Dans le contexte actuel, avec un appel à bloquer les provinces de l'Atlantique en solidarité avec les pêcheurs mi'kmaq, il nous semble pertinent de partager cet article paru dans le troisième numéro du journal des Comités de défense et de décolonisation des territoires.



Le Mi’gma’gi est le territoire traditionnel des Mi’kmaq qui s’étend sur cinq provinces actuelles du "Canada" : Québec, Nouveau-Brunswick, Nouvelle-Écosse, l’Île-du-Prince-Édouard et Terre-Neuve. Les Wolastoqiyik (qu'on nomme parfois Malécites) occupent également une partie de ce territoire le long de la rivière Saint-Jean au Nouveau-Brunswick, au sud du fleuve Saint-Laurent au "Québec", et au Maine aux "États-Unis". Les communautés Mi’kmaq contemporaines sont toujours principalement réparties dans ces cinq provinces. Depuis trois décennies, le Mi’gmag et Wolastoqiyik ont entrepris de nouveaux cycles de luttes en résistance contre l'accaparement des ressources en territoires non cédés.          

 

Depuis l'institution de permis de pêche par le Gouvernement fédéral, les Mi'kmaq ont été empêchés de pratiquer une activité de subsistance comme ils et elles l'ont fait pendant des millénaires. La situation change en 1985 quand un jugement de la Cour Suprême donne raison à James Simon, un Mi'kmaw de la Nouvelle-Écosse arrêté en 1981 pour avoir pratiqué la chasse hors-saison.   Depuis années 1980, les Mi’kmaq doivent avoir recours à la désoébisence civile pour couper du bois sur les terres de la couronne au Nouveau-Brunswick, terres en théorie réservées pour les Autochtones. 

 

Au cours de ce cycle de lutte contemporain, un premier affrontement a lieu à l’été 1981 à Listuguj entre des pêcheurs Mi’kmaq et le gouvernement du "Québec" dirigé par René Lévesque. Les pêcheurs Mi’kmaq sont sommés de retirer leurs filets à saumon dans l’estuaire de la rivière Restigouche. Les Mi'kmaq refusent.  

 

Le gouvernement envoie alors 500 policiers de la SQ prendre d'assaut les 150 pêcheurs Mi’kmaq qui ne font que paratiquer une activité traditionnelle en territoire jamais cédé. Les droits ancestraux des Mi'kmaq pour la pêche du saumon seront finalement reconnus en 1983 par la Cour Suprême du Canada. Un second affrontement a lieu en 1993, suivant l'arrestation en Nouvelle-Écosse de Donald Marshall Jr., accusé d'avoir pêché illégalement de l'anguille.          

 

En 1999, la Cour Suprême du Canada donnera également raison à Marshall, ce qui aura pour effet d’ouvrir la pêche aux Mi’kmaq de l'Atlantique. Au cours des années suivantes, de nombreux conflits entre les pêcheurs allochtones et Mi'kmaq éclateront en plusieurs endroits dans le Mi'gma'gi.  

 

Suivant des arrestations de bûcherons Mi'kmaq et malgré des acquittements en Cour de justice, des renversements de jugements et la négociation d'ententes de coupe, la question n'est toujours pas réglée. En 2016, les chefs de sept Conseils de bandes poursuivent la province du Nouveau-Brunswick suivant l'augmentation de  l'accès aux forêt publiques par Irving représentant des coupes potentielles sur 77 % de la forêt.   

 

À Esgenoopetitj (Burnt Church), situé au nord du "Nouveau-Brunswick" et à Yarmouth en "Nouvelle-Écosse", entre 1999 et 2002, les pêcheurs Mi’kmaq doivent affronter les pêcheurs allochtones et la GRC dans une « guerre du homard ». Alors que les Mi’kmaq réclament le droit de pêcher le homard hors saison selon des pratiques traditionnelles, le gouvernement garde jalousement les droits de pêche sur ces crustacés, tout en distribuant au compte-goutte des permis aux pêcheurs blancs; ce qui ne fait qu'augmenter les tensions entre Mi’kmaq et Blancs, ainsi qu’entre pêcheurs et travailleurs/travailleuses sous-payé.es des usines de transformation. Des ententes permettent désormais aux Mik'maq de pêcher hors-saison avec une augmentation de permis de pêche accordés aux pêcheurs Mi'kmaq. 

