(ENGLISH VERSION)

Depuis la mi-septembre, des membres des communautés Anishinabeg, dont les territoires non cédés sont superposés à la Réserve faunique de La Vérendrye, ont érigé des barrages qui bloquent l’accès aux camps de chasse sportive, tout au long de la route 117. Les Anishinabeg exigent depuis plusieurs années un moratoire sur la chasse à l’orignal dont la population est en déclin. Le gouvernement reste sourd devant les demandes des Anishinabeg, malgré une étude qui démontre la diminution des orignaux sur leurs territoires qui met en cause de la chasse sportive. Les barrages routiers visent ainsi à protéger les orignaux en empêchant les Trophy Hunters (dénommés ainsi par les Anishinabeg parce qu’ils défilent avec la tête coupée de leurs proies sur le capot de leurs voitures) de passer par les routes qui, partant de la 117, pénètrent dans les territoires traditionnels des Anishinabeg.

La Réserve faunique de La Vérendrye couvre un vaste territoire, entre Mont-Laurier et Val-d’Or, mis en valeur par la SÉPAQ pour la pratique de la chasse et de la pêche sportive et de diverses activités de plein air. La colonisation des territoires anishinabeg n’appartient pas à un passé lointain : elle s’est déroulée au cours des 150 dernières années et se poursuit encore aujourd’hui en continuité avec les mécanismes coloniaux mis en place au cours du siècle dernier. Ce texte propose un survol de l’histoire de ces territoires morcelés par la colonisation, en mettant l’accent sur la façon dont la construction de la route 117, la création du Parc de La Vérendrye et l’ouverture de la région à la chasse et à la pêche sportives sont imbriquées dans le processus d’appropriation des territoires anishinabeg et de leurs ressources.

 

Le commerce des fourrures et l’exploitation forestière

Jusqu’à la deuxième moitié du 19e siècle, le commerce des fourrures est la principale source de contact économique entre les Anishinabeg et les colons français et britanniques. À partir de 1870, l’industrie forestière devient toutefois rapidement la principale activité économique de la région : Québec octroie des concessions à des compagnies forestières couvrant la majorité du territoire traditionnel des Anishinabeg de Grand lac Victoria et de lac Barrière. La coupe forestière, la construction de barrages sur les cours d’eau pour permettre la drave, les feux de forêt causés par l’insouciance des nouveaux arrivants et l’accentuation des contacts avec ces derniers provoquent des vagues d’épidémies chez les Anishinabeg et transforment radicalement le territoire.

Au début du 20e siècle, le Témiscamingue et l’Abitibi sont encore géographiquement isolés et ne sont accessibles que par les cours d’eau. La construction du chemin de fer Transcontinental, promis par Wilfred Laurier en 1903 et visant à relier Winnipeg et les provinces des maritimes en passant par Senneterre, provoque une accélération de la colonisation. Les infrastructures de transport ainsi développées facilitent l’accès au territoire pour les compagnies forestières et minières, et assurent leur rentabilité.

Le commerce de la fourrure, accentué par l’intensification de l’industrie forestière et l’arrivée massive de travailleurs et de colons, amène le gouvernement du Québec à créer en 1928 des réserves fauniques (une en Abitibi et une à Grand lac Victoria) régulant la trappe du castor. La saison de la chasse dans ces réserves est alors fermée par le gouvernement jusqu’en 1941, mais pratiquement aucune mesure de surveillance pour enrayer le braconnage n’est mise en place. En 1945, le gouvernement du Québec instaure un système de lignes de trappes enregistrées à travers le territoire traditionnel des Anishinabeg de lac Barrière et du Grand lac Victoria, obligeant tous trappeurs, allochtones comme autochtones, à demander un permis pour se voir attribuer une ligne de trappe. Les Anishinabeg de lac Barrière ont majoritairement rejeté ces mesures, en refusant de demander des permis et en s’opposant aux fouilles des gardes-chasses.

 

La construction de la route 117 et la création du Parc de La Vérendrye

À partir de 1938, la construction de la route 117 reliant Mont-Laurier et Val d'Or provoque l’essor économique et régional de l’Abitibi. La route, traversant les territoires Anishinabeg sur un axe nord-sud et passant au travers de la Réserve à castor du Grand lac Victoria, ouvre alors la région aux touristes, chasseurs et pêcheurs canadiens et américains, leur permettant d’accéder à un vaste territoire auparavant inaccessible. Pour payer les coûts reliés à sa construction, un corridor de chasse de 10 miles de large de chaque côté de la route est créé : la réserve Route-Mont-Laurier-Senneterre. Afin d’éviter d’effrayer les touristes par la présence visible d’Autochtones, le gouvernement du Québec interdit aux Anishinabeg de s’établir, de camper, de chasser, de trapper (sauf l’hiver) ou de pêcher à l’intérieur de ce corridor. La législation adoptée permet toutefois aux Anishinabeg d’être employés comme guides de chasse par les touristes.

