« Si la vie est aussi mauvaise dans les pays pauvres et aussi bonne dans les pays riches, pourquoi est-ce que toutes les personnes dans les pays pauvres qui veulent une meilleure vie ne partent pas immédiatement pour un pays riche ? Simple. Parce que les pays riches ne le permettent pas. La vérité est : nous vivons dans un monde d’apartheid global. Un apartheid non pas basé sur la race de nos parents, mais sur la nation de nos parents. Pour la grande majorité de l’humanité, migrer vers le premier monde est tout simplement impossible. » [1]

Le monde riche actuel est une vaste « gated community », un quartier fermé, réservé pour une poignée de privilégiéEs. Ce « premier monde » est entouré d’une clôture, généralement fermée, particulièrement pour les personnes provenant du tiers monde. Comme la très riche ville Mont-Royal, qui ferme sa clôture au quartier pauvre de Parc-Extension [2].

Il ne s’agit cependant pas seulement d’une isolation économique, mais aussi d’une isolation politique. Combien d’habitantEs de ville de Mont-Royal ont la main sur les leviers de pouvoirs de la ville de Montréal ? Combien son banquièrEs, propriétaires de bâtiments de d’entreprises ? Et combien d’habitantEs de Parc-Ex ont le même pouvoir ? Les habitantEs de Parc-Ex n’ont même pas leur mot à dire sur ce qui se passe dans leur propre quartier [3] !

Et de la même manière que les habitantEs de Parc-Ex n’ont pas de pouvoir officiel sur leur quartier à Montréal, les habitantEs du tiers monde n’ont pas leur mot à dire sur le territoire qu’ielles habitent. La raison est la même : ce sont les propriétaires qui décident. Et rien ne sert de se leurrer : c’est le premier monde qui possède le tiers monde. Parfois directement, comme au Honduras où une grande partie des terres cultivables sont la possession de Dole et Chiquita. Parfois indirectement, comme en Haïti, où l’économie est la possession d’une clique de familles ultra-riches [4].

///

La richesse relative de certainEs d’entre nous dans ce premier monde est le résultat de cette dépossession du tiers monde. Pour que le premier monde puisse se payer des piscines creusées, des chalets au Mont-Tremblant, des gros chars de l’année et des voyages à Bali, il faut bien que la richesse vienne de quelque part. Et s’il y a quelques nationaleux qui chantent la force de travail du québecois francophone blanc, ce n’est pas avec notre sirop d’érable qu’on peut s’acheter tout ça.

On peut, ou en tout cas certaines québécoisEs peuvent, s’acheter tout ça parce que la richesse nécessaire pour se le payer a été volée ailleurs. Disons que tous ces fabuleux produits coûtent pas mal moins cher quand ils sont fabriqués par des esclaves. Parce que c’est ça la situation, dans des pays comme Haïti :

  • Quand on ne te donne qu’à peine assez pour manger et avoir un toit [5],

  • Quand tu essaie de te plaindre de tes conditions de vie et que l’armée canadienne ou américaine débarque pour te fermer la gueule, quand ce ne sont pas des flics formés par notre cher SPVM [6],

  • Quand tu essaies de t’échapper et qu’on te ramène de force dans ton taudis [7],

Quand tu vis dans une telle situation, c’est quoi la différence avec un esclave ? Parce que c’est ça, la situation actuelle, c’est ça le système d’immigration des pays riches. Nos pays riches sont les Ville Mont-Royal ou les Westmount de ce monde : beaux, propres, sécuritaires, mais au final inaccessibles pour la majorité des gens.

Le bloc soviétique avait son « rideau de fer » qui empêchait les gens de sortir, mais notre monde actuel a ses propres barrières étanches, qui empêchent les gens d’entrer. Un rideau de fer autour des frontières du paradis qu’est le premier monde. Un rideau formé de lois d’immigration racistes. De forces de maintien de la paix, qui ne sont finalement que des forces de maintien du statu quo pour les oligarques du tiers monde. De corporations esclavagistes, contrôlées ici-même, par des gens autour de nous [8].