 

De plus en plus, une conscience aiguë de la légitimité de leurs revendications se développe.Des liens politiques trans-provinciaux sont activés entre communautés Mi’kmaq, Wolastoqiyik et d'autres communautés autochtones de l’Ile de la tortue* avec, entre autres, la résurgence d’une Warrior Society pour protéger les territoires et les droits des Mi’kmaq et Wolastoqiyik. 

 

En 2012, la résistance s’organise chez les Wolastoqiyik contre la prospection de gaz par fracturation par la société texane SWN. L'année suivante, la pétrolière entreprend une prospection dans les territoires Mi'kmaq près d’Elsipogtog au Nouveau-Brunswick.  

 

Les opposants, Mik’maq et allié.es allochtones, bloquent l’accès à la prospection pendant plusieurs mois. Lorsqu'un campement est érigé pour bloquer la sortie des véhicules de prospection, 400 agents de la GRC interviennent violemment et réussissent, après un affrontement à déloger les résistant.es. L'opposition au gaz de schiste, tant chez les Autochtones que chez les allochtones, chasse le gouvernement conservateur du pouvoir.  

 

Le nouveau gouvernement libéral décrète un moratoire provincial sur l’exploitation de gaz par fracturation, ce qui met fin de facto au projet de SWN qui menaçait la communauté d’Elsipogtog. Cependant, en septembre 2018, un nouveau gouvernement conservateur élu au Nouveau-Brunswick met  fin à ce moratoire et promet la reprise de l'industrie de gaz de schiste. Par ailleurs, suivant la bataille contre le gaz de schiste, le Conseil de Bande d'Elsipogtog demande en 2013 la restitution des terres de la couronne du territoire Siknuktuk de la Nation Mi'kmaq au sud du Nouveau-Brunswick. Cette réclamation attend d'être entendue en cour de justice. 

 

À l'été 2017, la lutte contre l'extraction en territoire Mi'kmaq se transporte au Gesge'pewa'gi (Gaspésie). Un certain rapprochement commence à s’établir entre révolutionnaire et écologistes allochtones et certain.es Mi’kmaq par un rassem-blement au Camp de la Rivière qui vise à bloquer un projet d’exploitation pétrolière de la compagnie Junex. Le camp reçoit l'appui du Conseil traditionnel du Septième District Mi’kmaq et de son chef Gary Metallic. Ce camp tiendra pendant plus d’un an et verra une amorce de convergence entre les luttes révo-lutionnaires, écologistes et autochtones. 

 

Enfin, depuis le printemps 2017, des militant.es Mi’kmaq luttent contre la compagnie Alton Gas en Nouvelle-Écosse. Cette pétrolière veut établir une zone de stockage de gaz dans des mines de sel à Brentwood, en territoire Mi’kmaq. Ce stockage de gaz menace de contaminer les nappes phréatiques et projette de rejeter d’immenses dépôts de sel dans la rivière Sipekne’katik. En réponse, les Mi’kmaq installent un Treaty Truck House (permis selon les traités de paix et d'amitié du 18e siècle entre les Mi'kmaq et la Couronne britannique), puis construisent une maison et un potager visant à bloquer l'accès à la zone prévue pour le déversement du sel dans la rivière. La Cour de la Nouvelle-Écosse accorde une injonction en avril 2019 à Alton Gas pour forcer l'accès au site. Une première attaque a été menée le 9 avril contre les habitant.es du camps menant à l'arrestation de trois aînées par la GRC. L'organisation de la résistance est en cours.  

 

Au-delà de la séquence de lutte énumérée ici, il existe plusieurs autres luttes n'impliquant pas nécesairement la police qui se déroulent continuellement sur les territoires Mi'kmaq et Wolastoqiyik. La liste des situations décrites dans ce texte concerne surtout les luttes contre l'extraction et elle n'est pas exhaustive. Il est cependant nécessaire de rappeler que les Mi'kmaq et Wolastoqiyik doivent lutter au quotidien sur tous les fronts pour le droit à l'existence. 

 

*Territoire qu'on nommme tristement  "Amérique"