Penser aux animaux, ces temps-ci, (pour moi en tout cas) c’est souvent penser à la mort.

C’est penser à l’extinction de masse, au déclin des populations, à la production en usine de vies mourantes. C’est penser aux monarques, penser aux vaches, penser aux orignaux, aux requins, aux salamandres. C’est penser aux trois milliards d’oiseaux en moins dans le ciel sur notre continent par rapport à il y a 50 ans. C’est aussi penser à tout ce qui est nécessaire pour que ces morts se passent sans heurt, sans révolte. Je pense en particulier à l’espèce de dévalorisation profonde qui est au coeur de notre rapport aux autres animaux (du moins dans cette culture). Et c’est elle que j’aimerais participer à contrer.

C'est penser à la mort, mais c'est aussi presque nécessairement penser à l'inverse. C’est penser à l’inimaginable intelligence émotionnelle des orques, ou à l’inassimilable langage des abeilles, à l’irréductible perspicacité des corbeaux, à la vie sociale des cochons, au plaisir sensuel des limaces de mer, à la présence vive des cougars, à l’exaltation de coyotes, à l’expérience du vent des libellules, à la complicité des virus, c'est penser aux nuances, aux couleurs, aux mouvements, aux patterns. Et penser à tout cela fait qu’on devient sensible à leur sort. Sensible comme dans ça fait un peu mal. Comme dans le contraire de l’indifférence.

Les Cultures Animales

Après un très long déni, le discours dominant occidental recommence, quoi qu’encore du bout des lèvres, à reconnaître l’existence des cultures animales. Et ça, un peu malgré moi, je trouve ça vraiment excitant. J’ai l’impression que les nombreuses brèches qui depuis quelques décennies déchirent la métaphysique occidentale (ouvertes, par exemple, à travers les études féministes et décoloniales) continuent de s’agrandir et j’ai même espoir que ce processus se passe plus rapidement que la recomposition qui s’opère aussi parallèlement. Je pense qu’en ce moment, le boom académique autour des « études animales » reflète et participe à une grande remise en question des fondements du rapport humain dominant au monde.

Le projet Bestiaire, c’est entre autres l’occasion de partager cette excitation en détaillant tous les questionnements qu’entraînent cette reconnaissance. C’est plutôt conceptuel, mais plein de potentiels de bouleversements concrets. Je me demande par exemple comment une « humanité » qui s’est construite en opposition à une « animalité » inventée/imaginaire est-elle mise à mal par cette révélation? Les binarités absolues et réductrices qui mènent le monde s’effritent, particulièrement celle opposant nature et culture, et ainsi les frontières entre les disciplines aussi, spécifiquement entre les sciences naturelles et les sciences humaines. Le domaine des études animales semble incarner cet effritement et l’accélèrer, bâtissant des ponts entre ces disciplines et refusant la primauté des sciences froides.

Bref, je suis excité, dis-je, parce que cette reconnaissance de l’existence des cultures animales permet aussi de critiquer profondément les assises de la science dite objective ou rationnelle et de pointer les horreurs commises grâce à elle depuis des siècles sans pour autant la rejeter en bloc. J’ai envie qu’on parle d’anthropodéni et de tout ce que ça implique! Qu’on parle d’épigénétique!

Et ça, ça ne peut que nous amener à explorer l’immensité de l’horreur de notre rapport aux animaux non-humains dans ce monde-ci. Aux violences impossibles de leur production, de leur captivité, de leur torture, de leur objectivation, de leur marchandisation, de leur invisibilisation, de leur annihilation, de leur domestication et surtout de leur déshumanisation (oui oui).

Mais aussi, j’ai envie d’aller ailleurs. J’ai le goût qu’on aille confronter comment la présence d’animaux domestiques dans nos vies, qui remplit un gouffre affectif tellement profond (et déjà juste sur ça il y aurait tellement à réfléchir), fait exister dans nos têtes un type de relation qui entremêle domination totale et amour, et que ça a des conséquences sur nos autres relations. J’ai envie qu’on parle de ce qu’on apprend dans ces relations. De ce qu’on apprend quand on voit nos parents crier contre le chien. Qu’on apprenne plus de ces personnes qui entraînaient des orques à Seaworld et avaient vraiment l’impression d’avoir une belle relation avec ces êtres avant de se rendre compte qu’iels participaient directement à les maintenir dans un contexte psychologiquement et physiquement invivable.

J’ai envie de parler du genre chez les autres animaux, ce qu’on évitait de faire avant par peur de naturaliser le genre, mais qu’on peut maintenant explorer, ayant reconnu leur existence culturelle. Et je veux qu’on parle de leur neurodiversité. D’une part, de toutes les manières non-humaines d’avoir conscience du monde et d’interagir avec lui, mais aussi de la neurodiversité des individus. Quand on croise un corbeau dans la forêt, comment on sait si on ne fait pas face à ce qu’on pourrait appeler un génie? Qu’est-ce que ça implique comme humilité?

Mais aussi, si je veux effectivement voir ce que la déconstruction de la catégorie imaginaire des animaux révèle sur les humain-es, j’aimerais aussi, dans ce projet, faire de la place pour les animaux en eulles-mêmes pour eulles-mêmes. Et si ça ne sera jamais parfait, puisque je vais toujours médié leur présence, j’ai quand même envie d’essayer. Je vais donc aussi insérer des histoires d’animaux, comme celle de cette pieuvre qui refusait de se laisser étudier et qu’on devine à travers les observations d’un scientifique excédé, ou comme celle de ces pigeons qui nourrissaient ceux des leurs qui se sont fait prendre au piège lors de l’installation d’une grille au bout d’un puit de ventilation. Des histoires et des observations humbles sur les existences éclatées de ces êtres qui sont à tellement d’égards nos semblables. Pour nous aider à apprendre à les voir et les écouter.

Je veux qu’on explore l’enchevêtrement des mondes, le rapport à la mort et au deuil et mille autres choses encore. Et je crois que de s’intéresser aux autres animaux permet tout ça. Oh et je vais tout à fait avoir envie de déborder cette catégorie finie - qui déborde déjà d’elle-même de toute façon - pour laisser de l’espace aux végétaux, aux individus fongiques, voire aux minéraux et à toutes les autres entités animées plus larges qui nous entourent ou nous constituent.

Et le tout en français, ce qui n’est pas rien considérant la quantité de matériel réflexif sur ce sujet disponible uniquement en anglais. Si vous avez des commentaires, des questionnements ou même envie d’écrire un ou plusieurs articles pour le projet, vous pouvez envoyer un courriel à millefolium7@riseup.net!