Les jours se suivent et se ressemblent trop.
Le centre-ville deserté, Hochlag sort sur son balcon.
La politesse au rayon du beef jerky.

Les relations se consument, plus intenses et plus sensibles.
Moodswing entre déprime et transcendance.

Le présent collapse et se replie sur lui-même.

Le temps est distordu. Écartelé entre un sentiment d’urgence, faire des choses à tous les jours, se projeter dans des projets et un sentiment d’attente d’un dénouement qui, finalement, n’arrivera peut-être jamais.

Nos rapports aux lieux qu’on connait par coeur se transforment. Habiter la métropole, ça a cessé de sonner creux.

On peine à dégager du sens de ce qui se passe et à grappiller le commun qui s’échappe, ou à saisir celui qui surgit. Les soupers entre colocs, les soirées au terrain vague, les chicanes, l’intensité au ralentit.

Le partage de la quotidienneté est rythmé différemment, alors que la distance emporte d’autres amitiés vers le large.

Nos centres se sont fragmentés, y’a des nouveaux repères qu’on doit se fabriquer. On tente de ramener nos existences vers leur individualité, mais de nouveaux rhizomes se forment malgré l’isolement et l’inconnu.

 

Le temps qu’on ne passe pas à faire autre chose

Tout se compte en nombre de jours
2 jours pour comprendre que l’on est peut-être au centre de l’ouragan
5 jours avant que les amiEs prennent la vague
et 7 jours pour que ma coloc guérisse

Je me suis d’abord sentie la mère
La proximité qui émane n’est pas un terrain connu
On vit à coeurs ouverts
Comme si on allait toujours être là, dans cet appartement
Je me sens chanceuse de pouvoir habiter autant de beauté même si parsemée d’incertitudes et de trous noirs béants
Le néant du quotidien

26/03/2020
Le précipice de l’immobilité, un arrêt sur l’image. Une existence autre. Le maintenant existe et se doit d’être entendu. J’ai envie du beau même si il ne vient pas sans effort. L’ailleurs existe toujours bien qu’on ne sache plus où il est. Il n’est plus où on l’attendait. -Un triptique lumineux-

Les messages traversent l’écran et remplissent chacune des parcelles de mon appartement
Ils s’échouent dans ma tête littorale
Mon FOMO s’est érrodé
L’arrêt sur le réel
Le mouvement s’est arrêté
Il doit exister différement

Pour être sur de relater la bonne trame
J’ai fait un dossier Corona sur mon desktop
Dedans il y a les dates de nos résultats
La précision ça rassure les gens qui s’inquiètent

Faire des projets

Je n’ai jamais vu autant de monde que dans mes rêves

31/03/2020
Je sens le poid des jours qui passent. J’ai l’impression que tout ça pourrait être beau mais qu’une maille me manque, un engrenage déffectueux. C’est surement le contexte qui m’étouffe. J’me sens prisionnière des autres. Comme une grande fatigue, l’impossibilité d’accepter une sensibilité quelconque.

Le vivre ensemble n’est plus un choix
La frontière se dessine clairement entre intérieur et extérieur
Positifs ou Négatifs

Choose your clan

Les amiEs sont venuEs faire des apéros balcons
Ont apporté leur chaise de patio pour venir passer du temps
Partager des bribes
Des tronçons d’après-midi
Habiter les relations en terres inconnues
Je n’oublirai jamais ces ancrages
Preuves indéfectibles que la vie existe
Que les rencontres et les mouvements qu’elle crée subsistent

06/04/2020
Je pense que j’aimerais que toute ma vie soit comme aujourd’hui. Imparfaite mais pleine. Des heures qui existent sans prendre toute la place. L’horizon partout devant. Le flou derrière. Les espoirs tacites. L’ailleurs de l’existence, un rêve advenu.

