Au début des années 1970, dans la continuité du projet de « modernisation du Québec » entamé par le gouvernement de Jean Lesage, le gouvernement de Robert Bourassa veut développer de grands projets énergétiques dans le Nord du soi-disant Québec. Afin de développer le potentiel hydroélectrique des grands cours d’eau qui traversent le territoire, il compte installer une série de barrages sur la Grande Rivière (qui se jette dans la Baie-James) et sur plusieurs autres rivières du Nord. La phase I du « projet de la Baie-James » prévoit la construction de trois centrales sur la Grande Rivière. Le projet nécessitera la dérivation des rivières Eastmain, Opinaca et Caniapiscau, une réduction importante du débit de dizaines de cours d’eau ainsi que la création de plusieurs réservoirs. En d’autres mots, ce projet entraînera l’inondation d’immenses territoires et la modification en profondeur du Nord du Québec.


Déversoir du barrage Robert Bourassa, autrefois appelé La Grande-2.

Or, le projet, qui doit offrir un « développement économique sans précédent » aux Québécois.es, prendra place sur les territoires non-cédés des peuples Cris et Inuit notamment. Et si techniquement le gouvernement du Québec ne peut pas développer de projets sur ces territoires sans avoir obtenu l’accord préalable des principaux concernés, les travaux débutent pourtant en 1972.

Les travaux sont interrompus dès novembre 1973, suite au jugement Malouf, fruit d’une longue procédure judiciaire de l’Association des Indiens du Québec contre le gouvernement québécois. Le jugement note que les conséquences des travaux de la Baie-James seraient fortement ressenties par les Cris, et ordonne en ce sens « de cesser, de se désister et de s’abstenir immédiatement de poursuivre les travaux, opérations et projets dans le territoire […] incluant la construction de routes, barrages, digues et des travaux connexes » ainsi que « de s’abstenir de s’ingérer de quelque façon que ce soit dans les droits des requérants, de violer leurs droits de propriété et de causer des dommages à l’environnement et aux ressources naturelles dudit territoire ». Ce n’est que partie remise et le jugement est immédiatement renversé par la Cours d’appel du Québec (jugement plus politique que juridique), ce qui entraîne la reprise des travaux.

« C’est pour leur avenir que travaillent les dissidents ». Photo : Gérald McKenzie.

Les Cris et les Inuits qui s’organisent de plus en plus contre le projet forcent pourtant le gouvernement à entreprendre des négociations avec eux. C’est de là que naît la Convention de la Baie James et du Nord Québécois. Mais le gouvernement entend bien mener ces négociations à sa façon. Tout d’abord, il n’accepte de négocier qu’avec deux organisations peu représentatives des peuples concernés : le Grand Council of the Crees et le Northern Quebec Inuit Association. Cette seconde organisation, en particulier, a été créée par le gouvernement fédéral dans le but de mener ces négociations. Elle désinforme les Inuits, et 30 % des Inuits se dissocient officiellement d’elle au début de 1975.

Ce sont les deux tiers de la superficie totale (approximativement les terres concernées par l’Acte d’Extension des Frontières de 1912, ci-dessous) de la province du Québec qui doivent être couverts par la Convention de la Baie James et du Nord Québécois et par celle du Nord-Est (qui sera signée en 1978 avec les Naskapis). Elle recouvrira le territoire des Inuits, celui des Cris de la Baie-James et celui des Naskapis du Nord-Est. De plus, ces conventions éteindront les titres putatifs des tiers, c’est-à-dire des groupes autochtones ayant des droits sur ces territoires mais n’ayant pas été conviés aux négociations. Il s’agit des Innus (Montagnais), des Attikameks et des Anishinabeg (Algonquins), ainsi que du groupe des Inuits dissidents de la Convention.

Carte tirée du document Les Inuit dissidents à l’entente de la Baie-James (Inuit Tungavingat Nunamini, 1982).

Les magouilles et les mensonges des gouvernements du Canada et du Québec, ainsi que de chefs autochtones et inuits peu scrupuleux, mèneront à la signature de la Convention le 11 novembre 1975. En plus d’imposer l’extinction des droits autochtones sur les territoires concernés, la Convention, qui prétend poser les fondements d’un « nouveau » contrat social entre les Blanc.hes et les autochtones du Nord, entérine la folklorisation des activités traditionnelles et la création de bureaucraties calquées sur celles de l’État colonial (au mépris des structures de gouvernance préexistantes à la Convention). Ce que la Convention propose, en bref, c'est la spoliation des terres autochtones, leur destruction à des fins économiques et… un « gouvernement » autochtone, dans les faits contrôlé par les colonisateur.trices.

