Dossier thématique: Propriété privée et économie du don

Avec mes ami.es, ces temps-ci, on commence lentement à explorer ce qu’on pourrait appeler la magie: les liens infinis, irrationnels, mouvants, puissants et invisibles entre toutes les choses. Les influences cachées. Le jeu des perceptions. Les existences immatérielles. La diversité des états de conscience qui donnent accès à tant de facettes du réel.

Cet intérêt nous mène à nous attarder particulièrement aux dimensions invisibles de la réalité : les émotions, les dynamiques, les non-dits, les liens, les scripts, les hallucinations, les esprits, les mort.es, les présences invisibilisées, les microbes, les forces, etc. C’est avec  tout cela en tête que j’aborderai le thème de la propriété, bien qu’en m’attardant à un seul aspect plutôt simple, soit les liens affectifs complexes et mouvants qui nous lient aux objets et que le régime de propriété rationalise/optimise. J’affirmerai qu’à travers cette rationalisation (comme à travers toute rationalisation) de précieuses nuances sont perdues et nos capacités à interagir avec elles s’amenuisent. J’utiliserai de nombreux exemples pour définir à grands traits les contours d’une logique relationnelle qui s’appuie sur ces liens affectifs et pour visibiliser ses bienfaits. 

1. La logique relationnelle : l’exemple du piano

J’aime les pianos. J’ai un lien avec la catégorie large des claviers, mais aussi j’ai un lien spécifique avec le piano sur lequel j’ai appris à jouer, voire une relation avec lui. À travers les années, j’ai appris à connaître son caractère, la dureté de ses touches, la qualité de sa vibrance. Ma manière de jouer du piano aujourd’hui a été directement influencée par lui. Par contre je ne suis pas le seul à avoir une relation avec lui. Mes parents, qui n’en jouent pas, le côtoient tous les jours depuis plus de 20 ans. C’est pour eux un héritage familial significatif. Il incarne à leur yeux la possibilité toujours renouvelée d’entendre une mélodie. Tout comme la mienne, leur relation avec ce piano s’est développée lentement, de manière non linéaire et est ainsi mouvante. Les interactions entre ces relations peuvent être complexes, mais semblent se déployer organiquement à l’aide de beaucoup (ou pas assez) de communication. 

Par exemple, si je voulais déménager le piano de mon enfance dans ma nouvelle maison, j’en discuterais évidemment avec mes parents. Le régime de la propriété soutiendrait toutefois que je n’ai pas à leur demander leur avis. Mes grands-parents me l’ont donné, il m’appartient, je peux en faire ce que je veux (notons au passage la complicité du don dans la logique de la propriété). Comme la plupart des systèmes valorisés dans ce monde-ci, la propriété réduit le réel à sa plus simple expression, généralement binaire. Soit tu possèdes ou tu ne possèdes pas un objet. Si tu le possèdes, tu as tous les droits sur lui, si tu ne le possèdes pas, aucun. C’est ce qui permet aux épiceries de détruire la nourriture qu’elles ne peuvent plus vendre malgré le fait que d’autres la voudraient bien. C’est ce qui permet à quelqu’un de refuser à une personne dans le besoin l’accès à une maison qu’il n’habite pas. C’est ce qui permet à des compagnies d’acheter le sous-sol d’un territoire puis d’exproprier les gens qui y demeurent. Tu as tous les droits ou aucun - et plus souvent qu’autrement, aucun. On substitue aux liens réels multiformes et mouvants un lien artificiel efficace, logique, achetable et totalement absurde. 

Dans le régime de la propriété, on parle de droits. J’ai le droit de déménager mon piano dans ma nouvelle maison; mes parents n’ont pas le droit de m’en empêcher. Dans une logique relationnelle toutefois, on ne parle pas de droits, mais on réfléchit en terme d’impacts. Il est absurde de déterminer si j’ai le droit ou non de déplacer ce piano. Ça n’a pas d’importance. Il est bien plus intéressant de déterminer quel sera l’impact de ce déménagement potentiel sur toutes les personnes ayant un lien avec cet objet, de bien communiquer et d’agir en conséquence. Bien sûr c’est plus complexe, mais ce qu’on perd en efficacité, on le gagne en sensibilité. 

Pour être sûr qu’on se comprenne bien, je ne pense pas que nos interactions en lien aux objets se basent uniquement sur le régime réducteur de la propriété privé. Je remarque en effet que nous faisons aussi souvent appel à une certaine logique relationnelle - par exemple, lorsqu’on laisse à la personne dont c’est le repas préféré le reste de la veille même si théoriquement il appartient à toustes les colocataires - et je nous invite à le faire de plus en plus et de manière plus intentionnelle. Ce n’est pas une propriété d’usage, ce n’est pas quantifiable ni comparable, il n’y a pas de règles fixes prédéterminées. Ce sont les personnes qui donnent vie à cette logique, directement, et ce faisant elles développent l’intelligence affective qui à son tour décuplent ses effets bénéfiques.


