« Soit nous les surestimons, soit nous ne connaissons pas notre propre puissance »
– Jonathan Jackson, novembre 1969


Cher Liaisons,

Alors que je m’assois pour vous écrire, je suis frappé par l’écart qui sépare langage et expérience. Je voudrais crier « Le soulèvement des opprimés est juste! », au risque de sonner creux, car ces mots ont été usés par le temps et les mauvais usages. Comme le monde entier le sait, George Floyd était un homme noir de 46 ans assassiné par la police à Minneapolis le lundi 25 mai, alors que, cloué au sol pendant plusieurs minutes, le genou d’un porc a écrasé sa nuque. Dans la vidéo devenue virale on entend Floyd dire « I can’t breathe » (Je ne peux pas respirer) – une phrase qui nous ramène, dans une répétition infernale, aux derniers mots d’Eric Garner, tué par les flics à Staten Island en 2014, de ceux de Derek Scott, mort en 2019 à Oklahoma City, et de beaucoup d’autres dont on n’entendra jamais parler. Mardi, Minneapolis a brûlé. Mercredi, le soulèvement s’est répandu à tout le pays.

Il n’y a rien de nouveau au mépris systématique et génocidaire dont les noirs font l’objet dans ce pays, et d’autres ont raconté son histoire bien mieux que je ne pourrais le faire ici. Ce que je voudrais souligner, c’est comment ces morts et leur deuil ont secoué cet ordre racial en décomposition à sa racine, par la puissance de ce que George Jackson a appelé « l’appel tonitruant des défunts » [1] à une violente et sublime rédemption. Dans ce qui suit, je vais essayer de partager quelque chose de cette réverbération qui a fait vibrer les rues de New York, en revenant sur la préhistoire de ce soulèvement.

 

Bien qu’il y avait déjà eu quelques manifestations à l’été 2013 après l’acquittement de George Zimmerman pour le meurtre de Trayvon Martin, ce nous que sommes venus à connaître comme le mouvement Black Lives Matter prit véritablement son essor à l’échelle nationale en août 2014, après le meurtre de Mike Brown à Ferguson, Missouri. Des manifestations de masse eurent lieu à la fin de l’été et à l’automne 2014, contre le meurtre de Mike Brown à Ferguson, celui de Akai Gurley à Brooklyn en novembre, puis celui de Eric Garner en décembre, après qu’un jury ait décidé de ne pas poursuivre le flic qui l’avait tué. À l’époque, j’avais tenté de contribuer à entretenir l’énergie du mouvement et éviter sa capture institutionnelle. Beaucoup d’entre nous avaient succombé au péché des militants, qui est de perdre le contact avec la grâce de la foule.

 

On a décrit le militantisme comme le panneau dans lequel ce monde fait tomber les révolutionnaires. Il s’enracine dans notre aliénation et incarne le paradoxe de participer d’un mouvement de masse tout en tenant mordicus à notre identité de « révolutionnaires » –qui nous empêche d’être réellement transformés par la révolte. Autrefois comme aujourd’hui, la masse, la foule, le prolétariat ou le peuple (chacun de ces termes essayant de nommer un phénomène qui l’excède) ne cesse de dépasser les prévisions des militants. À l’apogée de Black Lives Matter, en décembre 2014, les protestataires ont réussi à bloquer des ponts et des autoroutes tout autour New York, abandonnant toute prétention à canaliser les énergies.

 

Cependant, lorsque l’énergie a décru, nous n’avons pas su en interpréter les signes, et avons tenté d’intensifier un mouvement qui était déjà en perte de vitesse. Le tout s’est terminé avec l’intervention classique du pouvoir : la distinction entre les bons et les mauvais manifestants. Le maire De Blasio s’est entretenu avec les bons, enchantés de le joindre dans la condamnation des mauvais. Faisant partie des mauvais, je me suis retrouvé à la prison de Rikers Island pour deux semaines. Cette île montre un étrange mélange entre une végétation envahissante et un confinement total, entre un camp de vacances et un camp de concentration. De toute ma vie, c’est là que j’ai été le plus en contact avec cette « menace profonde pour l’ordre existant » que Fred Moten appelle « la socialité noire insurgente ». Bien qu’elle découle de la nécessité, la profonde camaraderie et solidarité entre prisonniers excédaient largement celles de la gauche la plus pieuse. Elles sapent en permanence la persécution et la déshumanisation dont font l’objet les prisonniers.

Les manifestations se sont poursuivies ces cinq dernières années à New York, avant de connaître un regain de tension majeur à la fin 2019-début 2020, avec des marches turbulentes contre la police, qui ont ramené une bonne dose de joie dans les rues. En plus de ces manifs très diversifiées socialement et racialement, rassemblant des punks, des révolutionnaires et des bandes de jeunes, le coronavirus a manifestement joué un rôle dans le contexte qui a vu émerger la révolte actuelle. Comme le disait une lettre récente de Paris, le virus est aussi dévastateur parce que les êtres humains ont perdu toute relation aux autres êtres vivants de ce monde. Pour les personnes les plus déshumanisées dans ce pays, la mauvaise santé et le manque d’accès aux soins ont rendu la situation encore plus mortelle, donnant une nouvelle signification au proverbe noir « Lorsque l’Amérique blanche attrape le rhume, l’Amérique noire a une pneumonie ».  Les noirs américains ont deux fois plus de chances de mourir du virus que les blancs. Ces derniers mois, des New Yorkais racialisés ont été brutalisés par les flics au prétexte qu’ils ne respectaient pas les règles de distanciation sociale, alors qu’on voyait des groupes de blancs sans masque se prélasser dans les parcs.