Je suis devenue experte dans la cartographie des ruelles
Hoch’lag est un refuge que je n’ai jamais autant habité
Mon centre de gravité
Un engagement

Chaque excursion dans un autre quartier semble un voyage

Je me suis inquiétée pour la santé mentale des gens que j’aime
Les nouvelles qui tournent en boucle
Les points de presse quotidiens
L’isolement devant l’adulation populaire de la gouvernance

09/04/2020
L’intensité me tangue. C’est violent et magique à la fois. Comme si c’était tout ce qui existait, aucun ailleurs. Juste un présent ici. Ça bouillone tempête.
Ne pas contaminer surtout.

Après 17 jours, j’ai revu des gens
j’étais pleine
Le corps emporté par ces présences qui étaient jusqu’alors à l’extérieur de mon nouveau monde
Le privilège immense des constellations que nous nous sommes tracées

Y aller un projet à la fois

Je pense aux personnes qui sont seules
À leur quatre murs, j’espère qu’elles tiennent le coup

Le toucher prend un sens nouveau
Le «faire» n’appartient plus seulement au productif
Les amitiés s’engouffrent dans une nouvelle ère

Un projet à la fois

La police talonnent nos rues
Nos rencontres
Au temps du capitalisme ralenti
Un nouveau commun émane

Je ne suis plus le cours des jours
Au moins il fait beau un peu plus tout le temps

Moi aussi je m’ennuie de la mer
Presque imperceptibles
J’arrive à entrevoir de nouveaux rivages


lundi 13 avril

Lundi 13 avril, ça fait un mois aujourd’hui que le gouvernement a décidé que la crise était commencée.

Mes semis vont bien. Je les arrose individuellement et je souffle sur leur petite tige, c’est supposé les rendre plus fort.
Le monsieur qui ramasse les canettes ne cogne plus à ma porte, ça doit être dur pour lui. C’est un revenu, mais aussi une grande part de ses activités sociales. J’espère qu’il va bien.

Un de mes meilleurs amis est revenu de voyage il y a deux semaines, rapatriement oblige. On était supposé aller prendre une marche aujourd’hui, c’est la fin de son confinement strict, mais il pleut. On y va quand même.

En me promenant, j’ai tantôt l’impression d’un village fantôme quand je passe devant une shop avec un parking vide et des projets laissés en plan, tantôt le sentiment d’être en état de guerre quand j’ai comme seul paysage les cerises d’un char de flic au loin.

Il ne reste que la police dans la rue. Je ne suis pas sûr s’il y en ait plus que d’habitude ou si c’est l’absence de civil qui les rend aussi présents.

La distanciation sociale: pour ne pas croiser les gens sur le trottoir les gens marchent dans la rue. Généralement, je fais juste ça quand je déambule saoul au milieu de la nuit. Je bois peut-être pour me distancier socialement.

Je bois moins que d’habitude, ça doit être parce que je suis un buveur social. Lol. J’me pète la face à la prochaine occasion. Si c’est trop long je vais jouer à Danger Can tout seul.

Vous savez que c’est Pâques aujourd’hui? On a un congé férié. Tout est fermé. Comme hier. Les chocolats vont être en rabais au Dollo demain.

 

L'incubateur

Je me suis fait donner 0 jour de notice avant de me faire crisser dehors de chez nous à cause que j’ai été en contact avec la covid-19 pis que la job à ma coloc aimerait mieux qu’elle soit en quarantaine-stricte-sans-covid, même s’ils la dédommagent pas au final pour rester chez elle, mais quand même ça serait mieux qu’elle soit pas en contact avec son coloc contagieux même si ça a pas de sens-merci-on-sait-que-tu-comprends-et-qu’il-comprend-merci-encore

Fack j’ai crissé mes camps, pour des raisons patronales et parce qu’on m’a fait sentir coupable et je suis allé chez mon amoureuse avec qui pour deux semaines, j’ai partagé l’espace et nos germes et nos p’tites pousses qui germent et franchement si j’étais un virus à brin simple d’ARN ou une graine de poireau je choisirais cet endroit pour venir au monde et poursuivre ma descendance, car il fait chaud et les gens s’aime et les gens sèment et les gens ont le système immunitaire occupé à combattre les 24 Bleues dry que TP pis L nous ont rapporté de l’épicerie populaire.