2. Ce que cette logique cultive

Voici quelques exemples concrets pour clarifier ces idées :

  • La relation que j’avais avec un vêtement s’est lentement désagrégée, un ami l’aime bien et communique avec moi pour comprendre l’état de ma relation avec cet objet. Il le porte autant qu’il veut et, à un certain point, ne le retourne plus dans mes tiroirs. 

  • Une colocataire reçoit un divan pour Noël. On l’installe et toustes développent un lien avec lui. Lorsqu’elle part, elle discute avec les autres de ce qu’il adviendra du divan. Après des calculs non-mathématiques où l’on compare effectivement des pommes et des oranges car c’est tout ce qu’on peut faire, on aboutit à une décision sur l’objet. Ce divan restera à l’appartement, lui appartiendra si on peut dire. Ce sera son lieu d’appartenance.

    Il se pourrait aussi qu’elle décide de partir avec le divan. Est-ce que la décision lui revenait? Ambiguë. Ce n’est pas la justice incarnée, mais personne n’avait de lien affectif particulièrement fort avec le divan alors on n’en fait pas un plat, surtout s’il y a abondance, si ce divan en moins ne s’ajoute pas à une longue liste d’objets nécessaires manquants et n’accentue pas la difficulté de remplir ses besoins matériels.

    Ou bien encore, quelqu’un s’oppose et tente de sensibiliser cette colocataire à l’importance de ce divan pour lui. La situation aboutit et, si la sensibilité et la bonne foi ont bien circulé, personne n’est blessée ou fâchée. Ou quelqu’un reste un peu amère et réfléchit : peut-être la prochaine fois devrait-on mieux communiquer dès l’introduction de nouveaux objets dans les espaces communs pour connaître les intentions et les désirs des gens par rapport à ces derniers. On pourra alors naviguer le développement de ses propres attentes en fonction des discussions. C’est complexe seulement quand on n’est pas habitué.e à faire ces démarches. Ça devient très fluide. 

  • J’habite sur un terrain en campagne. Je suis propriétaire d’un bout de forêt. Je ne vais jamais dans la forêt parce que je suis bourgeois et la nature sauvage me rebute complètement, mais lorsque j’aperçois quelqu’un s’y promenant, je l’invective abondamment. Malheureusement pour moi, la forêt s’appartient. Elle fera bien ce qu’elle veut de cette vie humaine. Quoi que j’en pense, il importe peu de savoir si l’individu a le droit ou pas d’être là.

    Si, toutefois, je suis profondément liée à cette forêt et que je considère que l’individu qui y déambule nonchalamment agit sans égard pour cette relation, je m’empresse de lui communiquer mes appréhensions. J’essaye ensuite de comprendre sa relation à lui avec le lieu (peut-être s’agit-il d’un refuge?) et, selon les affinités et les sensibilités partagées, j’en conclus quelque chose qui pourrait autant être un accueil chaleureux qu’un coup de pied au derrière. 

  • La rivière aussi se possède elle-même. Celle qui coule près de chez moi réussit même, grâce à son grand lit printanier qui s'assèche rapidement, à former de vastes plages hétéroclites qui ne peuvent être achetées, qui sont soustraites au régime de propriété. On peut s'y promener sans crainte sur plusieurs kilomètres, on est chez la rivière. 

  • Un noisetier fait des fleurs, puis les transforme en noisettes. Me promenant je les vois. J’ai une certaine relation avec ces noisettes, elles me permettent de survivre. Si je ne mange pas, je meurs. Or, ce noisetier aussi à une relation avec ces noisettes. Il les chérit profondément, il les a fait exister, elles incarnent ses possibilités de reproduction et ainsi de création d’un réseau d’entraide avec des semblables. Et peut-être autre chose, il faudrait que je l’écoute plus. Je suis mal à l’aise avec le fait de le remercier, parce que je ne veux pas assumer qu’il veut réellement me les donner, mais je prends tout de même quelques noisettes et, ce faisant, je me lie significativement à ce noisetier, à son futur, aux possibles que j’ai participé à contrecarrer, mais que je peux aussi participer à concrétiser.

