rapport aux autres et à soi qui me semble primordial. En fait, ma peur, c’est que le «tout est commun» ne devienne qu’une autre image d’un rapport impérial et insensible des un.es aux autres. Ma peur c’est que ce qu’on croit être l’évasion redessine peut-être les murs d’une nouvelle prison. 

Sans vouloir exemplifier – mais pour clarifier – un.e ami.e disait : «je veux pas recevoir des injonctions à me confier ou à ouvrir mon cœur à tout le monde». C’est que dans un élan de hâte et d’excitation, sûrement, on s’attend à ce que tout se communise d’un coup, que nos existences se mêlent les unes dans les autres, que le mélange de nos singularités et de nos corps nous permette de ressortir de la torpeur de l’isolement et de l’anxiété, plus vivant.es, finalement. Mais on sent les tensions, on touche à la résistance face à la communisation des âmes et du vécu de chacun.es. Et ces tensions là nous blessent. Elles nous blessent quand les nons-dits s’accumulent, quand l’incompréhension des distances s’impose, quand les froids restent froids, quand, au fil des années, on se rend compte qu’on a construit des montagnes d’expériences communes, mais des montagnes parfois minées de l’intérieur. Parce qu’on s’attend à pouvoir être toujours ensemble, à se comprendre tout le temps ; on croit qu’adresser les choses une deux trois fois c’est suffisant que sinon c’est une dépense d’énergie pis que de toutes façons j’ai déjà assez donné c’est pu à moi de faire des efforts. La question que ça pose ici, c’est celle-ci: comment mélanger des vies étrangères, des corps familiers, mais différents, comment composer nos existences singulières ensemble, dans toute leur complexité, dans toute leur douleur? 


III. Les ami.es, on s’évade comment?
 

La question se répond, je crois, par le rappel de la signification d’un concept souvent utilisé, mais compris de différentes façons: celui de puissance. Dans un excellent texte récemment publié par des ami.es[2], on disait quelque chose comme «la puissance est la grandeur du geste». Ainsi, la puissance serait ce degré de force d’agir dans une situation donnée et ce, dans le sens d’une éthique précise – dirigée vers des buts, donc, mais aussi et surtout vers des manières de faire les choses. Une telle définition nous permet, dans des questionnements éthiques ou stratégiques, de comprendre à quelle intensité il nous faudrait faire ce qu’il faut faire, avec quel style il faudrait le faire. Mais dans le cadre de la mise en commun de nos existences, dans la question que sous-tend une éthique communiste qui tenterait de rendre communes les joies et les peines qui nous composent, lorsqu’on parle de tuer l’anxiété carcérale finalement... Elle signifie quoi la puissance? Lorsque l’intimité manque, que nos plaies ne se soignent pas par la simple mise en commun ni par la simple image de la force et de la présence... Elle signifie quoi la puissance

Un.e ami.e rappelle souvent à la blague que la puissance c’est aussi la puissance de ne pas. C’est environ ça l’image que nous donne ce vieux comptable de Bartleby avec son I’d rather not to, non? 

Alors quoi? 

Alors peut-être finalement qu’une éthique de l’intimité, c’est effectivement le communisme. Peut-être qu’une sortie de l’anxiété se fait effectivement à travers une communisation de nos existences. 

Mais dans la puissance... Mais en puissance. 

Être en puissance d’intimité ce serait de ne pas enchaîner nos douleurs aux autres; ne pas faire et ne pas recevoir «d’injonctions à se confier» ou «d’injonctions à écouter»; ce serait de respecter la solitude ou l’éloignement parfois nécessaire des corps et des âmes, mais de rester derrière, de rester autour, à l’écoute. Être en puissance d’intimité ce serait comprendre les blessures – individuelles et relationnelles - comme des événements qui constituent notre manière d’être ensemble. Tant dans ses forces que dans ses faiblesses. Le communisme finalement c’est peut-être de re-rendre disponible le commun, pour qu’il se réalise, pour qu’il soigne, là et quand il se veut, là et quand il se peut. Sortir de la prison, c’est peut-être ça. Réussir à créer des lieux, des moments et des relations qui puissent toujours prendre la forme du commun, mais qui ne le soient pas nécessairement, qui ne le soient pas tout le temps. Une puissance de l’écoute, de l’attention et du partage. C’est peut-être là toute la force du communisme. 

Comment est-ce qu’on peut espérer gagner ensemble si on n’est pas capable d’échouer ensemble? disait une copine. 
C’est vrai, à quoi bon la confrontation si on n’en guérit pas?
À quoi bon l’émeute si en réaction nos ami.es s’effritent? 

Une éthique de l’intimité... Ça veut dire quoi? Une drôle de formule qui rimerait peut-être avec la libération du soin de soi et des autres. Une éthique qui renverrait plus loin la formule du care comme forme historique moderne du soin physique et psychique – forme évidemment sexuée et genrée. Une manière d’être ensemble et de prendre soin qui ne serait plus ni travail ni tâche, mais rattachements, assurances et mise en confiance latente. Un comment de nos amours entre nous qui ne serait plus un poids, mais une plume. Des amours qui valent la peine, finalement. Nous faire intimes, ce serait déjà de donner l’a priori d’amour d’écoute et de bonne foi au blessant et blessé, ces deux-là qui, si souvent, sont d’ores et déjà l’un et l’autre. S’échanger les regards de larmes et de peur, sans avoir à dire, en ayant déjà dit, finalement. Ne pas s’attendre à des paroles; être là, mais aussi de loin. S’avouer qu’il ni a pas de mode d’emploi pour cette éthique, sinon l’intensification de certaines sensibilités. Apprendre à dire je sais pas comment t’aider mais je t’aime et je veux être là, mais aussi je peux pas être là pour toi en ce moment ça me fait trop mal. Se dire que cette forme d’intimité là est peut-être plus souterraine, discrète et subtile que celle qu’on nous a appris. Se dire donc qu’il faut ramifier nos racines par le milieu – comme on l’a souvent dit - mais se dire aussi que chaque singularité quelconque doit pouvoir s’élever. Être-arborescent et être-rhizomique : en même temps. Être invisible quand il le faut, mais aussi apprendre à faire des fruits. Nous construire comme le ficus macrophylla, ce figuier majestueux qui pousse à la fois à l’horizontale et à la verticale. Ce géant à la chair solide qui, lorsqu’il atteint une certaine hauteur, replonge depuis ses branches de nouvelles racines vers la terre pour grandir s’étendre et se solidifier. 

C’est peut-être quand on touchera à notre force commune qu’on sortira de prison. Et de là, peut-être qu’on pourra aider ceuxses qui sont encore en dedans. De là, peut-être que non seulement on pourra élaborer des plans d’évasions et aller jusqu’à s’évader, mais peut-être même qu’on pourra la détruire la prison. Et, de là, ultimement, faire que le corps s’ouvre; que le cœur se dessine; que les vies affectives viennent s’imprimer sur la forme de l’intimité commune

Et c’est seulement à partir de là, je crois, qu’on pourra décapiter le monstre qui plane dans nos têtes. 

C’est à partir ce moment-là qu’on pourra finalement arrêter de se chercher et de valser dans l’obscurité en s’écorchant le cœur. 

Le chemin qu’on a choisi est long et dangereux. Vous savez on s’est perdu, souvent. Aujourd’hui encore, on est loin d’être proche. Mais si vous voulez, on va ouvrir de nouveaux chemins... 

Et on se retrouvera.