Dossier thématique : Anxiété, affect du capitalisme

 

Allô, tu m'as dit que ça ne te dérangeait pas que je t'écrive quand ça ne va pas, ou quand j'ai des grandes réflexions. Je ne m'attends pas à une réponse rapide, ni une grande réponse, ni une réponse pantoute. Je pense que t'écrire m'aide à démêler des affaires, parce que je me force à devoir communiquer, donc être clair et précis. 

C'est difficile. Je ne sais pas comment ancrer cette réalité à l'extérieur de moi, pour qu'elle existe, pour que je m'en débarrasse. J'ai l'impression d'avoir passé la dernière semaine à demander à tout le monde un peu de temps et d'écoute par rapport à ma situation scolaire. Chercher des conseils, des réponses, des solutions pour que dans la réalité matérielle (les actions, le quotidien : me lever, aller à l'école, etc.) je me sente mieux. Et pour ça, c'est vrai que les décisions que j'ai prises me permettent de souffler un peu. Mais en fait, j'ai quand même l'impression que tout le poids que je porte dans mon ventre, dans mon cou, le long de mes bras, dans mes épaules… il n'est pas parti. Il devient même plus lourd encore. J'ai l'impression d'avoir essayé de faire semblant que les choses immatérielles que je ressens n'existent pas (mon imaginaire qui me donne un accès direct à toute l'absurdité du monde, les voix dans ma tête, la tristesse, la sensation de vide constante, la sensation d'échec, la fatigue, etc.).

La question de la santé mentale est tricky parce que je tiens à me rebeller, mais en même temps, je ressens vraiment fort toutes les choses qui sont appelées «symptômes» par les institutions. Je tiens à refuser la vision des gens qui pensent que les choses que je ressens, ce sont des déraillages et que je dois retourner sur la traque. Je refuse de me laisser prendre par le système qui veut de moi que je performe, que je me détache de mes capacités sensorielles/émotionnelles, que je reproduise la structure qu'ils entretiennent. Je ne suis pas d'accord avec le fait de dire que des gens sont fous/folles ou malades, que la civilisation est naturelle et que donc, la forme de notre société est légitime. J'ai profondément envie de valoriser mes épisodes dissociatifs comme des moyens de faire de la magie et d'avoir accès à une réalité "divinatoire". J'aime me dire que la folie dans moi c'est la sorcière.

Mais, en faisant ça, je perds mes capacités de survivance. En valorisant mon inconstance et ma tristesse, ma spontanéité et mes capacités d'amour, en me connectant profondément à mes sens et en écoutant radicalement les messages de mon corps, en tentant d'extérioriser la colère, l'anxiété, l'indignation, la peur, je deviens rapidement infonctionnel dans la société. Pour survivre, pour continuer à reproduire le système, on ne peut que vivre dans le (quasi) constant refoulement des douleurs/ oppressions/ violences qu'il nous fait subir. Se construire un bouclier. Ne plus savoir comment écouter les traumas que nos corps nous hurlent. Quand tu refuses le refoulement, tu perds directement ta carapace. Je me fais transpercer par l'absurdité, je me fais violenter par le rythme impossible qu’on me demande de tenir, je me fais noyer par la charge émotive de la domination et de la domestication.

Comment faire pour réussir alors? J'ai bien beau avoir coupé la charge de cours à l’université en deux, je continue à être incapable de lire et de me concentrer parce que mon corps est épuisé très rapidement par les obligations. J'ai beau vouloir aller à l'école deux jours par semaine, qu'en est-il de la douleur que je ressens dans mes veines lorsque je m'oblige à essayer d'étudier alors que j'en suis incapable. Je ressens les obligations comme des tortures parce que je suis hyper-connecté aux réactions de mon corps. Je l'entends me crier qu'il ne veut pas. J'ai ouvert la porte à sa complainte et là, je ne peux plus m'en débarrasser. Quand je ressens des pulsations dans mes bras et mes doigts, des serrements tout autour de ma tête qui me communiquent que c'est trop, que ça va dans le sens contraire de ce qu'il a besoin, mais que je continue de lutter contre lui en restant assis, par exemple, dans un cours, ou que je m'oblige à lire et relire la même phrase d'un texte, là, je deviens folle. Je déréalise. Je paralyse parfois . Je fais des attaques de panique. C'est aussi simple que ça. Mon corps réagit à la violence. Les obligations sont des violences. L'école, avec ses échéanciers, ses examens, devient violence pour mon corps et ma tête. Il réagit, et c'est ça qu'on appelle maladie mentale.

À la fois, j'ai beaucoup d'empathie pour moi-même, parce qu'être hyper-lucide de ce qui se passe en  moi, c'est vraiment lourd à porter, mais en même temps, je me déteste vraiment fort parce que la société entre dans ma tête et que j'ai assimilé le productivisme et le capacitisme au plus profond de moi. Je suis un produit de la société, et je ne peux pas m'empêcher d'entendre dans le fond de ma tête que je suis défectueuse, que je suis un échec. Et c'est à ce moment que ce que les psychiatres appellent symptômes de l’anxiété embarque. Les voix qui te disent que t'es juste une incapable. Que t'es malade. Que tu ne réussiras jamais à accomplir tes rêves et tes désirs. Que t'es cave de pas être capable d'être à l'université, pis que tous.tes tes ami.e.s qui, eulles, sont capables, sont déçu.e.s de toi.

Alors, même si je déteste la société, je sais qu'en même temps, je ressens beaucoup de honte à ne pas être capable de fonctionner dedans. Je me sens horriblement honteuse, et j'ai peur. J'ai peur que ça devienne encore plus grand, et que je devienne incapable de contenir mon corps. J’ai peur de faire plus de crises en public, plus de grosses crises. Des fois, j'ai envie de tout casser, de violenter, de tuer les choses qui perpétuent ce système. J'ai peur de perdre mon autorité sur mon corps, parce qu'il devient vraiment vraiment fort anti-autoritaire, et qu'un jour, j'éclate. J'ai horriblement peur qu'on m'enferme. Je fais des rêves et des délusions dans lesquels il se passe ça. On m'enferme et je perds définitivement la tête. Et ce qui est encore plus difficile, c'est que je sais que j'aimerais être capable de perdre ma pudeur, ma gêne, ma "civilité", donc les formes d'autorité que mon moi a sur mon corps (ou le Moi, sur le Ça.) Je rêve d'éclater parce que j'en peux plus de me restreindre et de tenter de m'adapter.

Je lutte entre tous les aspects de mon être et ça m'épuise.

En ce moment, je veux juste réussir à aller à l'école comme tout le monde. Je veux apprendre et produire des choses. Je voudrais qu'on reconnaisse mon intelligence. Je voudrais vraiment fort qu'on me reconnaisse. Tu vois comme c'est farouche? La reconnaissance passe par les institutions, c'est ça qu'on nous dit.

Ah! Mais toujours et encore, fuck ce qu'on nous dit. Juste fuck toute.


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J’aimerais beaucoup vous lire.