En 1945, le corridor de chasse réservé au tourisme est étendu à plus de 12 000 km2 et est nommé Parc de La Vérendrye en 1950, sans qu’aucun accord ou traité territorial ne soit signé entre les Anishinabeg et le gouvernement. En 1961, dix ans après avoir transformé la majeure partie de leurs territoires en parc, le gouvernement du Québec attribue 28 hectares aux Anishinabeg de lac Barrière pour établir la réserve de Rapid Lake. L’espace et les ressources étant largement insuffisants, et peu de services étant fournis, la majeure partie des Anishinabeg de lac Barrière refuse de s’y installer durant plusieurs dizaines d’années. Pour sa part, la communauté de Kitcisakik s’est scindée en deux lorsque certains ont refusé d’être déplacés et de concéder leurs terres, alors que d’autres se sont installés dans la réserve de lac Simon près de Val-d’Or créée en 1962. La présence des Anicinapek de Kitcisakik sur les rives du Grand lac Victoria et du réservoir Dozois, sur leurs propres territoires ancestraux, est encore aujourd’hui considérée comme une occupation illégale des terres publiques. Notons que la réserve de Rapid Lake n'a été branchée au réseau d'Hydro-Québec qu'en 2013. L'établissement de Kitcisakik aux abords du réservoir Dozois n'est pour sa part pas raccordée au réseau électrique. La communauté utilise des génératrices au gaz pour produire de l'électricité.

De 1961 à 1979, l’usage de la strychnine (un poison visant à contrôler les populations de loups) par les gardes-chasse est largement répandu à l'intérieur de la réserve faunique, dans le but de protéger les orignaux. L’utilisation du poison a un effet dévastateur sur les oiseaux et les petits mammifères chassés par les Anishinabeg, restreignant d’autant plus leur territoire de chasse et de trappe et tuant les chiens des Autochtones.

Le parc accède au statut de Réserve faunique en 1979 et est géré par la SÉPAQ à partir de sa création en 1985. Le réseau des réserves fauniques québécois est créé en 1977 avec l’adoption de la Loi sur les parcs, dans le but de remplacer les clubs privés de chasse et pêche et de rendre accessibles les territoires de chasse et de pêche aux « Québécois » : alors que les Parcs deviennent des espaces protégés, les réserves fauniques sont des territoires de chasse et de pêche où la coupe forestière est permise.

« Les Québécois développent alors un fort sentiment d’appartenance pour les réserves fauniques puisqu’ils y ont une priorité d’accès à l’utilisation de la faune. De plus, ils considèrent ces territoires comme des milieux naturels où la conservation et la mise en valeur de la faune sont supérieures au reste du domaine forestier public du Québec. » (site de la SÉPAQ)

Terres inondées au service de l'extractivisme : les réservoirs Cabonga, Dozois et le Grand lac Victoria

Entre 1928 et 1930, la création du réservoir Cabonga par la International Paper Company provoque l’inondation d’un vaste territoire et une transformation radicale du réseau hydrographique. Une partie de la communauté de lac Barrière est forcée d’abandonner plusieurs habitations, lignes de trappe et sites sacrés : sur les 600 000 $ que coûte le projet, une compensation de 495 $ leur est offerte. L’opération se répète entre 1945 et 1948 lors de la création du réservoir Dozois, visant à augmenter l’offre hydroélectrique pour les entreprises forestières et minières tout en assurant un contrôle sur le débit de la rivière des Outaouais. Trente ans plus tard, en 1979, des inondations à Montréal poussent le gouvernement du Québec à proposer la construction d’un barrage sur la rivière des Outaouais dans le but d’élever le niveau du Grand lac Victoria afin de pouvoir contrôler la crue des eaux en région montréalaise. La communauté de Kitcisakik s’est unanimement opposée au projet. Lors des inondations printanières de 2017 et de 2019, le Grand lac Victoria est intentionnellement inondé afin de contrôler le niveau des eaux en région montréalaise, rendant les routes menant au village d’été de Kitcisakik impraticables.

Le Grand lac Victoria et les réservoirs Cabonga et Dozois sont aujourd’hui mis en valeur par la SÉPAQ pour y attirer touristes et pêcheurs. Celle-ci pousse même l’audace en référant à l’héritage autochtone du territoire, sans égard pour l’histoire et l’actualité coloniales de ces immenses plans d’eau :

« [la réserve faunique] englobe le Grand lac Victoria et deux gigantesques réservoirs, Dozois et Cabonga, qu’alimentent des rivières aux noms évocateurs des cultures locales : Chochocouane, Capitachouane, des Outaouais, Gens de Terre. » (site de la SÉPAQ)

Les barrages routiers et la longue résistance des Anishinabeg

Une réserve faunique n’est pas une zone de préservation de la faune (ni de la flore ou de la forêt par ailleurs), mais bien un territoire de chasse et de pêche sportives administré par le gouvernement dans le but d’assurer « la conservation, la mise en valeur et l’exploitation de la faune ainsi que la pratique d’activités récréatives ». Imbriquée dans un rapport étroit avec le développement des industries forestières et minières et la construction de la route 117, la promotion de la chasse et de la pêche sportives est un élément clé qui a permis au gouvernement du Québec de s’approprier les territoires anishinabeg.

L’histoire du territoire délimité par la Réserve faunique La Vérendrye doit se comprendre à partir du mouvement entre l’appropriation coloniale des terres et des ressources et la résistance des Anishinabeg contre la destruction de leurs terres. Depuis les 150 dernières années, la sauvegarde et la protection du territoire face à l’exploitation et la mise en valeur des ressources — que ce soit la forêt, les cours d’eau ou les animaux qui les habitent — sont au cœur des luttes et des revendications des Anishinabeg. Les barrages routiers actuels et l’exigence d’un moratoire sur la chasse sportive s’inscrivent en continuité avec cette histoire et avec la façon dont ils habitent, encore aujourd’hui, ces territoires qu’ils n’ont jamais cédés.

 

 

Pour plus d'information sur les barrages et les revendications des Anishinabeg et pour donner des fonds:

https://www.facebook.com/Anishnabe-Call-for-Moose-Moratorium-103368368199339/

https://www.youtube.com/watch?v=KOjdUHM3jBw

https://www.facebook.com/donate/619309778781750/