 

Chômage de masse, violence policière, la solitude du confinement, la mort par le virus…puis George Floyd qui se fait fucking tuer. Trois jours après sa mort, le 28 mai, j’ai été témoin de ce que je n’aurais jamais pu imaginer : un vrai soulèvement, qui traverse les cinq arrondissements! Ceci ne serait pas si exceptionnel si New York n’était pas devenu essentiellement un État policier. Comparé aux 800 flics de Minneapolis ou les 1400 de Seattle, New York dispose de 40 000 policiers. Leur budget est de 5,6 milliards de dollars et ils ont un réseau international anti-terroriste à leur service. Malgré tout cela, des marches immenses ont envahi les rues partout en ville. Des milliers de protestataires sont sortis du confinement et se sont retrouvés, prenant les autoroutes, les ponts, les rues de cette ville malade, en utilisant des outils de coordination logistique et défiant les appels futiles des « organisateurs » à rentrer chez soi et le couvre-feu du gouvernement. Ce qui distingue ce soulèvement d’un simple mouvement et qui constitue la source de sa puissance, c’est sa capacité à surmonter. Des affrontements violents avec les flics ont éclaté partout, et dans bien des cas les flics ont été entourés et repoussés par la foule. Des feux d’artifice explosaient, des barricades étaient mis en place, les voitures de flics brûlaient, leurs radios subtilisées, leurs drones attaqués. Il y avait des pillages partout, et surtout au centre-ville. En plus des caisses de solidarité et du soutien pour les arrêtés, des organisations ont ouvert leurs portes aux manifestants, alors que des initiatives d’entraide coordonnaient des voitures pour y ramener les manifestants qui cherchaient à fuir les flics après le couvre-feu.


Durant la dernière décennie, même pendant Occupy et Black Lives Matter, la présence de la foule, surtout à Manhattan, s’accompagnait presque toujours d’un sentiment de confinement ou de suffocation, ce qui évoque étrangement l’expérience du confinement pendant la pandémie. Mais le soulèvement actuel, qui a tous les signes d’un mouvement populaire large, n’hésite pas à se tenir contre la police. C’est ce qui le nourrit, ouvrant un espace pour que la foule puisse s’approprier la ville. Bien que des gens de tous âges sont présents, l’initiative vient des jeunes – des punks, des skaters, des ados, surtout des jeunes noirs, qui sont à l’avant-garde du Black Power dans ce mouvement. Comme des amis ont récemment affirmé :

Après un demi-siècle sans porte-parole à sa tête, la jeunesse noire a montré à tout le pays qu’elle est plus que capable de tracer son propre chemin et de prendre des initiatives… Le spectre entier de la révolte noire qui prend aujourd’hui les rues est celui de leaders sans leaders, qui montrent aux autres ce que signifie le fait de se libérer.

L’agression des magasins de luxe de Soho et Midtown peut être vue comme une revanche de classe contre un système qui n’a rien à offrir. Une fois que la police est neutralisée, la rue se transforme en fête. J’aimerais pouvoir transmettre quelque chose du déploiement de ce soulèvement – une bribe de la puissance propre à la « socialité noire insurgente » –, mais il est difficile de la capturer dans un récit. Il faudrait procéder par contretemps, par la polyphonie ou l’improvisation. Des foules se réunissent pour marcher, souvent sans destination précise, et puis improvisent leur trajectoire dans la nuit. Certains fragments participent aux formes protestataires qui ont émergé ces dernières années (die-in, poser un genou à terre); d’autres s’engagent dans la confrontation asymétrique des flics, construisant des barricades, attaquant les voitures de flics, pillant les magasins pour s’amuser, enivrés. On a parfois l’impression que tout cela arrive en même temps.

La scène qui suit tente de recomposer les énergies hétérogènes du soulèvement. Une des tactiques du répertoire activiste des dernières années est le face-à-face dramatique avec la ligne de flics. Cela ne semble servir aucun but stratégique, sinon l’affirmation d’une supériorité morale, et finit souvent par une simple ronde d’applaudissement. À un moment, un groupe d’activistes s’adonnait solennellement à ce rituel. Plus loin dans la rue, des jeunes s’étaient réunis selon une autre sensibilité. Leurs efforts venaient d’être récompensés par l’obtention d’alcools de qualité, et ils célébraient en dansant sur du Pop Smoke, un rappeur drill de Brooklyn, tragiquement tué en février à l’âge de 20 ans. Ses chansons « Welcome to the Party » et « Dior » (« I’m up in all the stores ») sont devenues des hymnes de la révolte. Comme d’autres artistes de Brooklyn, Pop Smoke était un emblème de la scène drill, joignant le son de Chicago à l’énergie caractéristique de New York, le rap de Brooklyn aux beats britanniques. Après quelques chansons, un activiste armé d’un mégaphone est venu déclarer à la foule que ce n’était pas un moment pour faire la fête, et a tenté de diriger la foule vers un face-à-face avec la police. Mais pour ces jeunes, il n’y avait pas de contradiction, seulement une différence qui coexiste à l’intérieur du soulèvement. Alors que les activistes semblaient fétichiser leur relation à la police, la jeunesse faisait de l’émeute une fête, un carnaval de leur nouvelle puissance commune.