« En considération des droits et avantages accordés aux présentes aux Cris de la Baie James et aux Inuit du Québec, les Cris de la Baie James et les Inuit du Québec cèdent, renoncent, abandonnent et transportent par les présentes toutes leurs revendications, droits, titres et intérêts autochtones, quels qu’ils soient, aux terres et dans les terres du territoire et du Québec, et le Québec et le Canada acceptent cette cession »

Dispositions générales de la Convention de la Baie James et du Nord Québécois, 2.1 « Remise des droits »

Pourtant, un groupe de dissident.es inuits bien organisé décide de mener la fronde contre les gouvernements et leur inacceptable Convention. Il.les refusent notamment catégoriquement l’extinction de leurs droits ancestraux ainsi que l’extinction comme base préalable à une négociation. L’Inuit Tungavingat Nunamini (ITN) ne met pas en place les mesures convenues dans la Convention, valorise les formes d’organisation autonomes comme les coopératives (notamment dans les villages Povungnituk, Ivujivik et Sugluk) et lance des poursuites contre tous les signataires de la Convention, y compris contre les représentants autochtones. Il.les sont appuyé.es dans leurs démarches par l’Association des Indiens du Québec et par des membres influents des peuples ignorés par les négociations.

Quelques représentants de l’ITN. Photo : Gérald McKenzie.

L’association Inuit Tungavingat Nunamini a aussi comme objectif la création d’un gouvernement réellement autonome pour les Inuits, qui garantirait les droits des Inuits, le respect et le maintien des traditions et du mode de vie inuit et dont la langue de fonctionnement officielle serait l’inuktitut. Malheureusement, ni les actions des Inuits sur le terrain ou en cours, ni les alliances entres divers peuples ne viendront à bout de la Convention de la Baie-James et du Nord Québécois.

Nous présentons ici une déclaration de Tamusi Qumak, leader inuit de l’ITN. Cette déclaration, qui explique la lutte des Inuits dissident.es de la Baie-James apparaît dans la brochure Les Inuit dissidents à l’entente de la Baie James publiée par l’Inuit Tunganvigat Nunamini en 1982. La brochure présente les raisons du refus de l’ITN de signer la Convention et analyse comment, malgré les oppositions, le gouvernement a réussi à imposer la réalisation de son projet pharaonique. On y trouve aussi une critique virulente de la Northern Quebec Inuit Association, qui signa la Convention au nom de tous les Inuits, sans tenir compte des dissident.es ni réellement informer les Inuits du contenu de la Convention. L’entièreté de la revue de l’ITN est maintenant disponible en ligne.

1979. Les dissident.es à la Convention décident aussi de boycotter la commission scolaire Kativik, formant leurs propres écoles « volontaires ». Photo : Gérald McKenzie.

On lira avec attention l’article Mouvements politiques des Inuit, où Lisa Koperqualuk revient sur les résistances menées par les Inuit contre la Convention mais aussi pour l’autodétermination du Nunavik. Notons aussi l’excellent film Debout sur leur terre (1983), réalisé par Maurice Bulbulian en collaboration avec les militants de l’Inuit Tunganvigat Nunamini. On consultera aussi le livre critique Electric Rivers : The Story of the James Bay Project de Sean McCutcheon publié chez Black Rose Books en 1991. Surtout, on consultera le témoignage remarquable de Tamusi Qumak (1914-1993) sur l’ensemble de sa vie et sur sa lutte au sein de l’ITN : Je veux que les Inuit soient libres de nouveau. Le colonialisme du Nord y est décrit, de l’arrivé des premiers Blancs à l’assassinat des chiens de traîneaux par la SQ dans les années 1950 et à la sédentarisation forcée des Inuits, ainsi qu’à leur acculturation (partiellement réussie seulement).

« Sous l’influence d’ITN, les villages de Puvirnituq et d’Ivujivik refusèrent de reconnaître les institutions issues de la Convention (qui fut quand même signée) et obtinrent l’établissement de leurs propres écoles et services de santé. Leur dissidence ouvrit en bonne partie la voie aux négociations qui menèrent à la signature d’un accord de principe sur l’autonomie du Nunavik, en 2007. »

Louis-Jacques Dorais, préface au livre de T. Qumak

Tamusi Qumak, un des leaders d’ITN, et quelques membres de sa famille a Povungnituk. Photo : Gérald McKenzie.