Comme quoi être l’épicentre de la contagion, l’incubateur et les « patients 0 » à Hochelag, avec les amis.e.s incroyables qu’on a, ça a aussi des avantages. Mardi les gens faisaient la file dans nos textos pour nous offrir de faire notre épicerie.

Premier debout, levé à midi, faire déjeuner, caller mamie.

Faire à diner, Journée semis, Pas faite le tour, Check sa story.

Faire a souper, C’est entre ami.e.s, Le printemps dans ton quatre et demi

Le temps est comme une hydre, et chaque heure perdu laisse en aval… au moins deux heures de chilling.

 

 

Il y a tellement de monde dehors, mais pas les gens habituels. C’est “le monde de la rue”. Ceux et celles qui vivent dehors malgré l’interdit, parce qu’il n’y a nulle part d’autre à aller. Je sais que c’est pas facile comme vie, mais ça fait du bien de voir des gens se rassembler, jaser et rire en buvant de la bière dans la rue. Il y a beaucoup de personnes âgées parmis eux. Pas nécessairement âgées sous le poids des années, plutôt sous le poids de la vie. Une vie qui te donne l’air d’aller sur tes 70 même si c’est bientôt ta fête de 40 ans. C’est pas juste des personnes du quartier, mais le centre ville ayant été déserté suite à la fermeture des magasins, le monde qui vivent de la quête ont dû s’en aller. Ils ont dû se rabattre sur un quartier résidentiel, où des gens vivent vraiment et où il y a assez de passage pour faire un 30 sous par-ci, une clope par-là. Les refuges sont pleins à craquer. Quelques personnes se sont installées sur la terrasse du fancy restaurant “le Valois”. C’est une très bonne idée. C’est couvert des intempéries et c’est caché de la place Valois.  Quand la crise a commencé, il y a ben du monde qui se sont retrouvés plus à la rue qu’ils l’étaient déjà. C’est pas parce que tu vis dans une piaule ou une maison de chambre que t’es à l’abris de la stigmatisation par tes pair.es. Si tu tousses ou que t’as l’air pas bien on te montre la porte. Y’a pas plus de héros en dessous qu’au dessus du pont. Pis après t’essayeras d’aller quêter de l’argent entre deux quintes de toux de fumeur au dude des condos. Déjà que les “gens bien” évitent les pauvres en temps normal. C’est à la fois drôle et désolant de voir la peur dans leurs yeux quand ils se précipitent dans la rue pour ne pas croiser le gars qui vient de cracher sur le trottoir.

La peur, ils connaissent pas vraiment ce sentiment, ils sont tellement tout le temps self-righteous. Ces jours ci, en voyant ce qui se passe dehors, on peut affirmer que la peur a changé de camp.

 

Ce qui est disparu et la croisée des chemins

Un rappel

Une crise bouleverse par définition les habitudes, les flux économiques et les normes politiques. Les puissant.e.s sont nécessairement dans une meilleure position que «nous» pour en profiter afin modeler les rapports de force au sein de la société encore plus dans le sens de leurs intérêts.

C’est d’autant plus vrai dans la mesure où les moments d’incertitudes tendent à créer dans les sociétés des réflexes de ralliement au drapeau et chez les individus des accès de délation. Actes condamnables, mais compréhensibles d’individus atomisés qui tentent vainement d’avoir une prise sur leurs angoisses. Ceux-là seront prestement récupérés par l’État qui en profitera pour diversifier son portefeuille de répression.

