Texte paru dans
COQUILLE VIDE NUMÉRO QUATRE
coquille_vide@riseup.net
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FUSIL SANS CARTOUCHES

                ou la prison de gauche
 
 
(Bien noter que ce texte s’adresse à des gens familiers avec les «milieux de gauche». Il tente d’adresser la délicate question des matons-prisonniers. Ces gens, parfois nos ami.es, qui agissent au nom de la Sainteté anti-oppressive. Ces gens qui aboient à la moindre parole ou action qu’illes ne jugent pas assez inclusives. Ces gens qui se figurent une situation selon leur grille d’analyse stricte plutôt que selon les réels affects en jeu.Ces gens qui écorchent les paroles pas encore sorties.)
 
L’identité politique prise comme point de départ pour penser certaines pratiques est pertinente sous plusieurs formes. Notamment, elle permet de se constituer en tant que puissance comme par exemple en créant des groupes et des espaces pour s’organiser. Toutefois, lorsque l’identité politique devient une finalité, ses pratiques deviennent dispositifs servant à neutraliser notre puissance, à
 
«capturer, orienter, déterminer, intercepter, modeler, contrôler et assurer les gestes, les conduites, les opinions et les discours des êtres vivants.»
 
 
« me laisse pas devenir la gare Montparnasse »

l’air manque autour
                        il faut évacuer

se planter une Epipen dans la gorge
          avant de devenir
                « une église en hiver
                                           
un train sans passagers
                                                                        un fusil sans cartouches »
 
Le dispositif neutralisateur est un
 
«processus de dissémination qui pousse à l’extrême la dimension de mascarade qui n’a cessé d’accompagner toute identité personnelle.»
 
L’identité politique n’aura été qu’un grand spectacle où on doit faire exister « notre » identité. Comme si notre monde était affaire de groupes aux membres ligotés par un trait prétendument commun, plutôt qu'affaire de partages. L’identité politique a essayé, par tous les moyens, de situer les conflits de genre, de classe, d'ethnie, etc. dans certains comportements et dans certains individus.
 
«Les sociétés contemporaines se présentent ainsi comme des corps inertes traversés par de gigantesques processus de désubjectivation réelle. De là l’éclipse de la politique qui supposait des sujets et des identités réelles (le mouvement ouvrier, la bourgeoisie, etc.) et le triomphe de l’économie, c’est-à-dire d’une pure activité de gouvernement qui ne poursuit rien d’autre que sa propre reproduction.»
 
 
Je n'ai jamais aimé votre manière de réprimander
pour tout dire je ne vous ai jamais aimé
Je vous ai toujours vu comme un brise-glace sur une montagne
                                     grosse perte de temps qui se prend pour autre chose
 
Pour elle, la valorisation de toutes les identités opprimées serait le mouvement salvateur du monde. Dans cette optique, les revendications anti-oppressives demandent
la parité, les tours de paroles alternés, un langage surcontrôlé, l’écriture inclusive partout, pas de manifs parce c’est viriliste, la suppression de certains textes pas assez inclusifs, de la musique sans aucune parole mal placées, la dénonciation de tout groupe composé majoritairement d’hommes, de blancs, etcetcetc.
 
Aucune de ces mesures n’est en elle-même mauvaise car :

En fait, les dispositifs anti-oppressifs partent d’un désir de bien agir dans un monde qui met à mort une multitude de formes-de-vie.
 
«À la racine de tout dispositif se trouve donc un désir de bonheur humain, trop humain et la saisie de ce désir à l’intérieur d’une sphère séparée constitue la puissance spécifique du dispositif».
 
« On ne peut pas aimer trop mais on peut aimer mal ».
       