Faque la haute finance du premier monde transforme lentement pas vite les pays en gigantesques exploitations esclavagistes. Le Honduras devient une immense plantation fruitière, et Haïti devient une gigantesque fabrique de t-shirts. Quelle joie de naïtre en Haïti, et de savoir que toute ta vie passera entièrement par l’industrie des t-shirts [9]. Quelle bonheur de se réveiller le matin et de se dire, aujourd’hui je fais encore des osties de t-shirts, parce que tabarnak, c’est ça ou crever de faim pis j’ai même pas le droit de crisser mon camp et d’essayer autre chose ailleurs.

Et après, le monde se demande pourquoi Haïti est pratiquement toujours en pleine révolte.

///

L’avantage de ce système, c’est que ça nous permet de toujours bénéficier du travail des esclaves, mais de les garder au loin, où on ne peut pas les voir. Comme ça, l’opinion publique du premier monde ne s’offusque pas et peut dormir tranquille. Mais tsé, finalement, on aimerait bien ça avoir des esclaves ici quand même. Parce que, au final, des esclaves, c’est pratique.

Notre peuple québécois, qui serait si vaillant et si travailleur, n’aime pas faire les tâches ingrates comme ramasser les légumes ou torcher des toilettes. Je ne dis pas que personne né ici le fait, j’en ai torché des osties de toilettes dans ma vie, mais disons que ce ne sont pas des emplois populaires. Et quand on essaie d’encourager les jeunes à faire ce genre de travail, celleux-ci ont le culot de revendiquer des conditions de travail décentes ou pire, essaient de se syndiquer [10].

Et de là vient le « Programme des travailleurs étrangers temporaire », où on fait venir des travailleuses et travailleurs d’autres pays pour faire le travail qu’on ne veut pas faire ici. Travailleuses et travailleurs étrangers qui viennent ici, mais qui restent pour toujours citoyenNEs, pour ne pas dire esclaves, de leur pays d’origine. C’est comme ces femmes de ménages qui voyagent de leur quartier pauvre quotidiennement pour torcher les maisons des riches, sans jamais avoir l’espoir d’un jour habiter dans l’un de ces châteaux.

Et on se retrouve dans cette bizarre situation où plusieurs agriculteurs québécois ont plus à voir avec le propriétaire d’esclaves des plantations sudistes du XIXe siècle, qu’avec le mythe du brave agriculteur québécois de la même période [11].

///

Oui il y a du monde pauvre ici, et pas mal plus depuis le début de la pandémie.

Les anti-immigrations disent qu’on ne peut pas accueillir tout le monde. C’est vrai : on ne peut pas donner à tout le monde une piscine creusée, un chalet à Mont-Tremblant, un gros char de l’année, pis des vacances à Bali. On ne peut pas touTEs vivre dans des châteaux au sommet du Summit Circle de Westmount.

Les anti-immigration disent qu’il faut aider « les nôtres avant les autres », mais cette vision nie à quel point nous sommes dépendantEs de ces « autres ». On ne produit au Québec qu’une portion de la nourriture qu’on consomme [12], le reste étant importé. Et de la nourriture produite au Québec même, on a vu avec la pandémie que sans l’aide des travailleuses et travailleurs étrangèrEs, on est dans marde.

///

Nous ne pouvons plus prétendre que nous vivons dans une bulle, détachéEs du reste du monde. Alors que nous combattons ici pour obtenir le fruit de notre propre labeur, nous ne pouvons refuser que ces « autres » obtiennent leur juste part aussi. Et oui, ça veut dire que pas tout le monde aura sa piscine creusée, ni son chalet à Mont-Tremblant, ni son gros char de l’année, ni ses vacances à Bali.

Mais qui ne le savait pas déjà ?