Alors que le travail obligatoire, la crise économique et l’austérité nous attendent au tournant du mur, il convient pourtant de nous rappeler qu’au-delà des chèques que nous avons obtenus, l’apport le plus intéressant de cette crise est sans conteste l’effondrement expéditif de certaines illusions.

Le travail, essentiel?

Alors que des millions de gens s’emmerde chaque jour dans un boulot dont ils et elles étaient secrètement persuadé.e.s de l’inutilité, le confinement est venu leur en apporter la preuve indiscutable. Après avoir passé les 40 dernières années à célébrer les entrepreneurs et à cracher au visage des personnes précaires, souvent racisées, une société médusée découvre qu’elle peut bien se passer des premiers tant que les seconds répondent présentes.

Alors le gouvernement est bien obligé de subvenir aux besoins de base de sa population confinée, ne serait-ce que pour éviter les désordres malheureux que sont les évictions de masses et les émeutes de la faim, il existe peu de choses aussi éclairantes sur la nature de notre système que les inquiétudes du patronat qui se demande bien qui va bien faire les boulots de merde si personne n’a peur de crever à la rue.

Le monde, inchangeable?

Alors que depuis 40 ans les gouvernements successifs se sont démenés pour miner les services publics et peindre ses travailleuses et travailleurs comme des privilégié.e.s, les pouvoirs publics sont dorénavant forcés de chanter leurs louanges aux heures de grande écoute.

Alors que les États ont oeuvré à précariser au maximum la population en trouant le filet de sécurité sociale, ils se pressent dorénavant à sortir la machine à billet afin d’envoyer des milliers de dollars aux contribuables afin de maintenir la société à flot.

Alors que les chantres de la main invisible ont claironné que, même face à l’extinction de l’espèce, il était ridicule de même envisager actionner le frein d’urgence de la locomotive du progrès, le monde entier est à l’arrêt.

Ce qui se profile

La brutalité des mesures de «retour à la normale» aura donc autant à voir avec les impératifs de la Bête capitaliste qu’avec la nécessité d’enfoncer pour de bon dans nos consciences collectives qu’Il n’y a pas d’autre monde possible que celui ci. There is no alternative, disait l’autre. Le chômage de masse visera à nous faire rêver d’un boulot, même inutile, pour enfin manger. La précarité nous fera nous cramponner au salaire de misère. L’austérité nous fera oublier les services publics. Finalement la distanciation sociale maintenue permettra autant de nous déprimer que de nous empêcher de nous rassembler, deux facteurs essentiels à l’écrasement de toute velléité de changement.

À la croisée des chemins

Si nous ne devons apprendre qu’une seule chose des événements récents, c’est qu’il n’y a pas de fatalité. Une chose n’est éternelle que jusqu’au moment de sa disparition. Un ennemi n’est invincible que jusqu’à ce qu’il ne se retrouve au sol. Un monde ne poursuit sa route que jusqu’à ce qu’il soit immobilisé. De s’attendre à ce que les puissant.e.s nous prépare comme dystopie ne doit pas pour autant mener à la résignation. Les luttes qui nous attendent se dérouleront de manières acharnées dans les coulisses de la fin du monde. Mais même si la défaite reste la conclusion la plus probable de l’aventure, force est de constater que nous n’avons jamais vraiment connu de meilleures probabilités et que ça ne nous a jamais arrêté. Hier encore des fissures minuscules sont apparues dans la carapace autrement immaculée de la Machine. Si Aujourd’hui toutes et tous nous gossons dedans, peut-être que non seulement nous ne serons pas broyé.e.s dans ses engrenages, mais peut-être même pourrons-nous définir Demain.