            (j'ai reconnu le printemps que tu avais laissé dans ma boîte aux lettres 8 mois trop tard)
 
Or, plutôt que d’agir sur le vécu, ces dispositifs nous enseignent comment se comporter, nous policent dans d’infimes détails. Plutôt que de comprendre et éventuellement détruire certaines discriminations dans «nos milieux», ils établissent, règlementent, divisent, calculent nos rapports. Théoriser les façons de vivre nos rapports tourne à vide.
 
ton analyse des nos rapports coule en flammes
 pendant que nous on s'embrase
                                                s'embrasse
 au-dessus des toits en criant
« C’EST VOUS LES FLICS »
toutes les prisons de toutes les villes seront aux trousses de nos rires
 
« Au bout du compte, c’est l’omniprésence de la nouvelle police qui achève de la rendre imperceptible. »
 
De nos rapports, il y aura toujours une conflictualité (de genre, de classe, d’ethnie, d’habitudes, d’idées, de tout), mais jamais une finalité. Assumer une fixité des êtres, c'est déjà stagner la conflictualité, la caser dans un laisser-là. C’est dire que le conflit se fonde dans un rapport bétonné d’opprimé.e/oppresseur.e plutôt que dans la multiplicité des affects à l’oeuvre entre nous.
Ne pas systématiquement penser nos rapports en termes oppresseur.e / opprimé.e ce n'est pas nier l'existence de l'oppression. C'est tout d'abord ne pas la prendre comme une définition de soi et des autres, ne pas la laisser nous caractériser, nous déterminer. Elle nous situe, elle n'est qu'un point de départ. Le danger est de reprendre les catégories d'analyse fournies par un monde qui nous opprime pour se penser nous-même, de rester dans les règles du jeu qu'il a imposées, de faire ce qu'il attend de nous (revendiquer certains droits auxquels il pourra facilement s’adapter pour mieux contrôler). C’est aussi de se réduire à l’essentialisation des groupes qui nous sont assignés.
 
« Dans cette perspective, le discours féminin part nécessairement d’une position de victime et ne peut s’exprimer que dans le ressenti, l’affect, le sensible, le singulier et le sentimental. Il y aurait donc une seule manière légitime d’être femme, qui se définirait à partir de l’impuissance ».
 
vos victimes préférées vous crachent dans les yeux

de toute façon vous n'avez jamais su voir la teneur ni des cartouches ni des printemps
 
Adopter des pratiques qui abandonnent cette catégorisation c'est déjà s'accorder l'opportunité de se voir autrement, d'explorer une multiplicité de formes que nos vies peuvent prendre. C'est notamment se lier aux ami.es, mettre en commun une envie de vaincre et la renforcer d'expériences en expériences. Ce sont des modes de vie permettant de se penser hors des catégories qui nous sont imposées et se donner la chance de s'y mouvoir. S’y mouvoir de façon à ne laisser à personne aucune prise sur nos vies. C'est excéder ce qui a été prévu pour nos vies ; être, de plus en plus, l'imprévu.
 
« [l’imprévu] suggère l’image d’une interruption, d’un choc, d’une suspension à l’intérieur du temps continu et linéaire qui exclut et opprime les femmes : dans le vocabulaire de Lonzi, le sujet féministe est un sujet imprévu. »
 
nous effraierons la moelle de celleux qui pensaient nous connaître

nous grugeront leurs règles assises sur une prétendue bonne volonté qui s'érode
adieu nos matons-prisonniers

adieu le prévu

à dit eux
 
L’idée de réguler nos rapports part de l’a priori que nous ne pouvons pas penser le sensible qui les traverse. Qu’il faudrait nécessairement obéir à un code de bonne conduite pour éviter d’«opprimer». Que nous ne pouvons pas réfléchir le monde. Si l’on suit cette idée, il n’y a que des individus ne sachant pas comment bien vivre, comment penser d’elleux-mêmes, mais capables d’adopter seulement-bêtement un code de conduite non- oppressif. En fait, ce serait des individus incapables de se penser comme une collectivité, seulement capables d’y être médié.es.
 
« L’idée de faiblesse, en ce qu’elle suppose une incapacité au gouvernement de soi, appelle à la régulation des comportements. »
 
Penser le collectif devrait plutôt nous être précieux. Penser le collectif devrait être une remise en cause de nous- mêmes toujours en cours. Un apprentissage toujours à faire et refaire de comment s’accorder mutuellement de la valeur, de l’estime, du souci, de la puissance. Nous voulons affirmer que la collectivité fait partie de nous, qu’il faut toujours la penser et la construire. Nous voulons nous y sentir directement lié.es et impliqué.es dans toutes les sphères de nos vies. Nous voulons réaliser ceci sans devoir passer par ce qui est attendu de nous par l’identité politique et son lot de régulations.
 
