L’impérialisme canadien est bien souvent méconnu, dissimulé dans l’ombre de l’agressive présence internationale des États-Unis. Pourtant, un peu partout dans le Sud global, les capitaux canadiens laissent leurs traces dans les terres et dans les corps. Le pouvoir colonial du Canada dépasse ainsi largement son traitement des peuples autochtones et des populations issues de l'immigration post-coloniale sur son territoire; il participe aussi, par ses législations et ses capitaux, au meurtre, à la déstabilisation politique et à la destruction des communautés, qui, partout à travers le monde, répliquent par la défense de leurs territoires.

 

  Les intérêts financiers de l’élite capitaliste canadienne, facilités par les vagues de dérèglementation dès les années 80, se manifestent par des investissements directs dans le domaine minier. Particulièrement violente, cette forme d’impérialisme fait présentement des ravages en Amérique latine. Le bilan est lourd : selon le rapport du Justice and Corporate Accountability Project (JCPA),  les activités des industries minières canadiennes ont fait, de 2000 à 2015, au moins 44 morts et plus de 400 blessés dans cette région. Cette violence brute, chiffrée, s’accompagne de multiples autres conséquences plus difficiles à comptabiliser : par exemple, l’appropriation des terres et le déplacement des paysan-ne-s et des communautés autochtones qui s’y trouvaient, la violence psychologique à l’égard de militant-e-s écologistes et des nombreuses arrestations viennent compléter un bien lourd portrait.

 

  En République Dominicaine, trois morts et une cinquantaine de blessés lors des manifestations s’opposant aux activités extractives de Barrick Gold. En Colombie, assassinat d’un opposant à l’un des projets de Gran Colombia Gold. Au Mexique, un autre militant assassiné, cette fois pour avoir lutté contre un projet de la compagnie Blackfire. La liste est longue et s’étale sur plus de 11 pays d’Amérique latine.

 

 Les dommages causés par les compagnies minières ne s’arrêtent malheureusement pas une fois le projet d’exploitation clos. Selon de nombreux témoignages, une fois les mines fermées, des contaminants demeurent, causant de nombreuses maladies. De tels agissements sont malheureusement peu surprenant de la part de compagnies qui semblent agir en toute impunité. Dixit Mireille Fanon-Mendès, spécialiste impliquée au sein du Conseil des droits de l’homme de l’ONU : « Les compagnies minières canadiennes agissent souvent comme de nouveaux colonisateurs. Elles arrivent dans les pays, prennent possession des terres et violent les droits des peuples à l’autodétermination ».  

 

D’après une étude de l’Association canadienne des prospecteurs et des développeurs, c’est 34% des infractions minières dans le monde qui impliquent des sociétés canadiennes. Loin d’inquiéter l’élite politique canadienne, cette situation est au contraire encouragée et créée par une diplomatie s’apparentant plutôt à un lobby minier. Au Honduras, par exemple, l’ambassade canadienne est fortement intervenue pour inciter le gouvernement à adopter des lois avantageuses pour les entrepreneurs miniers.  

 

  Les peuples autochtones sont souvent au premier rang des luttes qui tentent de barrer la route à ce pillage éhonté des ressources. Leurs spécificités culturelles et leur attachement particulier au monde vivant placent ces communautés dans une situation politique spécifique dans la lutte à l’extractivisme, elles sentent plus que quiconque les effets de la catastrophe et l'urgence d'agir. Les activités minières (pour ne nommer que celles-là) heurtent et mettent effectivement en péril des manières millénaires d'habiter les territoires. La plupart des États d’Amérique latine ayant adopté des législations complaisantes face aux industries, la société civile et les communautés autochtones sont souvent laissées seules dans la lutte contre les Barrick Gold de ce monde.  Si des régimes de droit encadrent de manière bien différente ce que les compagnies peuvent faire à différentes communautés, au Nord et au Sud, c'est que la division raciale du monde accorde une valeur différente aux vies qui sont départagées de part et d'autre de la hiérarchie moderne qui sépare l'«humain» du «non-humain». Ces zones de non-être, où se trouvent les corps racialisés comme inférieurs, auxquels il est acceptable de faire subir les pires sévices,  voilent la violence que subissent les populations, la souffrance qu'elles expriment, et les luttes qu'elles mènent.                   

 

Pourtant, la résistance s’organise. Alors que les espoirs de réforme de la part des institutions sont souvent déçus, les actions directes se multiplient. Mentionnons à titre d’exemple Bagua, au Pérou, où des Autochtones ont bloqué le passage d’une route en 2009. Le gouvernement décida de forcer la route, causant une trentaine de mort. La violence inouïe de la répression aura néanmoins pour impact d’obliger le gouvernement péruvien à revoir, suivant une pression internationale, sa législation concernant la consultation préalable des communautés autochtones. En Bolivie, en 2014, une marche de protestation réussira, malgré les arrestations et les violences policières, à faire reculer un projet de route transrégionale devant servir à une entreprise brésilienne. 

 

  Les exemples de résistance sont nombreux, malgré la criminalisation accrue des militant.e.s anti-extractivisme. Ces fronts de lutte qui se multiplient deviennent tout autant de plaidoyers pour le droit des peuples à disposer de leurs mondes, et se situent au croisement des luttes décoloniales et écologistes. Ces batailles sont désormais le centre névralgique de la lutte anticapitaliste, mais également le lieu d’une opportunité : celle de repenser l’articulation entre écologisme et décolonisation. Pour ce faire, il faudra apprendre à se lier à des communautés en lutte à l'autre bout du monde et dont certains membres vivent ici, aider à dévoiler la violence vécue dans les zones de non-être -- qu'elles soient au centre ou à la périphérie --  et à reconnaître les entreprises extractivistes transnationales comme ce qu'elles sont : des ennemies du parti de la vie.    .