Histoires de terrain vague. Extrait 1

Petite histoire du terrain vague et du Québec moderne

Maisonneuve industrielle

Ce même lieu sur lequel s’égarent nos pas aujourd’hui a vu son âge d’or industriel  dans la première moitié du XXe siècle. La Canadian Steel Foundries (CSF) ouvre ses portes en 1912 sur le site maintenant en friche entre Dickson et Viau, de Notre-Dame à Hochelaga, que nous appelons le Terrain Vague. À l’époque de l’ouverture de la fonderie CSF, la municipalité de Maisonneuve est encore séparée de Montréal et se veut une ville-modèle aux ambitions industrielles mégalomanes. En témoignent l’architecture pompeuse style Beaux-Arts du marché Maisonneuve, les proportions hausmanniennes du boulevard Pie-IX ainsi que de l’avenue débouchant sur le bain public du parc Morgan dans un tracé « droit et pur ». Cette dernière initiative s’inspirait d’une tendance de dévelopemment urbain (beautiful cities) qui faisait de la beauté et de l’harmonie du bâti les garants des vertues morales et civiques des populations urbaines. Au lieu d’améliorer les conditions de vie des travailleurs et travailleuses des usines qu’ils possédaient, les industriels de l’époque ont préféré miser sur l’esthétique pour inspirer les vertues morales aux ouvriers. Les grèves qui secouent les usines de la municipalité, contre lesquelles ces mêmes bourgeois lutte avec férocité, suggèrent plutôt que les ouvriers luttaient pour des conditions de travail et un salaire décent.

Nous nous sommes un peu égaré à l’ouest, revenons à nos phragmites et à la boue du TV. Au moment où la CSF est une des plus grande fonderie en Amérique du Nord, elle constitue, avec quelques autres méga-usines, un des lieux central de l’industrialisation du Québec. À cette époque et depuis quelques années déjà , à l’Est de Montréal, sur les bords du fleuve Saint-Laurent et connectées au chemins de fer, se concentrent de nombreuses industries lourdes qui ont fait de Maisonneuve une municipalité hautement industrialisée. Maisonneuve est alors le cinquième centre industriel du pays. Notons parmi les usines qui la constituait la biscuiterie Viau, les usines de textiles Hudon (plus tard Dominion Textile), la Canadian Vickers que nous reverrons plus loin, la Montreal Locomotive Workshop... La construction du canal du Saint-Laurent et l’agrandissement continue du Port de Montréal en est à la fois la cause et la conséquence. L’héritage industriel et ouvrier du quartier est encore bien visible ne serait-ce que dans la toxicité élevée des sols qui doivent être décontaminés à grand frais.

 

Hochelag’ militaire

La CSF ouvre ses portes deux ans avant l’assassinat de l’archiduc d’Autriche à Sarajevo en 1914. Les conséquences de cet évènement marqueront le monde et ses effets se feront sentir jusqu’à Maisonneuve, à près de 7000 km de distance de la Serbie. Le Canada, en tant que Dominion du Commonwealth, est mobilisé dès que le Royaume-Uni déclare la guerre aux puissances de la Triple Alliance. La Canadian Vickers, chantier naval d’envergure, est fondée un an avant la CSF au sud de Notre-Dame et de la rue Viau. De ses cales sèches, pendant le premier conflit mondial, sortiront une dizaine de sous-marins qui auront pour mission d’imposer le blocus maritime afin d’affamer les populations allemandes et austro-hongroises. Des usines de matériel militaire léger auront également pignons sur rue dans la zone industrielle autour du terrain vague et plus à l’est. L’histoire militaire de Maisonneuve, est encore visible par la présence de la base militaire (Garnison Longue-Pointe), les rangées de maisons des vétérans sur les rues Saint-Clément et Viau, mais aussi dans les choix toponymiques des artères de l’arrondissement. En témoignent entres autres les rues Haig et Joffre, militaires lors de la Grande Guerre. Parmis eux, le Général Haig est connu pour son peu de considération pour ses soldats qu’il envoie volontiers à la boucherie, il est le chef d’orchestre de la Bataille de la Somme où périront 273 000 soldats de son camp dont 25 000 canadiens (à cela s’ajoute le décès de 170 000 allemands). Joffre, militaire français de carrière, participe quant à lui aux campagnes militaires coloniales de la France à la fin du XIXe et sera à la tête de la répression militaire de la grève des boutonniers de l’Oise en 1909, où la violence répressive de l’Armée fut particulièrement efficace pour mater la mobilisation ouvrière. Pour revenir à Maisonneuve, certains scandales politico-financiers, un chômage massif et une dette qui explose mèneront en 1918 à l’annexion de la municipalité à la Ville de Montréal. L’entre deux guerres est une période de trouble sociaux avec de nombreuses grèves, une crise du logement, puis plus tard la grande dépression. Le même chantier naval (Canadian Vickers) est également actif lors du deuxième conflit mondial mais produit, cette fois, des destroyeurs et dragueurs de mines.

 

Hochelag’ paumé

Dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve, la fin de la deuxième guerre mondiale verra le retour des soldats dans une ville en plein changement. Les décennies suivantes seront le théâtre d’un long processus de désindustrialisation du quartier et de paupérisation pour sa population. Cette «déchéance» culminera dans les années 1980 durant lesquelles le quartier une réputation peu reluisante. Laissée pour compte par l’élite économique (??), sa population devra s’organiser par elle-même. Elle dépendra de plus en plus de l’économie souterraine (crime organisé, travail du sexe, etc.), mais construira également des réseaux communautaires de solidarité.

Le quartier fait face à une nouvelle transformation dans les années 1990, qui sera encore plus visible dans les années 2000. Les administrations publiques reconnaissent qu’elles doivent redorer le blason de l’arrondissement afin de le rendre plus attractif pour les investisseurs. La rénovation de la place Simon-Valois et la construction du complexe de condos qui la ceinture en est le fer de lance. Le processus de gentrification se met ainsi en branle dans Hochelaga-Maisonneuve et continue d’être bien visible de nos jours. Dans ce contexte, il n’est pas étonnant de voir en 2005, deux ans à peine après la fermeture définitive de la CSF, un promoteur proposer la construction d’un méga-centre commercial inspiré par le succès du Dix-30 de Brossard. À l’époque, le Ministère des Transports du Québec (MTQ) veut élargir la rue Notre-Dame afin qu’elle devienne un « boulevard urbain » de huits voies de large, ce qui aurait augmenté la circulation routière et grandement bénéficié aux commerçants de ce centre d’achat fantasmé. Heureusement, aucun de ces projets n’a jamais vu le jour. Toutefois, une entreprise (Ray-Mont Logistiques) acquiert en 2016 la partie sud du terrain vague dans le but, toujours d’actualité, d’y transférer un centre de tri de marchandise qu’elle opère déjà dans le Sud-Ouest. Le MTQ, qui détient la partie nord du terrain vague (boisé Steinberg), a également comme projet de prolonger l’avenue Assomption. C’est d’ailleurs à la demande du MTQ que les campeurs du campement Hochelaga ont été expulsé manu militari en mai 2021. C’était également sur un terrain appartenant à la MTQ que s’était établi le campement Notre-Dame, démantelé en décembre 2020.

 

 

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