Cette puissance ravage toute tentative de la contenir. Elle ne se laisse pas rabattre à un passé qui l’aurait anéanti, comme je le croyais autrefois. Je comprends pourquoi les révolutionnaires qui avaient été témoins jadis de la puissance de masse des opprimés lui ont dédié toute leur vie, même si c’était en vain. À New York, elle s’est abattue sur la ville comme les vagues d’un ouragan. Rien ni personne ne pouvait l’arrêter. Être révolutionnaire sans se laisser transformer par cette puissance, c’est vivre une ironie tragique, refusant de voir la révolte pour ce qu’elle est – quelque chose qui excède nécessairement toutes les attentes de clarté et de pureté.

Si nous pouvons distinguer un arc narratif dans la révolte, c’est celui de l’intensité. Après environ une semaine, les émeutes ont laissé place à des manifestations qui prennent la rue à pied, en skateboard ou à vélo. Alors que le soulèvement perdait du souffle et que l’écho des vagues s’éloigne, la caisse de résonance des classes moyennes a repris le devant de la scène. Dans cette deuxième semaine, l’une des manifestations auquel je participais a été écourtée par des leaders autoproclamés. Deux prolétaires noirs à qui j’ai parlés étaient déçus de cette domestication, sachant très bien qu’après toutes ces marches – s’il ne s’agit que de marcher – tout reviendrait à la normale encore une fois.

Toutes les paroles et tous les arguments doivent tenir compte de cette puissance, qui a déclassé le labyrinthe petit-bourgeois des grandes déclarations sans gestes de masse.

Dans son urgence messianique, la lutte noire pour la survie représente une forme de vie où la séparation entre le politique et le personnel disparaît, tout comme celle entre les fins et les moyens. Les concessions substantielles du pouvoir effrayé montrent que le soulèvement a fait plus pour contraindre la police en quelques semaines que n’importe quelle réforme « progressiste » dans toute l’ère néolibérale, incluant les promesses électorales d’un néo-socialisme insipide. Appartenant à la situation spécifique de l’ordre racial aux USA, cette révolte ne fait que confirmer que de la lutte des peuples autochtones, en passant par les féministes au Mexique, les Gilets jaunes en France, l’insurrection au Chili et les luttes contre la catastrophe écologique se rejoignent dans une lutte de la vie contre la machine de mort du capital, comme moteur de la guerre civile mondiale actuelle. En ce sens, George Jackson avait raison lorsqu’il déclarait que sans les programmes d’entraide autonome du Black Panther Party – qui ont été détruits par l’État puis recréés sous la forme « associative » pour faciliter le contrôle – les communistes noirs ne seraient jamais devenus une force politique décisive. À l’aune de cette affirmation, le retour de Raul Zibechi aux Thèses sur l’Histoire de Benjamin est instructif :

 

La tradition des opprimés nous apprend que l’état d’exception dans lequel nous vivons n’est pas l’exception mais la règle. Nous devons viser une conception de l’histoire qui s’accorde avec cette idée. Alors seulement nous verrons que notre tâche est de faire advenir un réel état d’exception, et cela nous aidera à consolider notre position dans le combat contre le fascisme.

 

Pour Zibechi, comme pour les Black Panthers à l’époque, et pour Kali Akuno de Cooperation Jackson aujourd’hui, faire advenir « un réel état d’exception » implique d’apprendre à vivre et à organiser à distance de l’État comme seul moyen de construire « les ressources éthiques, organisationnelles et politiques pour confronter l’ennemi ». Si une leçon peut être tirée du soulèvement à New York – dont l’acte final reste à écrire – c’est qu’il faut se souvenir que dans les 70 dernières années, ce sont les luttes noires qui furent la principale menace à l’ordre social des États-Unis. Pour ce faire, il faut une attention renouvelée aux appels tonitruants des défunts, dont le pouvoir de rédemption hante sans cesse les dirigeants et convoque les masses à l’action par-delà la mort.

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[1] En 1971, George Jackson a écrit une lettre à un camarade depuis la prison de Soledad où il citait une autre lettre de son frère Jonathan, décédé l’année précédente dans une tentative de délivrer son frère aîné. George décrivait les mots de Jonathan comme un appel d’outre-tombe, qui se confond avec tous les autres « appels tonitruants des défunts » (thunderous graveyard affirmations).