«Voilà que tu parles d'amour comme si c'était une consolation. Simone Weil nous a pourtant prévenus. "L'amour n'est pas une consolation, il est lumière". Mais d'accord, je vais tenter de le formuler autrement. Quand j'étais en vie je n'aspirais pas à étudier la nostalgie, mais la lumière.»
 
des fois on récitera des discours spontanés à nos fenêtres

nos matins aspergés aux cafés

on traversa les eaux pour voir les ami.es qu’on ne connaît pas encore

dans des caves en voûte en pierre en costumes en air pas respirable en récits obscurs en étincelles en secrets en lumières en chute
on se noiera dans une canicule
et chaque fois

il n’y aura rien de plus à en dire        sauf
                                    bisous à très bientôt,

                                                je prête serment à nos forteresses
 
 
Les personnes se bornant à analyser les rapports selon l’identité politique se donnent souvent une position d’innocence. Leurs arguments leur servent, inconsciemment ou non, à s’extraire des conflits. Quelques mots pour dénoncer une pratique dite oppressive leur fournissent le droit de faire taire quelqu’un, de croire qu’illes ont fait une action pertinente, de se donner plus d’importance dans un milieu, de prendre une décision, etc. L’idée qu’illes agissent bien simplement parce qu’illes revendiquent plus d’inclusivité n’est qu’un délire à faire vomir. Nous croyons que le collectif ne devrait pas se penser dans ces termes. Plutôt, nous faisons le pari de se voir dans le conflit même. De voir la complexité de ses liens autant avec celleux appelé.es les «opprimé.es» que les «oppresseur.es». De se voir «dans le ventre du monstre» plutôt que face à lui et d’essayer de penser son action à partir de cette position paradoxale. (Oui il y a une guerre, des ennemis, mais leur force est d'être partout autour de nous et en nous. Se voir en opposition claire à «l'ennemi» n'est qu'une manière de s'extérioriser de la prison, de nier son omniprésence. De là la nécessité de toujours tuer le flic qu'il y a dans ta tête)
 
brûler les demeures
         besoin de
                    se mettre au monde
j'ai deux milles et une mères
                                             mers

                                 à découvrir dans nos escaliers de secours
 
[Ici faut que je dise que l’identité politique ne se base pas sur des subjectivités réelles et communes.] J'ai rien d'autre à dire à part que c'est un grand spectacle qui s'appuie sur une grande usine de vide, de n'existe-plus, alors qu'il y a des encore-à-dire qu'elle ignore. On va se le dire sa manière de nous penser est idiote médiocre simplette réductrice grossière. Besoin de quelque chose de plus solide de plus amoureux que vos théories stupides de comment nous-soi-disant-sommes. Vous ne nous connaissez pas, allez essayer d'appliquer votre morale policière à deux balles ailleurs.
 
Il se pourrait que vivre (le communisme) puisse se jouer autrement qu’avec un entre-flicage maladif du «correct». Il se pourrait que vivre (nos conflits situationnellement) soit chose d’élans chaotiques de colère, de tristesse mais aussi de discussion, de souci, de compréhension, de joie, d’émoi. Il se pourrait que vivre (dans la guerre civile) ne se fasse pas à coups de régulation de nos rapports, mais à coups
de partages d’expériences, de consolations, d’émeutes, de soins, de fêtes, de temps de repos, d’occupations d’espaces communs, de cris, de caresses, de joies, de pleurs, de claquages de porte, de soupers, de réconciliations, de sensualités, de plans louches, de
 
gavons-nous de cartouches
 
Il se pourrait que vivre soit une chose douce.
Il se pourrait que vivre soit une chose douce.
Il se pourrait que vivre soit une chose douce.
Il se pourrait que vivre soit une chose douce.
Il se pourrait que vivre soit une chose douce.
 
bisous à très bientôt,

                  je prête serment à nos forteresses