Malgré sa mauvaise vue,
un orignal avec un immense panache
circule dans une forêt dense
sans faire de bruit.

Ailleurs, une jeune née il y a à peine quelques jours nage déjà puissamment, sur plusieurs kilomètres. Sa mère plonge plusieurs mètres sous l'eau pour attraper des plantes aquatiques.

Ailleurs encore, un orignal se repose. Ami du vent, il a fait son chemin de manière à être prévenu olfactivement si un prédateur est sur ses traces. Et justement, tu approches. Il fuit.

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C'est le temps de la chasse.

Tu vides le congélateur de la viande de l'an passé que tu n'as pas mangée. Tu vas même la donner aux pauvres si tu te sens l'âme charitable. À plein d'endroits, l'accès à la forêt est interdit aux gens qui veulent aller marcher dedans même si c'est le plus beau temps de l'année pour la randonnée. Tu prends ton gun et tu pars, la plupart du temps entre hommes, loin des tracas du quotidien, communier avec la nature et accomplir cette activité hautement masculine : tuer. Pour certains, ça a encore tout le poids symbolique du rite de passage ; Tu deviens un homme ; Tu te fais accepter dans un clan. Tout le monde te le demande : "Pis, t'as tu tué?" Ça a quelque chose de tellement soulageant de se frotter à la nature sauvage et d'en ressortir vainqueur. À quelque part, tu réaffirmes la suprématie des êtres humains sur le reste des animaux et ça fait du bien. "Les choses sont comme elles le doivent." C'est un rituel.

Et tu te sens libre! Tellement libre. Parce que tu vas chercher ta nourriture directement dans la forêt. Pas à l'épicerie. Pas médié par de l'argent (sauf le prix du permis, le gaz, le gun, l'outfit camo et tout le reste). Et c'est pas une créature docile domestiquée nourrie au soya qui se laisse tuer en série pis qu'on emballe dans du plastique là. C'est une créature sauvage qui se bat, qui s'enfuit, que tu dois piéger, traquer. Il faut vraiment travailler fort! C'est pas tout le monde qui réussit! Et émotivement c'est pas rien quand même.

À force d'essayer d'en tuer, tu accumules des expériences et tu te mets à comprendre que ces bêtes sont intelligentes. Ça y est, tu as communié. Te confronter aux animaux sauvages de la forêt t'a permis de te rendre compte qu'ils sont capables de déjouer des pièges, que les plus vieux ont appris et sont plus durs à avoir, qu'ils se battent jusqu'à la fin, que des fois ils font semblant pour te piéger toi, qu'ils ont des personnalités et mille autres choses encore. Tu en ressors grandi. Les autres ne comprennent rien. Surtout les écolos qui veulent pas que tu chasses. Ou ces autochtones qui demandent un moratoire.

Tiens d'ailleurs, sur ton chemin de retour tu les vois, dans le Parc de la Vérendrye, des "checkpoints" avec des femmes et des pancartes. "Bienvenue sur nos territoires traditionnels de la nation algonquine". "Moose Moratorium in Effect No Hunting." Elles veulent un moratoire sur la chasse sportive des orignaux. Elles disent que les Elders étaient là lorsque cette chasse a commencé dans les années 60 et que c'est évident qu'elle a eu un grave effet sur la population. On en croise tellement moins. Leur nourriture autour des lacs reste intacte. Il n'y a presque plus de traces de bois contre l'écorce des arbres. “Kan nametosiin ajii moose” Les orignaux ne laissent plus leurs marques sur le territoire. Certaines disent : "On vous avait prévenu-es pour les caribous, vous n'avez rien fait, là on vous prévient pour les orignaux." D'autres, entre elles : "Le gouvernement essaye de nous forcer à sortir de la forêt en nous enlevant notre source de nourriture, comme ils ont fait avec les bisons".

Tu ne les crois pas, parce que le déni c'est vraiment plus facile et parce que ça concorde pas avec ta vision du monde : "Les scientifiques le sauraient s'il y avait un danger pour la population et le gouvernement ferait quelque chose". En même temps, croiser ces autochtones qui ne sont pas soumis-es aux mêmes règles que toi face à la chasse te frustre. De les voir se balader avec leurs droits, de même, te rappelle que tu les as pas, toi, ces droits-là. Ça te rappelle que tu es loin d'être libre et que l'État contrôle totalement ton accès à la viande de chasse, qu'elle te permet d'aller en acquérir, juste un peu, une fois par année. En même temps, une autre partie de toi se dit : "une chance que l'État met des lois, sinon peut-être que la population d'orignaux déclinerait dangereusement..."

Tu es un peu confus.

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Plus tard, tu manges de cet orignal. Ça produit de la joie dans ton corps comme rien d'autre. C'est pas juste bon, c'est comme si ça te guérissait. C'est pas du "boeuf haché" qui est en fait les restes de vaches laitières qu'on a considérées trop vieilles, qui ne produisaient plus assez de lait, pleines d'hormones et dont les gènes ont été sélectionnés pendant des générations. C'est du sauvage, c'est "vrai", ça goûte "vrai". Tu t'imagines tes voisins, que tu sais véganes, en train de se farcir un bloc de tofu carré, artificiel, sans saveur et tu te dis qu'ils ont rien compris à la vie.

(De leur côté, ces voisins se cuisinent une excellente tourtière de millet en pensant aux milliards de tourtes qui habitaient ce continent avant l'arrivée des colons, obscurcissant le ciel lorsqu'une volée d'entre elles, de parfois plus de 100 millions d'individus à la fois, le traversait bruyamment, et décimées en quelques dizaines d'années pour des compétitions de tirs et pour leur viande.)

Ça goûte vrai et juste ce goût-là justifie tout le reste. Ça crie que c'est "right". Que c'est comme ça que les choses sont sensées se passer. C'est ça. C'est dans l'ordre des choses. C'est la nature. Tu te sens apaisé. Puis, il se passe quelque chose. Une bouchée te reste pognée dans la gorge. Ça goûte drôle. T'as comme des sueurs froides. Tu as peur et tu ne sais pas pourquoi. Le temps s'étire un peu. C'est à la fois paniquant et vide, neutre.

 

Tu prends une gorgée de bière
et ça passe.

 

 

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Citations en extra provenant d'un article de radio-canada publié hier sur la chasse au dindon : "Si le dindon était une curiosité il y a 10 ans, l’oiseau est aujourd'hui devenu l’ennemi à abattre." "Après l’invasion des campagnes, voici que le volatile investit maintenant la cour des citoyens." "Là où le dindon prolifère, les conflits avec les citoyens se multiplient." "L’Outaouais n’est pas la seule région à subir les invasions du dindon sauvage." "Le dindon procure des revenus annuels de plus de 5 millions de dollars par année au Québec." "La chasse reste pour l’instant le meilleur outil pour contrôler le dindon."