Il se passe beaucoup de choses aux États-Unis. J'aimerais offrir ici une petite synthèse de ce que j'en retiens et vous inviter à réfléchir à notre rôle potentiel dans ce qui s'en vient. Je me sentirais personnellement moins anxieux si je savais que des discussions ont cours dans nos milieux sur des manières de soutenir nos voisins continentaux dans les mois à venir. J'aimerais aussi que des exercices de vision nous permettent de repousser plus rapidement l'état de choc s'il venait à arriver des événements particulièrement graves comme une guerre civile ou encore le refus du président de transférer le pouvoir.

 

Rappelons pour commencer que des événements particulièrement graves se passent déjà. Qu'à ce jour, plus de 167 000 personnes sont mortes du coronavirus aux États-Unis. Que des millions de personnes sont présentement à risque de se faire expulser de leur maison! Que la crise économique ne fait que commencer. Des appels à une grève générale pour le 1er septembre se répandent d'ailleurs rapidement sur internet ces jours-ci. Qu'un mouvement pour que les personnes noires arrêtent de se faire tuer par la police continue d'animer le pays. Que la colonisation des territoires autochtones ne ralentit pas. Que l'esclavage du système industriel carcéral se poursuit. Que la détention inhumaine de migrant-es se poursuit. Qu'une crise écologique sans précédent menace la vie sur Terre.

 

Rappelons aussi que la polarisation politique s'accentue drastiquement depuis des années. Que des chaînes de télévision différentes articulent des discours entièrement différents sur la réalité, s'accusant mutuellement de mentir et se débattant férocement pour convaincre les gens que leur narratif du réel est vrai. Le président participe activement à ce combat, mentant à profusion dans ses entrevues et sur les médias sociaux. Notons que ces partisans ne semblent plus avoir besoin de la vérité pour continuer à le supporter, mais semble plutôt se contenter d'un discours à peu près cohérent mettant le blâme sur des ennemis pré-identifiés.

 

À cela s'ajoute la montée en popularité de QAnon, une théorie de la conspiration soutenant l'existence d'un réseau de pédophiles satanistes trafiquant des enfants dans les plus hautes sphères de la société américaine que Trump tenterait, presque seul, de combattre (entre autres choses). Les défenseurs de cette théorie partagent très souvent d'autres croyances de ce type concernant le danger des vaccins, les complots autour du coronavirus et du port du masque, qui se marie parfois avec d'autres théories du complot antisémites et racistes ainsi qu'avec un fort sentiment patriotique. Un de leur slogan préféré : « Where we go one we go all » (là ou un-e va, toustes vont). Un autre, lié à leur rejet total des médias traditionnels : « We are the news now » (maintenant c'est nous les nouvelles). Trump soutient activement des candidates républicaines liées à ce mouvement et semble bien décidé à s'en servir (par exemple en mettant beaucoup d'emphase sur l'argent qu'il donne pour lutter contre le trafic humain).

 

Des milices d'extrême-droite s'organisent de plus en plus. On les a vu dans les manifestations anti-confinement, puis dans les manifestations de Black Lives Matter. Dans certains cas, ses participants sont hostiles à la police, comme à Las Vegas où plusieurs ont tirés sur la police dans l'espoir de faire éclater un conflit armé d'envergure (lire sur les Boogaloos pour plus d'infos). Dans d'autres cas, ils travaillent en étroite collaboration avec elle, se coordonnant pour réprimer les manifestations. On les verra aussi demain sur le territoire Lakota où des colons ont sculptés des faces de présidents pour une manifestation qui tente de faire revivre l'effervescence du Unite the Right Rally de Charlottesville où Heather Heyer a été tuée. Notons d'ailleurs qu'au moins 75 véhicules ont foncés intentionnellement dans des gens qui manifestaient dans les derniers mois.

 

Rappelons aussi que des manifestations se poursuivent toutes les nuits à Portland où Trump a déployé des troupes fédérales liés au Department of Homeland Security. Ceux-ci ont entre autres été filmés attrapant des manifestantes et les amenant dans des vans noires. Plusieurs se questionnent maintenant sur l'existence d'une police secrète spécifiquement liée au président actuel. Ils semblent aussi qu'ils utilisent une panoplie de gaz et d'armes aux propriétés inconnues, potentiellement pour les tester.

 

Finalement, prenons le temps de considérer sérieusement les commentaires et actions du président vis-à-vis l'élection du 3 novembre. D'une part, il travaille activement à préparer le terrain pour une possible contestation des résultats de l'élection. Il combat le vote par courrier et laisse entendre que les résultats provenant de celui-ci ne vaudront rien (sauf pour la Floride, parce que les républicains gagnent là-bas). Il parle des influences étrangères qui s'introduisent déjà dans le processus. Il vilipende les médias et ne leur accorde aucune crédibilité.

 

Dans un thread twitter que je vous invite à consulter, Leah McElrath tente de sensibiliser ses concitoyennes à ce qui les attend. Elle écrit :

« Il est presque certain que nous n'allons PAS voter le jour des élections et nous réveiller le lendemain matin devant des résultats incontestés. En soi, cette expérience va être traumatique si vous n'y êtes pas préparé.

Non seulement Trump et le parti républicain sont-ils engagés dans des tactiques de suppression d'électeurs et de privation du droit de vote – ils sont proactivement en train de planifier de s'engager dans des « batailles légales de plusieurs semaines dans une panoplie d'états » après le jour de l'élection. »

 

Elle poursuit en méditant sur comment la prise de contrôle par Trump du Service des Douanes et de la Protection des Frontières, ainsi que l'incapacité des tribunaux à réagir rapidement face à des lois inconstitutionnelles peuvent influencer les mois suivant l'élection et précédant le potentiel transfert des pouvoirs au début janvier.

 

En bref, j'aimerais souligner que même si, de loin, ces craintes peuvent paraître exagérées et qu'on peut avoir tendance à vouloir « attendre de voir », il vaut la peine de tendre l'oreille vers ces gens qui nous invitent à nous préparer psychologiquement et à nous organiser. Nos réseaux sont vastes et solides, comment peuvent-ils soutenir plus directement nos camarades de l'autre côté de la frontière? Peut-on imaginer accueillir des gens qui chercheraient à se réfugier face à une montée de la violence? Quel sera l'écho de ces événements ici et comment ferons-nous face à la posture des gouvernements et des militants d'extrême-droite d'ici?

 

Je sais que cet article peut être anxiogène, je vous invite donc, si vous vous sentez tout croche après cette lecture, à vous éloigner un peu de l'ordinateur, à aller dehors si vous le pouvez, à en parler avec quelqu'un si vous spinnez et à vous rappelez que vous n'êtes pas seul-e, qu'on est beaucoup à être lié-es et qu'on va prendre soin les un-es des autres.