Ces exemples exploratoires tentent d’articuler une vision de l’utilisation et de la circulation des objets qui ne se base pas sur la propriété, mais bien sur la visibilisation des liens affectifs existants. Si j’avais voulu être plus rigoureux, j’aurais probablement caractérisé différemment les objets qui se consomment de ceux qui durent dans le temps, les objets trouvés des objets produits à travers un grand effort. J’aurais assigné une démarche claire à chaque type d’objets et à chaque configuration de relations avec cet objet. J’aurais tenté de prouver qu’à l’instar du régime de propriété, chaque possibilité de conflit est couverte. J’aurais soutenu que toutes les situations peuvent se résoudre sans conflit à travers ce système, bref qu’il “fonctionne”. Mais il n’en est rien. Il y aura des conflits, il y aura des dynamiques de pouvoir qui favoriseront toujours les mêmes, il y aura des injustices. Tout comme il y en a en ce moment. Cependant, tout au long du processus on cultivera chez les gens la sensibilité et l’empathie, les capacités d’introspection et de communication plutôt que de les contrecarrer comme c’est le cas dans le régime de propriété actuel.

Je répète, je pense que c’est important. Plutôt que d’être encouragé.es à taire ses émotions face à l’utilisation d’un objet qui ne nous appartient pas, plutôt que d’apprendre à ne pas ressentir d’attachement à ce qui nous entoure, plutôt que d’engendrer la soumission à un système de distribution de la richesse profondément inéquitable, cette autre manière d’envisager la propriété, et qui fait déjà partie de nos vies à plusieurs égards, crée de multiples occasions de se mettre dans la peau d’une autre personne, de sonder ses propres désirs et d’apprendre à naviguer les situations toujours nouvelles qui en découlent. 

Il s’agit de porter attention, d’apprendre à voir l’invisible, dans ce cas-ci les nuances des liens affectifs qui relient des personnes particulières à des objets particuliers au-delà de la propriété. Pour avoir accès à plus de nuances, il faut souvent parler, poser les questions et savoir y répondre pour soi. En les observant, il apparaîtra généralement que ces nuances changent, que les rapports sont souples, que les désirs sont mouvants et vivement affectés par les désirs des autres. Il restera alors à savoir les conjuguer à l’aide de toute sorte d’outils, par exemple des pratiques de validation et d’écoute, une économie de l’abondance et beaucoup de bonne foi. L’intelligence affective qui découle nécessairement de ce processus quotidien est précieuse et les répercussions de son épanouissement dépasse largement la question de la propriété.


3. Pousser la logique

Quelques phrases supplémentaires me semblent nécessaires pour que ce texte ne se referme pas trop sur lui-même. Dans ce texte, je n’ai abordé que les relations personne-objet. J’ai caractérisé les noisettes comme des objets produits par un noisetier-personne. De la même manière, je pourrais envisager mon sang comme un objet avec lequel les moustiques et moi-même avons une relation. Est-ce exagéré?

J’aimerais toutefois affirmer catégoriquement que les animaux ne sont pas des objets et ne peuvent ainsi être la propriété de qui que ce soit, ni être mis en circulation sans que leur volonté propre ne pèse lourdement dans la balance. Ce sont des êtres avec qui nous sommes capables de communiquer et qui ont beaucoup à nous apprendre sur l’intelligence affective. Mais cette distinction personne/objet est évidemment simpliste et j’aimerais l’assouplir et la complexifier.

Je me demande si on peut dire que les êtres vivants, nous inclus, se possèdent eux-mêmes de la même manière qu’on possède les choses dans le régime de la propriété, d’une manière absolue, totale. Certaines pourraient objecter qu’il n’y a pas d’objets et que toutes les choses se possèdent elles-mêmes. D’autres refuseraient l’absolu de cette vision individualiste du monde et appeleraient à parfois s’effacer au profit d’une Cause supérieure. D’autres encore argumenteraient peut-être que ce serait simplifier les conflits découlant de la séparation du corps et de l’esprit (“je” possède mon corps?). Je me demande ce qu’en pense les cent mille milliards de micro-organismes qui vivent à l’intérieur de mon corps...

Et si je vais jusqu’à tenter de me sensibiliser à la relation des moustiques à mon sang, je crois qu’il est indispensable de réfléchir à notre refus de participer à l’économie du don dans les écosystèmes dont nous faisons partie, refus incarné par la conservation puis l’annihilation jalouses de nos excréments. Nous n’avons aucune relation avec cette matière fécale, d’autres en ont de très profondes qu’on leur refuse, cet état de fait est absurde et révoltant! Il faudrait écrire sur la fracture que cela provoque dans le cycle d’abondance et la capacité subséquente du reste des écosystèmes à donner. Ce sera pour une autre fois.