 

Hic Sunt Dracones

J’éteins le moteur du char, mon chien est contente, elle sait qu’on est arrivé à un endroit qu’on aime ben. Sur les rivages de la ville, à la frontière de son territoire quadrillé et policé en plein état d’urgence sanitaire, on trouve une étendue ondoyante et boueuse qui se love quelque part entre le port, une autoroute, entre les tracks et le fleuve.  Au terrain vague, on doit rien à personne, m’enfin, faut quand même checker que les requins du CN ne sont pas dans les parages. C’est une terra nullius, une baie tranquille maintes fois explorée mais toujours déroutante. J’ai un ami qui habite là pour toujours. Il nous avait fait promettre de le défendre et de le chérir cet espace. On l’habite toujours, fear not, Nico. On détache les chiens, elles sont heureuses. Moi, ça va. Les matins vont et viennent, inexorablement, presque par hasard. Celui-ci est gris, trouble et agité, restless. Celui-là brilliant, clair, presque trop calme et doux pour être vrai. Puis tous les jours, les ressacs m’entraînent comme malgré moi jusqu’au soir, un autre 6 pack, etc. En marchant, je laisse mes pensées dériver. Y faut qu’elles sortent de ma tête, y’a pu de place, sont tannées d’être confinées dans ma caboche les idées, de moisir dans mon sloop plein de spleen. Le spot Viau c’est un vague territoire vivant où les dragons et autres monstres viennent exister, vivre, mourir, ceux que la société ne veut pas voir. Un endroit un peu hors du monde, pour quelques instants, le temps d’un feu en bravant l’interdiction de rassemblement, une place où peuvent naître des amours par accident, une lagune où viennent s’échouer, entre autres, des rêves de projets politiques sur un plage de kétamine pendant un éternel été. Oh, y’a un chien qui mange quelque chose, c’est non ça ! viens me voir. c’est quoi ça ? t’es un bon chien. Viens, on va aller faire s’envoler les mouettes. Malgré tout, je suis content d’être là.

Ça fait un moment qu’avec les ami.e.s on a choisi d’habiter un même quartier, de créer une densité, une consistance, des relations résilientes et solidaires. On a essayé de naviguer entre les écueils dans les eaux troubles de l’angoisse de vivre dans un système répressif et violent. On a voulu niquer la police, brûler les condos, prendre soin, nous nourrir gratuitement, nourrir le quartier, construire des infrastructures, vivre et lutter. On a fait tout ça. Certains diront construire le Parti, d’autre diront déclarer la guerre sociale ou encore bâtir l’autonomie. Moi je dirais qu’on a juste fait ça pour continuer à se lever tous les matins, histoire de garder une certaine contenance. On a caboté sur différents rivages un peu au gré des vents favorables. Pour se diriger, on s’est référé à différents portulans au fil des ans. Au début on s’en est calissé pis on a joué à des jeux de mains, de complices, on a voulu des printemps tout le temps, on est allé voir à l’Est avant de revenir dans notre quartier de condos-krakens affamés de profit. On s’est composé et puis décomposé, on s’est critiqué parfois trop durement puis on s’est étreintes, on s’est re-rencontré ou on s’est enduré ou on ne s’est jamais quitté, bref, on a fait de notre mieux. Mais... je contemple derrière mon épaule les épaves qui ont coulées au combat, les ami.e.s qu’on a laissé derrière parce qu’il allait me montrer son cul le p’tit criss, le plus beau jour de ta vie... Pas de la mienne tu me manques en esti. La mort d’un ami c’est un état d’exception qui dure pour toujours, une lame de fond qui emmène et redessine ton paysage intérieur à coup de tractopelle.

