Ces deux textes sont tirés d'un recueil publié au printemps dernier, qui faisait suite à une retraite d’une semaine en mixité choisie sans hommes cis au cours de l'été 2018.

À pas prendre la fuite

Je viens tout juste de comprendre pourquoi tant de trans changent complètement de milieu de vie après leur transition. Moi en tout cas je ferais ça pour échapper aux regards historiquement transphobes que je ressent en ce moment. Ainsi je pourrais fonder des nouvelles amitiés et affinités basés sur ma réalité, et non l’illusion que j’ai projeté tant d’années.

Je veut pas rentrer dans les détails – en bref, depuis avoir entamé ma transition j’ai encaissé tout un éventail de comportements et commentaires transphobes, dans un sens ou un autre. Heureusement, pas de violences physiques, juste des affaires banales qui donnent toute sa force au terme « micro-aggression » Je les choisis, je préfère amplement ceusent qui me verbalisent leurs idées. C’est les autres, qui passent ça sous le silence, qui me donnent envie de fuir.

Dans ma famille aussi ça dérape, ce qui fait que je me sent pas mal seule ces temps ci.

Heureusement, il y a des gens, des amies, qui non seulement acceptent mais accueillent joyeusement toutes cette nouveauté dans ma vie. J’en ai quelques unes dans ma vie quotidienne, et j’en suis profondément reconnaissante.

Arrive Maillages, ou je retrouve une masse critique de telles personnes. C’était inattendu, touchant et tellement précieux, de retrouver ça dans le milieu anarcho-machin dans lequel j’ai tant évolué. J’ai tissé et renforcé des liens, reconstruit mon sentiment d’appartenance – ça fait un beau contre-poids à mon désir de fuite.

Je commence, grâce entres autres à cette semaine, à réellement comprendre tous les sens de la famille choisie, et pour ça, je vous remercie.


Se tisser un réseau de confiance

C’est d’abord une idée lancée en l’air sur la 132. Quelques ami.es qui la rattrapent au retour, un groupe qui se forme, se rencontre, s’élargit, se rétrécit. Au départ, ça devait être un campement à l’automne, ensuite un chalet en janvier, puis un campement au printemps. Finalement, ça sera un campement fin août 2018, un an plus tard.

Une année de préparation et d’organisation, de rencontres et de discussions, à expérimenter d’autres modes d’être ensemble et d’autres rapports au temps. Une année pour construire des nouvelles alliances, se découvrir des complices et raviver des amitiés qui s’étaient perdues. Alors qu’on pourrait tenter de mesurer la réussite de MAILLAGES au nombre de participant.es, à la qualité de ses ateliers ou à l’intensité des moments qui y ont été partagés, c’est, pour nous, plutôt dans le processus d’organisation que se révèle toute la portée de la mixité choisie. Un parcours également parsemé d’erreurs et de faux pas, d’ami.es blessé.es ou d’occasions ratées.

Fatigue

C’est à la base autour d’une fatigue du travail « militant » en mixité que nous nous sommes réuni.es. Une fatigue bien concrète et réelle, qui décourage et rend las.se, qui donne envie d’abandonner la lutte, les projets politiques et les amitiés. Une fatigue de la mixité, mais aussi une fatigue de nous-mêmes en mixité. Il y a des dynamiques qu’on ne pourra plus reproduire sans cesse. Il y a des attitudes et des façons de se parler qu’on ne pourra plus continuer à accepter. Il y a des amis qu’on aime, mais avec qui on ne pourra plus travailler. Nous nous sommes retrouvé.es dans un désir de rupture, un besoin de faire sécession, une volonté d’être ensemble et de se rencontrer sur des bases différentes, pour expérimenter d’autres formes d’organisation.

Puissance

Si la fatigue est le point de départ, elle est dépassée par la puissance qui se dégage du mouvement de rupture et qu’on s’est construite, pas à pas, à travers un laborieux processus étalé sur plusieurs mois. Contrairement à ce que certain.es semblent croire, on ne passe pas nos réunions à discuter de comment on se sent opprimé.es par les hommes cis, à parler d’inclusivité et à se raconter nos blessures. C’est le tour de force de la mixité choisie : se rassembler, à la base, autour d’une oppression partagée, pour la collectiviser et en dégager de la force, de la positivité et de l’agentivité. C’est aussi comprendre les multiples façons de vivre cette oppression et prendre à bras le corps, au-delà de ce qui nous réunit, l’hétérogénéité de ce « nous » et les rapports de domination qui le traversent. La mixité choisie nous offre des espaces où on peut questionner nos méthodes et pratiques, où on peut prendre le temps de se demander quand et comment on participe à reproduire des dynamiques de pouvoir, où on peut explorer d’autres sensibilités et d’autres façons de se mettre en jeu. Nous y retrouvons l’énergie perdue, une force renouvelée et une volonté de partager et d’étendre la puissance qu’on a construite par le nouvel agencement de nos relations et de nos amitiés.

Confiance

Au bout du compte, on a gagné de la force en arrivant à mener un projet à bien, en s’écoutant les un.es les autres, au sein et grâce à la multiplicité de nos perspectives. Travailler de façon parfois assidue et intense, tout en se séparant les tâches équitablement, selon les capacités de chacun.e. Accepter aussi que ça peut prendre du temps et de la lenteur, et ne pas avoir peur de laisser sa place au silence. Vivre ensemble des moments de joie, de complicité, de tristesse ou de douceur. Entrer en conflit et ne pas choisir de fuir. Chercher à adresser les situations collectivement, du mieux qu’on peut, en étant honnête avec soi-même et avec les autres. Se mettre dans des positions vulnérables, et tenter de les naviguer ensemble. Se donner la chance d’avoir des réussites et des victoires et se rappeler que c’est possible de faire des projets politiques, au-delà de nos amitiés immédiates et de l’affinitaire, et d’en ressortir plus fort.es. Sentir que les nouvelles amitiés et les nouvelles solidarités s’imbriquent dans un réseau de confiance qu’on s’est tissé. Confiance en nous-même, mais aussi les un.es envers les autres, envers les amitiés qui ne se connaissent pas encore, qui restent à inventer, à rencontrer. Nous concluons la dernière année avec de nouveaux outils en main, avec des projets et des perspectives. La rupture consommée, nous savons que la puissance et la confiance que nous y avons puisé peuvent être réactivées à tout moment.