[1] Traduit de Bryan Caplan, Zach Weinersmith, « Open Borders : The science and ethics of immigration » (https://us.macmillan.com/books/9781250316967) p7-9. Notez que ce livre présente une vision capitaliste de l’immigration, et conclut que l’immigration est une bonne chose car elle est bonne pour les banquièrEs. J’ose espérer qu’une personne a une valeur intrinsèque qui va au-delà de sa valeur économique. Malgré tout, ce livre présente plusieurs arguments intéressants pour l’ouverture des frontières.

[2] https://www.lapresse.ca/debats/votre-opinion/200909/29/01-906675-notre-mur-de-la-honte.php

[3] https://www.cbc.ca/news/canada/montreal/park-extension-evictions-gentrification-1.5267278

[4] L’article date de 1994, mais le scandale récent de PetroCaribe semble indiquer que la situation n’a pas beaucoup changé : https://www.sun-sentinel.com/news/fl-xpm-1994-06-15-9406150177-story.html

[5] Un repas dans un restaurant de base est 4$, dans un pays où la majorité vivent avec moins de 2$ par jour : https://www.pri.org/stories/2018-08-03/food-insecure-haiti-street-vendors-play-central-role-feeding-capital

[6] Article sur la relation entre le Canada et Haïti : https://ricochet.media/en/2748/members-of-haitian-community-occupy-justin-trudeaus-office-in-montreal et sur le SPVM : https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/774349/policiers-haiti-abus-exploitation-sexuelle-haiti-spvm-sq

[7] https://www.journaldemontreal.com/2018/08/09/expulsion-dhaitiens-inquietude-au-sein-de-la-communaute-1

[8] Jugement de la cour suprême du « Canada », donnant le droit à d’ex-esclaves somaliens de poursuivre une entreprise canadienne pour son rôle comme escalvagiste : https://decisions.scc-csc.ca/scc-csc/scc-csc/en/item/18169/index.do

[9] C’est pas des farces, presque 40% des exportations de Haïti sont des t-shirts : http://opendata.investhaiti.ht/pxiugdc/haiti-s-top-exports-and-imports C’est t-shirts sont faits en partie par la compagnie esclavagiste montréalaise Gildan : https://www.theglobeandmail.com/report-on-business/rob-magazine/do-you-know-where-your-t-shirt-came-from/article21818609/ Dans les mots du délégué syndical Jean Bonald Golinsky Fatal  (traduits de l’anglais) : « C’est pire que l’esclavage. Les esclavagistes avaient l’obligation de nourrir et d’habiller leurs esclaves. Ici, on n’a même pas ça ... »

[10] Un programme américain de 1965 pour remplacer les travailleuses et travailleurs des champs par de jeunes américains a été un échec : https://www.npr.org/sections/thesalt/2018/07/31/634442195/when-the-u-s-government-tried-to-replace-migrant-farmworkers-with-high-schoolers Pour reprendre les termes d’un journal de l’époque (traduit de l’anglaise) : « Travailler avec des légumes près du sol demande une motivation pas mal plus grande qu’un peu d’argent. Comme par exemple, souffrir d’une faim dévorante. » De même, le gouvernement Legault a essayé d’encourager les jeunes du Québec de travailler à la ferme vu que les travailleuses et travailleurs migrants seraient en retard à cause de la pandémie. Soudainement, il fallait leur donner 100$ par semine de plus pour faire le même travail que les migrantEs font depuis des décennies : https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1694883/gouvernement-quebec-incitatif-quebecois-agriculture

[11] Encore une fois, il y a plein d’agriculteurEs québécoisEs qui font un travail honnête. Pis il y en a d’autres : https://www.journaldemontreal.com/2020/07/20/fermiers-accuses-dabuser-des-travailleurs

[12] https://www.lapresse.ca/actualites/national/201106/24/01-4412402-peu-daliments-quebecois-dans-nos-assiettes.php