Je sens aussi cette suspension du temps en moi. Mes ami.e.s vont s’acheter de vagues terrains chacun.e.s de leur bord ou avec leur partenaire. J’avais ce projet là moi aussi lol. Nous construire une île déserte quelque part loin d’ici et loin de maintenant. Reality check mate touché coulé. Je sais je suis où et pourtant je suis perdu. Être perdu c’est pas vraiment de pas savoir où on est, on est toujours désespérément, précisément exactement où on est. Être perdu c’est de plus savoir où on va. Ces jours-ci, ou ces dernières années, je ne sais plus, j’essaie tant bien que mal de scruter l’horizon pour y deviner un phare pour me diriger, une plage juste au creux de tes reins pour aller m’allonger. Des fois, j’aimerais ça me distancer socialement de moi-même. Mais on est toujours désespérément, précisément, exactement soi-même. Mais bon, mes pensées s’égarent, elles ont pris le large. On a fait le tour du terrain vague, les chiens sont crevées, elles sont sales et satisfaites. Je repars la voiture, les chiens sont vraiment dégueulasses, va falloir les laver en rentrant à la maison. Pour le char c’est pas grave, c’est déjà une épave qui prend l’eau, elle s’en va à la casse anywayz, c’était la dernière fois que je l’utilisais. Une autre page que je suis obligé de tourner, un autre cap à contourner, contre vents et marées. On chill sur un balcon ou ben dans une ruelle. Ça dure un temps, mais c’est quand même vrai qu’il fait froid pour chiller dehors aujourd’hui. C’est pas grave, l’été s’en vient. Ciao, à bientôt. C’est dommage, je voudrais ben qu’on se deconfine la gueule, m’échouer dans tes bras, me lover à l’abris de tes anses. Je vais aller rejoindre les déconfins, des copains et des copines qui ont choisies de continuer à se voir pour préserver notre santé mentale. Ne pas respecter les lois, on a l’habitude. Mais les jugements des autres ami.e.s qui choisissent de la respecter cette fois-ci, et pour de très bonnes raisons, c’est plus difficile à recevoir. Mais quand même, une chance que je les ai les ami.e.s.

On nous répète et avec raison que le monde d’après la COVID sera pas comme celui d’avant. J’aimerais ça dire tant mieux. Avant c’était quand même de la bonne dompe. Depuis le temps qu’on l’imagine, la suspension du temps normal du capitalisme, quand elle se manifeste, perd de son charme, on va pas se mentir. Le monde au complet est perdu, ne sait plus où il va. Par défaut, l’état d’exception voudrait se revendiquer d’être hors du temps «normal». Pourtant, on le sait, en tout cas moi je le dis, l’état d’urgence n’est pas un ailleurs de la normalité mais une de ses modalités. Dans le sens que les choses ne seront plus jamais pareil qu’avant, nous resterons marqués par ses traumas et nous porterons ses stigmates. Les flics qui entrent sans mandat chez les gens, les apps de géolocalisation, l’armée mobilisée pour supporter un système de santé publique qui sombre dans des profondeurs abyssales; la perspective dystopique est perpétuellement redéfinie dans chaque nouveau paradigme politique. Je me demande ça va être quoi les traumas dans notre communauté de lutte: est-ce que les gens vont continuer à avoir peur du corps des autres ? Comment on s’organise quand on peut pas se voir ? Comment recoller nos morceaux d’existences fragmentées ? Comment on lutte contre le capitalisme sans être ensemble ? On verra bien. Certains proclament la commune comme déjà là, moi je dis que l’important c’est pas de la trouver, mais de toujours la rechercher.

Au moins, je ne me sens pas seul à être perdu. Le monde au complet avance comme malgré lui en terra incognita. Sur les anciennes cartes, là où les cartographes n’avaient pas encore rempli leur office, on pouvait lire hic sunt dracones, ici sont les dragons. Les territoires inexplorés étaient l’aire de reproduction des monstres fantasmés et représentaient en fait la peur de l’inconnu. On nous annonce la fin du déconfinement pour bientôt, on nous dit que ça va bien aller. Oui oui, jusqu’ici tout va bien... Moi ça va. Je reste à flot comme ça sans vraiment y être pour grand chose. Ah oui, je m’ennuie de la mer, j’ai envie de prendre le large.

Ah pis fuck, passe moi une autre bière, on va tu au terrain vague ?